Chaque dimanche, le journal de la semaine.
Immortel
Je t’offre tout cela
Que je ne possède pas
— Yann Miralles
Les chagrins et les peines, toutes les souffrances inscrites dans ce journal commencent à s’estomper. Le temps est peut-être venu de tourner la page. De tout ce que j’ai écrit, je ne garderai rien, ou si peu, mais ce sera la glaise avec laquelle je façonnerai un livre. Celui que je n’attendais pas. Mon livre des révélations.
J’ai côtoyé la mort. Un fauve s’était infiltré dans ma chair. J’étais un chaman en robe de chambre et en blouse d’hôpital. Ma hutte de sudation était une salle de perfusion.
Avais-je perdu mon âme ? Je m’étais égaré. Le crabe me dévorait de l’intérieur.
Les poisons qu’on m’injectait n’affaiblissaient pas seulement la chimère qui rampait sous ma peau, ils détruisaient mes cellules. Pour me débarrasser du mal, il fallait d’abord risquer de me tuer. Les fluides qu’on faisait couler dans mon sang forçaient la vision. Mon corps souffrant était le vaisseau d’un voyage initiatique. Observant les images réalisées au scanner de mon corps colonisé, je voyais la cartographie de l’inframonde où le crabe creusait sa tanière.
Alors j’ai compris : j’étais le monstre qui me dévorait. Le cancer ne m’était pas étranger ; il était ma part d’ombre.
À mesure que mon corps me lâchait, il me semblait que me confronter à la mort m’apportait une forme nouvelle de lucidité. Je renouais avec ma part animale.
J’ai mis la main de guérisseur
sur le cœur d’incertitude
— Tristan Tzara
Ainsi, j’étais guéri. Je ne pouvais pas me défaire du cancer, mais je pouvais le domestiquer et revenir au monde, affaibli peut-être, et pourtant plus fort.
Je n’avais plus peur de vivre. Plus peur d’être heureux. Je m’étais libéré des contraintes que je m’étais à moi-même imposées. Je n’avais plus peur d’exposer mes blessures, plus peur de pleurer ni d’aimer.
Ne craignant plus la mort, je renaissais immortel.
Tout est fragile
Un palais aux murs
de vent
— Roger Gilbert-Lecomte
On n’a pas assez d’une vie pour se construire une vie. Mes années d’insouciance auraient pu être mieux mises à profit. Les dix suivantes, je n’arrivais pas à prendre du recul. Il me reste l’enfance, et tout à reconstruire. J’érige des palais sur des ruines dont j’essaie de préserver la trace. La mémoire est faillible et l’imagination galope. Tout est fragile, traversé de cyclones et frappé par la foudre.
Pourtant, je crois en mon étoile et je porte en moi un indicible espoir. Au plus fort des tempêtes, je prends rendez-vous pour demain.
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