Chaque dimanche, le journal de la semaine.
Le merveilleux
Au moment du naufrage
J’ai choisi mon rivage
Je crois au merveilleux comme à une réalité véritable. Plusieurs fois par le passé, c’est le merveilleux qui est venu me sauver, et chaque fois je me suis fait le serment de ne pas l’oublier. La dernière fois, je l’ai même fait inscrire dans ma chair.
Seulement, le temps altère autant l’encre qu’il corrompt les souvenirs, et soi-même on ne sait plus très bien départager le vécu de ce qu’une mémoire défaillante a sensiblement travesti.
C’est qu’on se contente de regarder en surface comme on se satisfait de nos vies d’apparences. Il nous a certes bien fallu apprendre à vivre ensemble pour faire société, mais ce faisant, c’est notre part la plus intime que nous avons choisi d’enfouir. Pour nous retrouver, nous nous sommes soustraits au monde. On en a chassé la magie, rejeté la différence, brûlé les sorcières.
Il y a un vide béant en chacun de nous que nous refusons de voir, qui nous pousse à nous perdre. Croyant bâtir, nous détruisons, et ainsi justifions nos guerres.
Nos vies sont des simulacres de vies. Nous pensions avoir inventé le feu, et c’est le feu qui nous consume. Nous ne sommes que d’insignifiantes créatures prétendant réguler l’univers, semant partout le chaos et la désolation. À force, nous avons réveillé les dieux qui s’affrontent désormais pour décider de notre sort.
Il est trop tard pour nous sauver tous, déjà trop tard pour réparer nos erreurs, bien trop tard pour prétendre effacer tout le mal qu’on a fait. Sauf peut-être, à renouer, chacun de nous, avec notre irréductible singularité, celle-là même qui, en des temps révolus, nous rattachait au monde, à la vie, au merveilleux — à accepter enfin que nous ne sommes pas étrangers, mais tous, comme tout ce qui nous entoure, efflorescences de graines semées dans la poussière des étoiles, destinées à repousser l’entropie.
L’inessentiel
Chérir l’inessentiel. Un objet. Une écharpe. Un vêtement usé, une photo jaunie, le souvenir d’un sourire. Un moment arraché à l’enfance. Le vent faisant doucement danser les feuilles d’un chêne sous lequel on se tient allongé, une après-midi d’été à la campagne. L’herbe fraîche sous nos pieds nus. Un visage qu’on ne reverra plus dont on est tombé amoureux. La mémoire d’un baiser. Un livre dans la bibliothèque qu’on ne lira jamais mais dont la présence nous rassure. Un dessin d’enfant. Une cassette retrouvée dans un carton, sur laquelle est enregistrée la playlist de notre adolescence. Le souvenir d’un roman dont on sait qu’il ne tiendrait pas la relecture, mais qui, lorsqu’on l’a lu à dix-sept ans, nous a ouvert au monde. Une larme versée malgré soi à l’évocation du temps qui passe. S’émouvoir d’un geste, d’un léger tremblement, de la joie de deux inconnues qui s’enlacent dans la rue.
Sentir mon cœur se serrer en relisant au dos d’une carte postale reçue il y a 35 ans les mots fragiles d’un ami, écrits avant que la vie ne nous rattrape.
Un fou rire échangé. Une peine partagée. L’odeur de ton cou quand j’y applique mes lèvres. Ta main dans mes cheveux. Nos étreintes. M’endormir contre toi, les chats blottis au pied du lit. Le café chaud du matin. Préparer ton thé avant que tu te lèves. Toutes ces choses qui font le sel de nos vies minuscules.
Reprendre souffle
Après deux ans à vivre au jour le jour pour échapper aux angoisses et tenir la maladie à distance, j’ai besoin de renouer avec la vie, renouer avec l’insouciance, me confronter à l’inconnu, croire en un hypothétique avenir.
J’ai longtemps été docile, un garçon bien élevé. J’ai faim de sauvagerie ; j’ai besoin de folie et d’accomplir mes rêves. Je ne demande pas autre chose que du temps et un peu d’attention. J’ai encore en moi quelques livres à écrire, et beaucoup à découvrir.
Cheminant par la vaste lande
les hauts nuages
pèsent sur moi
Le haïku de Yosa Buson m’accompagnait tandis que je cherchais à retrouver ma route. J’ai compris aujourd’hui qu’il n’y avait pas d’itinéraire défini par avance, aucune route à trouver, mais un chemin à tracer.
Ainsi j’avance, un pas après l’autre sur une terre instable, encore mal assuré et conscient que tout peut s’effondrer. Mais la vie peut bien demain m’être arrachée, je l’aurai vécue avec appétit et curiosité, porté par mes désirs et ma soif d’idéal, un stylo à la main, occupant tout mon temps à parcourir le monde et noircir mes carnets.
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