Placement à forte valeur ajoutée

(À la librairie, la réserve du rayon manga)

Le livre, capital social et investissement capital. Achat fondamental sans date d’expiration. Ma valeur refuge par temps de crise, ma chambre de compensation : engagement émotionnel, rendements garantis, date d’effets immédiate. Mon indice de référence, mon délit d’initié : opérations spéciales sur titres par fusion-acquisition du savoir. Résultats consolidés. Diversification du patrimoine intellectuel. Actif tangible mobilisable à tout moment : obligations convertibles en actions.


Je me souviens exactement de l’instant où ma lecture a été libérée. Un jeune homme que j’admirais intellectuellement m’a donné une double autorisation. Il l’a donnée à la petite fille sérieuse, à la bonne élève qui ne devait pas perdre son temps et toujours finir ce qu’elle entreprenait. Nous nous tenions devant sa bibliothèque, il parlait des livres qui s’y trouvaient. Il m’a conseillé Le Dahlia noir de James Ellroy. Puis il a dit d’un autre livre qu’il ne l’avait pas terminé. Ce n’était pas un aveu, car dans l’aveu, il y a la conscience de la culpabilité. Non, c’était dit comme ça, en passant, simplement comme une chose possible. Ce jour-là, j’ai compris que je pouvais lire des romans policiers et que si un livre ne me plaisait pas, je n’étais pas obligée de le lire en entier.

Ne pas lire les livres, mais lire dans les livres. Ne pas lire les livres mais désirer les lire. Seulement et déjà désirer les lire. (…) Lire plusieurs livres à la fois. Mélange. Ivresse. Jusqu’à la nausée. Deux, trois, quatre, dix. Pourquoi s’arrêter ? Ouvrir tous les livres, jouir de chaque entame. Éprouver. Pourquoi même envisager une limite ? Je tendais l’intransitivité du verbe lire comme un fil sur lequel franchir le vide.

Eloïse Lièvre — Notre dernière sauvagerie (Fayard)

3 réflexions sur “Placement à forte valeur ajoutée

  1. Je ressens pleinement cette idée de « désirer lire les livres » et donc de les avoir tout près de soi, parfois pendant des mois avant d’en ouvrir les pages. Ce désir prime sur l’acte, il nous enveloppe et nous guide…
    Il fait aussi que nous adorons avoir plein de livres tout près — sous la main, au chevet, sur le coin du bureau –, et que nous les ouvrons parfois pour une minute ou deux. ils sont là, en chantier, plusieurs à la fois, comme les travaux d’écriture.

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