Fabrice Colin — Tu réclamais le soir (Calmann-Lévy, 2022)

Tu réclamais le soir est le roman d’une génération perdue, au tournant des années 90. Les fumeroles de l’adolescence, aux relents de soufre, planent au-dessus des jeunes corps incandescents qui ne se résignent pas encore à rentrer dans l’âge adulte.

Habitée par un romantisme capiteux et morbide, cette jeunesse croit se reconnaître dans quelques personnages tutélaires de ces années maudites, tels Hervé Guibert ou Daniel Darc, dont surgissent au gré des pages les fantômes ou les ombres, ou certaines grandes figures du siècle passé, Nerval, Barbey d’Aurevilly, Oscar Wilde. C’est le temps des amours et des substances interdites, des premiers émois et premiers mauvais choix, à l’heure où le SIDA décime sans compter.

On se cherche et parfois c’est un autre que l’on trouve. Les lendemains déchantent, on le sait par avance, alors on danse jusqu’à l’extase, on s’oublie dans les bras les uns des autres au mépris du danger.

L’âge des possibles et des amours impossibles achevé, quand au petit matin vient la gueule de bois et le recensement des morts, pour certains tout n’aura été que posture et paraître ; on s’est abîmé, usé avant l’âge, par provocation, plaisir du jeu, du je, ou par simple abandon, fuite en avant pour échapper à un avenir sans avenir : école de commerce, une femme, des enfants, RER B, un appartement en banlieue et les sorties au centre commercial le samedi, cafétéria et cinéma.

Tu réclamais le soir est le livre passionné de cette jeunesse désabusée, mais il y a plus que ça dans ce grand roman de Fabrice Colin : il y a un style, une écriture somptueuse, et il y a un écrivain dans la pleine maitrise de son talent.


Les premières lignes du livre :

Le soir où j’ai rencontré Iago avait des allures de dernière chance. Janvier engendrait des crépuscules d’une clémence inhabituelle et je m’enfonçais dans le brouillard, le long de la rue des Blancs-Manteaux.
Un fin jeune homme aux boucles de jais, chemise noire, veste croisée, long trench noir aussi, venait de descendre sur la chaussée, se détachant du bras de la fille qui le soutenait.
Il a besoin d’air, me souviens-je avoir pensé, et jamais je n’ai pu ôter cette image de mon esprit : on aurait dit qu’une sentence avait été prononcée et que, tout espoir anéanti, il tenait désormais à mourir libre.
Il a levé les yeux au ciel puis, des deux mains, a lissé l’ample masse de sa chevelure en arrière, sa bouche figée autour d’un cri muet, et il s’est effondré.
La fille a crié. Je me suis précipité. Une main sous la nuque, genou sur le trottoir, j’ai essayé de le redresser. Lui dans mes bras, mol abandon, paupières papillonneuses. Confusément, et en dépit de la douleur qui déformait ses traits, j’avais le sentiment qu’il s’amusait de ma détresse.
Mais, comme à mon habitude, je me suis senti coupable. Cet éclair invisible qui l’avait abattu, c’était moi qu’il aurait dû frapper.

Catherine Leroux — L’avenir (éditions Asphalte)

Il y a quelque chose du Peter Pan de J.M. Barrie dans ce beau livre. Quelque chose aussi de Station Eleven, le roman d’Emily St. John Mandel. Il y a surtout le talent de Catherine Leroux, qui s’est attachée à bâtir dans un univers de fin du monde, une ville, Fort Détroit, décalque presque à l’identique de Detroit, mais faisant partie de l’Ontario et non plus des États-Unis. Tout le génie de l’autrice est dans ce presque, dans les marges, les lignes de divergences avec la réalité qui rendent L’avenir si fascinant à lire.
Catherine Leroux s’est également attelée à modeler une langue inédite pour faire parler ses personnages. Les adultes et les enfants ont chacun leurs niveaux de langage, employant des tournures qui empruntent aux différents français, de ceux parlés en Amérique du Nord, au Québec, à Toronto, avec peut-être un soupçon de cajun, le tout mâtiné d’anglicismes. Une langue aux reliefs étranges, vivante et pourtant fictive, à la syntaxe heurtée, mais parfaitement lisible. Cette langue n’existe pas ailleurs que dans ce livre, et pourtant elle nous semble crédible, presque familière.

Couverture

Le récit commence avec Gloria, qui vient à Fort Detroit pour comprendre ce qui est arrivé à sa fille disparue brutalement, et tenter de retrouver ses deux petites filles, qu’elle connaît à peine. La ville est à l’abandon. Les voisins se serrent les coudes tant bien que mal pour s’en sortir. Quelque part, près du fleuve, des enfants se sont regroupés en communauté, loin des adultes. Deux mondes qui vivent en marge l’un de l’autre ; des deux côtés, des êtres brisés par la vie.
Dans cet univers urbain désolé, en proie aux incendies, à la violence, à une faune et une flore sauvages qui reprennent leurs droits, L’avenir donne à voir une humanité qui se relève et tente de se racheter, après avoir sacrifié les biens les plus précieux qui lui étaient donnés : la nature et ses propres enfants. Un roman d’espoir, qui résonne fort aujourd’hui.


Précision : L’avenir de Catherine Leroux paraît aux éditions Asphalte, qui publiera en mars prochain mon roman, Motel Valparaiso.

Le Prix Hors Concours 2021 attribué à Timothée Demeillers

Depuis 2016, le prix Hors Concours s’attache à récompenser un ouvrage francophone reflétant la diversité éditoriale. Construit sur le modèle des grands prix littéraires, il est ouvert aux éditeurs indépendants dont le siège est en France.

Comme le précise Livre-hebdo, « la pré-sélection se fait par 400 lecteurs (acteurs du livres, lecteurs de l’Institut Français, professeurs de français, animateurs de cercles de lecture…). Leur avis s’appuie sur la lecture des extraits du catalogue. Après la découverte des cinq oeuvres dans leur intégralité, ils attribueront leur mention spéciale.
 Le lauréat, quant à lui, est désigné par le jury des journalistes : Stéphanie Khayat (Télématin), David Medioni (Ernest !), Ilana Moryoussef (France Inter), Isabelle Motrot (Causette) et Inès de La Motte Saint-Pierre (La Grande Librairie). »

Cette année, le prix est attribué à Demain la brume de Timothée Demeillers (Asphalte). Le prix des lecteurs est décerné à Ultramarins de Mariette Navarro (Quidam).

Revoici, pour l’occasion, mon retour de lecture sur le livre de Thimothée Demeillers, publié en août 2020, au moment où sortait le livre :

Nous sommes au début des années 90, et la Yougoslavie est sur le point d’exploser, provoquant ce qu’on croyait désormais impossible : une guerre terrible et fratricide, au cœur même de l’Europe. 

Deux histoires parallèles rythment le récit : une punkette, Katia, lycéenne à Nevers, tombe amoureuse de Pierre-Yves en qui elle voit un modèle, avant que celui-ci ne se radicalise ; à Zagreb, trois amis, deux garçons et une fille, Damir, Jimmy et Nada. Les garçons forment un groupe de rock dont le premier succès enflamme la jeunesse yougoslave. On croit ces trois-là inséparables, c’est compter sans la guerre.

Demain la brume est un livre extrêmement bien documenté, sans que ce soit jamais pesant. L’auteur rend très bien l’air du temps de l’époque, et nous rappelle que rien n’est jamais noir ou blanc : le mal, les instincts les plus vils, étaient dans les deux camps.

Mais Demain la brume est également un beau livre sur l’adolescence, l’amitié, les premières amours, le passage précipité à l’âge adulte d’une génération dont les idéaux s’écroulent lorsqu’elle se prend de plein fouet le mur de l’histoire.

Un livre, enfin, qui nous alerte et souligne combien nos démocraties sont fragiles, aujourd’hui tout autant qu’hier. 

Martín Mucha — Tes yeux dans une ville grise (Éd. Asphalte)

Oubliez l’image de cartes postales que vous pourriez avoir du Pérou. Les costumes traditionnels, les bonnets péruviens et les joueurs de flute de pan.
Martín Mucha vous embarque à bord de vieux bus déglingués ou de combi à bout de souffle recyclés en transports publics, à la suite de Jeremías, un étudiant qui traverse chaque jour Lima pour se rendre à ses cours.
Désabusé, lucide, il raconte les lâchetés, les violences, l’absence de révolte, aussi, face aux injustices toujours plus grandes. Il dit la corruption, qu’ici on accepte comme une fatalité, l’innocence qui lorsqu’elle se manifeste est aussitôt salie, bafouée. En chemin, il se souvient de son enfance, il évoque ses amis, les filles, qu’il voudrait, mais n’arrive pas à aimer, la ville — la ville surtout : Lima, personnage à part entière, figure schizophrène coupée en deux par un mur que personne ne semble voir, qui pourtant sépare la misère la plus grande de quartiers insolemment riches, où une élite vit dans l’opulence la plus crasse.

Des chapitres courts, durs, un style affuté et fragmentaire, « tes yeux dans une ville grise » est un livre que vous ne lâcherez pas, une lecture dont vous ne sortirez pas indemne.


Martín Mucha — Tes yeux dans une ville grise (Éd. Asphalte) — 18€