Bernard Comment – Neptune Avenue

Je devine au loin, à travers le voile de brume, la découpe de la skyline de Manhattan, celle de Downtown, sur la gauche, portée vers le ciel par la tour One, la plus haute de toutes, et à droite celle de Midtown et Uptown, plus importante mais moins élevée. J’adore regarder cet horizon, et réfléchir à la ville, à sa folie des grandeurs, à sa rage ascencionnelle, à toute cette condensation de gens, d’argent, de pouvoir. Bijou a raison, il y a trop de tout dans notre monde, on aurait pu faire avec beaucoup moins, depuis deux siècles. C’est l’électricité qui a donné l’énergie nouvelle de consommation éperdue, et d’un coup le monde s’écroule, plus de jus, plus de courant, le silence et l’obscurité. Je devine les arbres, çà et là, tous ces squares et parcs qui irriguent Brooklyn dans son étendue infinie, eux n’ont besoin de rien d’autre que l’alternance de la pluie et du soleil pour traverser les siècles. Ils nous survivront.


Coney Island, l’été, dans un futur proche. Depuis plusieurs jours, l’électricité est coupée. Plus d’avions dans le ciel ni de voitures dans les rues. On ne sait pas pourquoi. Comme un air d’après la fin du monde. Le narrateur, handicapé, est coincé dans son appartement du 21e étage : les ascenseurs sont en panne. Il a fait fortune en Suisse, a tout quitté pour venir ici, à la recherche de lointains cousins. Bijou, une jeune femme qui habite le même immeuble et s’occupe de lui, voit dans les évènements une chance, un renouveau. Qui est-elle ? Leur rencontre est-elle aussi fortuite qu’il voudrait lui faire croire ?
C’est un beau livre que ce Neptune avenue. Un récit onirique, une ode à la littérature, à l’amitié et aux amours indicibles, et, en creux, un hommage discret de l’auteur à son ami Lou Reed.

Neptune avenue, de Bernard Comment est publié aux éditions Grasset. Vous pouvez le commander en ligne ici.


Cet article a paru dans le Midi Libre daté du dimanche 9 juin 2019.

Ce que cela coûte – W.C. Heinz

Dès l’instant où je sortis du taxi et mis le pied sur le trottoir, je perçus la tension qui planait sur la foule aux abord du Garden. Invisible, impalpable, intangible mais omniprésente, fragile mais aliénante, je l’avais déjà ressentie dans une compagnie d’infanterie juste avant un assaut, dans le public présent lors d’une exécution, au tribunal avant un verdict et chez les proches d’un mourant à l’agonie. Cette fois, elle s’était abattue sur ces gens qui erraient sur les trottoirs et ces autres, les visages aux aguets, noirs et blancs, qui faisaient la queue pour des places en tribunes. Elle était aussi tombée sur le flic à cheval qui longeait le trottoir, et étouffait les sons en un murmure sourd que seuls venaient briser par intermittence les coups de sifflet de la police et les klaxons, caractéristiques des rencontres de boxe.

— Wilfred Charle Heinz

On dit de la boxe que c’est le noble art. La littérature a aussi ses lettres de noblesse, et si la « narrative non-fiction » (du journalisme écrit comme un roman) est à la mode ces temps-ci, le genre est né aux USA dans les années 50.
Ce que cela coûte est sorti aux USA en 1958. Le boxeur Eddie Brown se prépare à combattre ce qui sera le match de sa vie. Un journaliste, Frank Hughes, le suit dans les jours qui précèdent le combat, attentif au moindre détail. Voilà pour l’histoire, servie par une écriture sèche, un style impeccable.

Un livre aussi puissant qu’un uppercut, et selon Hemingway : « le seul bon roman à propos d’un boxeur que j’ai lu, et un excellent premier roman tout court ». On ne saurait dire mieux.

Traduit de l’anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson, le livre est publié aux éditions Monsieur Toussaint Louverture dans une superbe édition, limitée et numérotée à 5000 exemplaires, et vendue 24€.


Cet article a paru dans le Midi Libre daté du dimanche 17 mars 2019.

Michael Ferrier – François, portrait d’un absent (Gallimard)

C’est lorsqu’il apprend la mort de son ami d’enfance François et de sa fille Bahia, tous les deux emportés par une vague sur l’île de La Graciosia un 26 décembre, que Michaël Ferrier entreprend d’écrire ce récit dans lequel il retrace leur histoire commune, qui est celle d’une magnifique amitié.
Les souvenirs ressurgissent au fil des pages : une jeunesse heureuse, la camaraderie des années d’internat, les premiers pétards et les filles, jusqu’à la découverte de la littérature, du jazz, de la radio, du cinéma italien et de la Nouvelle Vague… Si le livre est empreint de mélancolie, il n’est jamais triste. En dépit de l’évènement tragique qui a conduit à son écriture, ce livre est d’abord un hymne à la vie !
Michaël Ferrier évoque aussi de manière poétique le Japon et, entre l’Asie et la France, trace le portrait au plus juste de son ami absent, loin de toute idéalisation. Enfin, il montre que si l’amitié ne tient parfois qu’à un fil, ce fil, quoi qu’il arrive, ne rompt jamais.


Cet article a paru dans le Midi Libre daté du dimanche 9 décembre 2018.

François, portrait d’un absent, est publié par les éditions Gallimard. Le livre a reçu le prix Décembre. Michaël Ferrier tient par ailleurs un site que je vous recommande grandement de visiter, Tokyo Time Table.

Alan Moore – La voix du feu (Éd. ActuSF)

S’il est bien connu (et reconnu) comme scénariste de bande dessinée, on sait moins qu’Alan Moore est aussi l’auteur d’une poignée de nouvelles et d’un roman, La voix du feu, fort bien traduit chez nous par Patrick Marcel en 2008 dans la défunte collection Interstices des éditions Calmann-Levy, qui sort enfin en poche ces jours-ci chez ActuSF. On trouvera, sur le site de l’éditeur, une très intéressante interview du traducteur sur son travail.

Dans ce livre ambitieux, Moore entend retracer l’histoire de Northampton, sa ville natale, depuis l’aube de l’humanité jusqu’à nos jours. Plus qu’un roman, il s’agit plutôt ici d’un collage de nouvelles, qui toutes se situent à un moment historique différent, mais en un même lieu, chacune apportant une strate supplémentaire à l’histoire.
Si le livre ne tient pas toutes ses promesses, le récit est souvent captivant et, en passant au roman, Alan Moore a su préserver la musicalité si particulière de sa prose.
La dernière partie du livre est tout spécialement intéressante puisque c’est Moore lui-même qui en est le personnage principal. Il nous invite ainsi à le suivre tout au long d’une journée, décrivant ses lieux de prédilection, ses amis, son travail.
Il évoque aussi, de manière à la fois pudique et très intime, sa pratique de la magie, qu’il lie de façon tout à fait inextricable à son activité d’auteur. Ce sont là quelques-unes des plus belles et fascinantes pages de l’ouvrage.

Alan-Moore-Snake

Le rituel est simple, en son genre, prévu seulement comme un point focal, une plate-forme conceptuelle où se tenir, au coeur des tourbillons et des glissements de ce terrain illusoire : des serpents imaginaires sont placés aux points cardinaux, en protection contre les pièges mentaux que symbolisent ces directions majeures, tandis qu’appel est fait en même temps à des vertus tout aussi symboliques. En ce domaine l’idée est la monnaie unique, et toutes les idées sont des idées réelles. Un langage pesant est engendré et utilisé pour arrimer ces images comme des bouées de repère à l’intérieur de l’esprit. Cette incantation et le roman progressent ensemble vers le silence prégnant, suspendu, de leur culmination. Voilà comment on fait les choses ici, et comment on les a toujours faites.
Vin, fleurs de la passion et autres substances de la terre. Formes peintes avec les doigts tordus en l’air. Des gestes dérangés, bien entendu, mais après tout, le dérangement est le but recherché. Exprime le désir en termes à la fois lucides et transparents. Ecris-le, de crainte qu’il ne soit oublié quand le spasme frappera. Maintenant, au creux de l’estomac, le fourmillement d’extases horribles qui approchent. Un nom prononcé, un appel lancé, et puis le silence. Échec. Rien ne se passe et soudain, l’élan d’autre chose. Soudaine déperdition de chaleur, et convulsion. Parcours précipité, visage blême, d’une échelle de grenier transformée en escalier d’Escher, ne parvenant à atteindre l’ultraviolet de la salle de bains éclairée au néon qu’au moment où le venin remonte pour se déverser dans la porcelaine béante.

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Aude Seigne – Chroniques de l’Occident nomade (éditions Zoé)

« Il y a beaucoup de narcissisme dans la narration qu’on fait d’une péripétie, mais on omet souvent qu’il y a aussi une absolue nécessité. Entre la Grèce de mes quinze ans et la Syrie de mes vingt-trois, je partais chaque année deux ou trois mois. Nomade, en fait. Puis ça a été le presque burn out. Trop de pays, trop de mouvement, trop de bonheur, de beautés incomprises, d’absences douloureuses, de peur, de rencontre et de séparations. Car la vie continuait pendant mes périodes d’errance, si j’étais à Helsinki, c’était quand même le 1er août que célébraient, en Suisse, amis et famille, si j’étais dans l’Ontario, cela n’empêchait pas ma famille de déménager. En un mois de dénuement presque périlleux au Burkina Faso, trois nouveaux magasins avaient vu le jour dans les rues basses de Genève. J’étais donc aussi nomade, aussi désorientée au retour qu’au départ. Je ne comprenais pas ce que j’avais quitté — l’appréhension du monde s’effectuant toujours pour moi de manière poétique d’abord, intellectuelle ensuite — et je ne comprenais pas ce que je retrouvais non plus. »

seigneChroniques de l’Occident nomade n’est pas le récit d’un voyage. Il est une réflexion sincère, sans fard — parfois même impudique —, sur notre place dans le monde, sur l’impossibilité d’être quelque part chez soi. Il est le portrait d’une jeune femme née en 1985, brossé à travers une série d’instantanés pris à différents endroits et en différents temps. Il est peut-être le portrait de sa génération.
Chroniques de l’Occident nomade est un livre qui parle de voyages, qui parle d’amour et d’errance. Il parle de chambres d’hôtel, de longs trajets à pieds, de longs trajets en voiture, il parle de rues désertes et de belles rencontres, il parle d’attente et d’éblouissement, il parle de Rimbaud, Dostoïevski et Bouvier.
Porté par une très belle écriture, ce petit texte de 140 pages est surtout un très grand livre. Il a reçu en 2011 le prix Nicolas Bouvier au Festival Étonnants Voyageurs à Saint Malo.

J’ai été Robert Smith – Daniel Bourrion (Publie.net)

Pour nous qui avons grandi dans les années 80, Robert Smith est l’une des figures qui nous a guidé jusqu’au sortir de l’adolescence, le grand frère à qui l’on s’identifiait, émergeant de la sombre grisaille de la fin des seventies et du West Sussex de l’Angleterre. Sa musique était mélancolique, désespérée et triste comme nos adolescences, mais avait réchappé du nihilisme punk, suffisamment pour qu’en l’écoutant on se sente rebelle sans aller jusqu’à se mettre véritablement en danger.

En écho à l’article d’hier sur publie.rock, voici une lecture d’un autre livre de la collection. 

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It’s only rock ‘n’ roll (but I like it) – à propos de quelques titres de la collection publie.rock

La refonte du blog et du site des éditions publie.net est l’occasion, pour François Bon et sa bande, de lancer une nouvelle collection : publie.rock.

Neuf titres pour le moment, des nouveautés et quelques ouvrages précédemment déjà disponibles, mais revus et avec de nouvelles couvertures, une belle unité et une chouette charte graphique. Je le souligne, tant ce travail là — relecture constante des textes et mise à niveau régulière au fur et à mesure de l’apparition de nouveaux standards de fabrication, et volonté de créer des collections facilement identifiables —, ce travail paradoxalement souvent invisible pour le lecteur, beaucoup en dehors des « pure players » du numérique ne le font pas.

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