L’éphémère, l’écrit et la distance

C’est un petit livre amusant et édifiant tout à la fois qui vient de sortir aux éditions 1001 nuits, une compilation d’articles de George Orwell regroupés sous un titre séduisant, mais quelque peu trompeur : « Sommes-nous ce que nous lisons ? ».
Entre autres choses, Orwell évoque ici deux des métiers qu’il exerça, en marge de son travail d’écrivain : libraire d’occasion et critique littéraire. Et l’on ne peut pas dire qu’il garde un bon souvenir de l’une ou l’autre activité. Libraire, tout d’abord, dans un texte de 1936 :

Toute personne disposant d’un peu de bagout et de capital devrait pouvoir gagner convenablement sa vie en vendant des livres. À moins de se lancer dans les ouvrages « rares », la librairie n’est pas une profession difficile à apprendre, et vous partez avec un avantage considérable si vous avez déjà ouvert un livre. (…) les journées d’un libraire sont très longues — je ne travaillais qu’à temps partiel, mais mon employeur, lui, faisait des semaines de soixante-dix heures, sans compter les expéditions pour aller acheter des livres —, et c’est une vie qui use la santé.
(…) Mais la vraie raison pour laquelle je ne voudrais pas faire mon métier du commerce des livres est que, pendant la période où j’ai pratiqué ce commerce, j’ai perdu l’amour des livres. Un libraire est contraint de mentir à propos des livres, et cela l’en dégoûte ; pire encore, il passe sa vie à les épousseter et à les trimbaler d’un endroit à l’autre. Fut un temps où j’ai authentiquement aimé les livres, aimé les voir, les sentir et les toucher (…) Mais à la minute où j’ai commencé à travailler dans une librairie, j’ai cessé d’acheter des livres. À les voir en légions de cinq ou six mille dos contre dos, ils m’ennuyaient d’avance et me provoquaient même une légère nausée. Aujourd’hui, il m’arrive d’en acheter un de temps à autre, uniquement des ouvrages que j’ai très envie de lire et que je ne peux pas emprunter, et jamais je n’achète un livre que je jetterai aussitôt lu. La bonne odeur du papier en décomposition a perdu son pouvoir de séduction. Je l’associe désormais trop aux clients paranoïaques et aux mouches mortes.

Critique, enfin, cette fois dans un article de 1946 :

Cet homme est âgé de trente-cinq ans, mais il en paraît cinquante. Il est chauve, a des varices et porte des lunettes, ou du moins il en porterait s’il n’égarait pas sans arrêt son unique paire de binocles. Il devrait normalement souffrir de malnutrition, mais s’il traverse une période faste il souffrira plutôt d’une gueule de bois. L’horloge indique onze heures et demie du matin et, à en croire son emploi du temps, il devrait être au travail depuis déjà deux heures ; mais, quand bien même il aurait sérieusement essayé de s’y mettre, ses efforts auraient été réduits à néant par la sonnerie presque incessante du téléphone, les vagissements du bébé, le vacarme d’une perceuse électrique dans la rue, et les pas pesants de ses créanciers dans l’escalier. Quelques instants plus tôt, il a été interrompu par le second passage de la poste, qui lui a déposé deux lettres d’information et une mise en demeure, à l’encre rouge, de payer ses impôts. Inutile de préciser que cet homme vit de sa plume. Il pourrait être poète, romancier, auteur de scénarios ou de fictions radiophoniques — car tous les gens de lettres se ressemblent —, mais celui-ci est critique littéraire.

Voilà de quoi refroidir même les plus idéalistes, aspirants libraires, critiques ou même écrivains !
Écrivain et libraire, Pierre Torreilles l’était également. Poète et libraire, co-fondateur de la librairie Sauramps à Montpellier. Mais à la différence d’Orwell, tout autant que d’en écrire, il aimait profondément son métier de passeur de livres, ce dont rend compte un joli petit livre hommage qui vient de sortir.

Dans un entretien qui ouvre l’ouvrage, Bruno Roy, décédé l’an dernier et qui a fondé les éditions Fata Morgana, évoque le poète qu’il a publié, mais aussi le libraire qu’il côtoyait déjà lorsqu’il était étudiant :

Il était curieux de faire découvrir aux étudiants ce qu’il aimait vraiment. Il était obligé de se soucier de l’actualité, aussi il vendait, par exemple, des œuvres de Pierre Benoit (…), mais quand une dame venait demander le dernier prix Goncourt, c’était assez évident qu’il ne faisait pas beaucoup d’effort, ça ne l’intéressait pas vraiment. Par contre, quand un étudiant venait acheter une œuvre de René Char, il pouvait bavarder pendant une heure… Quand j’avais dix-huit ou dix-neuf ans, que j’étais à l’université, il m’arrivait de rester une heure, voire plus, simplement pour le plaisir de la discussion et des échanges. On avait des controverses avec d’autres clients et la librairie se transformait en salon de lecture.
(…) Le commerce de la librairie jouait un rôle important pour lui. Il y consacrait un temps que je trouvais disproportionné… C’était un vrai libraire.

Pierre Torreilles

Rares sont les auteurs qui vivent de leurs livres, et certains choisissent le journalisme, la critique littéraire, ou la librairie comme travail, parce que le lien avec leurs aspirations profondes est plus évident ici qu’ailleurs. C’est souvent source de frustrations, ces univers étant assez hermétiques les uns aux autres.

Si les articles d’Orwell sont amusants, plaisants à lire, ils sont un peu datés, et pour tout dire, anecdotiques. Le livre consacré à Pierre Torreilles ravira ceux qui l’ont connu, et tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à l’histoire de la librairie française. Y alternent des témoignages sur l’auteur et libraire, et des études approfondies de l’œuvre qui permettent de remettre un instant la lumière sur le poète un peu oublié, comparé pourtant de son vivant à René Char.

Dans la nécessité de faire,
Fonde sur ce qui est présent,
Ne t’écarte jamais.
C’est la l’éternité de
L’éphémère, l’écrit et la distance,
l’absence recueillie
et c’est là pénétrer droit
au cœur de l’objet. (Pierre Torreilles, Denudare)


George Orwell : Sommes-nous ce que nous lisons ? (1001 Nuits) — 3€

Collectif : Pierre Torreilles (Librairies Sauramps) — 9€

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