Le carnet contemporain

la monnaie d’or du fait
je la dit au brouillon
du carnet contemporain
— Emmanuel Laugier

Emmanuel Laugier est poète et critique littéraire. Il est une des voix qui comptent dans la poésie contemporaine. Yves de Manno et Isabelle Garron l’avait fait paraître au sommaire de la très belle anthologie Un nouveau monde, poésies en France – 1960-2010, publiée chez Flammarion en 2017.
Son écriture est âpre, à l’os. Exigeante. Forte. Sensuelle.
Depuis plus de 15 ans, tous les mois ou presque, nous nous retrouvons dans le cadre de nos activités professionnelles. Passées les obligations d’usages, souvent nous parlons ensemble de musique, de littérature et de cinéma, et du métier d’écrire. Parfois, Emmanuel me montre ses carnets, me donne à lire quelques pages. Moments privilégiés qui nourrissent ma réflexion et mon travail.

Son prochain livre, Chant tacite, sortira le 10 janvier prochain aux éditions NOUS.

Dans la vidéo ci-dessous, enregistrée en septembre 2015 au Domaine Latapy, à Gan, il lit un extrait du recueil “Crâniennes » (éditions Argol, 2014), accompagné par le musicien Fabien Tolosa.

 

Et ici, une lecture du texte Cavalier cheval, depuis Caravage, un film d’Alain Cavalier (2015) :

 

Enfin, une rencontre en juin 2016 à Villedomer, où il évoque et donne à lire les auteurs qui l’accompagnent sur son propre chemin d’écriture :

Marc Villard — Sharon Tate ne verra pas Altamont (ed. publie.net)

Les Hell’s Angels sont des gens simples qui croient aux carburateurs, à la guerre du Vietnam et aux filles faciles qui couchent dès le premier soir.

« Marc Villard, né à Versailles, a publié 500 nouvelles et 16 romans », dit sa bio officielle. Voilà qui assoit son homme.
À 24 ans, il écrit de la poésie, publie plusieurs recueils et anime des revues. Bientôt, il découvre les grands maîtres du polar américain, et en 1980, il lâche les rimes et se lance dans le roman.
Avec Manchette et quelques autres, il contribue au renouveau du genre policier en France, ce qu’on appelle alors le néo-polar. En parallèle, il écrit des scénarios de films et de Bd, officie comme rock critic au Monde de la musique. Dans les années 2000, il écrit des nouvelles pour Jazzman. Depuis quelques années, il lit ses textes sur scène, accompagné de musiciens. C’est peu dire que la musique tient une place importante dans son œuvre.

Sharon Tate ne verra pas Altamont a paru en 2012 chez publie.net, et si le film de Tarantino, Once upon a time in… Hollywood vous a donné l’envie d’en savoir plus sur les évènements de cette année 1969, érotique peut-être, électrique plus sûrement, le livre de Marc Villard est pour vous.

Tout commence le 2 juillet 1969, avec la mort par noyade de Brian Jones dans son cottage anglais (meurtre ou accident, les paris courent encore). Un mois plus tard, le 9 août, au 10050 Cielo Drive, les illuminés de la Family, endoctrinés par Charles Manson, tuent sauvagement Steven Parent, Jay Sebring, Abigail Folger, Voyteck Frykowski et Sharon Tate, la femme de Roman Polanski, enceinte de 8 mois et demi.
Sheryl Gibson, qui fréquente la Family et crèche avec ses membres au ranch Spahn, moins par conviction que pour la piaule et la came gratis, assiste au massacre et prend bientôt la fuite. Dès lors, sa tête est mise à prix par Manson. Sa cavale la conduira d’un bar à strip-tease jusque dans les bras d’un jeune noir qui fait dans le trafic d’armes et vient d’entuber un groupe de Hell’s Angels, un dénommé Meredith Hunter. Ces deux-là se rendront bientôt au concert gratuit des Stones à Altamont, le 6 décembre 69. On connaît l’histoire. Elle finit mal.
Mais, comme l’écrit à un moment du récit Marc Villard, « tout est parallèle et alternatif à San Francisco », et l’auteur s’amuse et prend certaines libertés avec le récit officiel (Hunter n’était a priori pas trafiquant d’armes et sa petite amie, qui s’appelait Patty Bredehoft, n’avait rien à voir avec Manson et la Family). Ce faisant, il nous livre un petit bijou d’humour très, très noir, servi par un style implacable, un sens de la formule qui fait mouche, où les mots pulsent comme un riff de Keith Richards, et où les phrases cognent comme des uppercuts.
Sharon Tate ne verra pas Altamont, ou le tombeau des idéaux hippies, en quelque sorte.
Fatalement, on en revient toujours à la poésie !


Pour commander le livre, c’est ici qu’il faut aller.
(On peut aussi cliquer sur l’image 😉)

EXTRAIT :

Mercredi 2 juillet 1969.
Prologue.

Brian Jones se balade dans l’allée de Cotchford Farm, son petit manoir anglais. Il fait une chaleur à crever et il passe son temps avec son inhalateur sur le nez pour repousser son asthme. Il a fait venir Helen, sa groupie préférée, pour la journée et ils écoutent Proud Mary, des trucs comme ça. Brian veut jouer ce genre de musique depuis qu’il s’est fait virer des Stones par le grand avec sa bouche de négro. Mick Jagger. De temps en temps, il jette un oeil à Thorogood, le gars responsable des travaux dans le jardin et qui se croit chez lui à la maison, ce mielleux. Il boit le whysky de Brian et hier il a balancé un coup de botte à l’un des chiens.

Maintenant, c’est le soir et Brian regarde avec Anna, sa nouvelle Anita Pallenberg, une émission d’humour à la TV. Puis, ils se retrouvent tous près de la piscine pour boire leurs alcools pendant que les clébards vont retrouver leurs os dans la niche. On entend rire et picoler le groupe quand Brian décrète qu’il veut se baigner. Bien sûr, l’autre idiot de Thorogood dit que, lui aussi, il veut nager. Janet, la copine de Thorogood, les prévient qu’ils sont trop bourrés pour se jeter à l’eau. C’est une infirmière, quand même, on a tendance à lui faire confiance.

Mais non, ils se bousculent sur le plongeoir et sautent dans la piscine.
Puis Janet et Anna rentrent dans la maison car ça commence à fraîchir. Tout le monde peut entendre Brian et l’entrepreneur se prendre le nez. En fait, Brian Jones ne peut pas encadrer ce type qui travaille quand il a le temps et considère Cotchford Farm comme sa maison.

Helen doit être couchée, elle a des examens, faut faire gaffe. Puis Thorogood rentre dans la maison quand Janet commence à hurler. Du coup, ils foncent vers la piscine pour découvrir Brian, la tête dans l’eau, immobile et carrément dans les vapes. Les chiens aboient, ils pressentent quelque chose de terrible et le fumier de Thorogood leur balance un verre à cocktail.

— Vos gueules, les clébards, dit-il.

Rapidement, c’est l’hystérie, tous parlent en même temps et ils finissent par tirer le musicien hors de la piscine et le déposent sur une serviette. Et ça y va côté bouche à bouche et tout le tralala. Les chiens, alertés par un sixième sens, ont compris que le blondinet ne reviendra plus. Ils se terrent dans leur niche en pleurnichant comme des gosses.

Art mix

Plus on est obsédé par la vie, plus on est obsédé par la mort 

—Francis Bacon

Francis Bacon et Jean-Michel Basquiat, deux peintres majeurs, deux univers très différents, mais une empreinte indélébile sur l’art contemporain. Tous deux font l’objet de deux expositions importantes cette année.

Francis Bacon le 26 octobre 1971 au Grand Palais, à Paris. Par André Morain
Jean-Michel Basquiat par Andy Warhol.


En octobre 1971, s’ouvre à Paris une grande rétrospective Francis Bacon au Grand Palais. Bacon est alors le seul peintre vivant, avec Picasso, à bénéficier d’un tel honneur. Le Monde revient, dans un long et passionnant article, sur cet épisode charnière de la vie du peintre, entaché d’un terrible drame : le suicide de son compagnon, George Dyer, deux jours avant le vernissage.

Tout à la fièvre des préparatifs pour son triomphe parisien, Bacon fait mine d’ignorer les bouleversements de l’époque. Mai 68 ? Il ne s’y reconnaît pas. Sa peinture a sa propre loi, affranchie des questions politiques ou sociales. Il n’adhère pas plus aux révolutions artistiques. Le structuralisme ? L’homme, nourri de surréalisme et d’existentialisme, en est loin. L’interview qu’il accorde à Marguerite Duras pour La Quinzaine littéraire en 1971 l’indiffère. Il s’ennuie devant l’art conceptuel auquel l’avant-garde est acquise, qualifie de « vieille dentelle » les coulures de Jackson Pollock et n’apprécie d’Andy Warhol que les films. En France, il n’a pas eu vent du groupe BMPT (Daniel Buren, Olivier Mosset, Michel Parmentier et Niele Toroni) qui voit le jour en 1970 avec un credo : la peinture est essoufflée et bourgeoise.Bacon méprise ces diktats de la jeune garde. À Paris, il a d’autres choses en tête.

— Roxana Azimi, Le Monde

L’art de Bacon, après le suicide de Dyer et la rétrospective du Grand Palais, ne sera plus le même. L’exposition qui se tient à partir de la semaine prochaine au Centre Pompidou s’intéresse justement au travail de l’artiste réalisé à partir du début des années 70 et jusqu’à sa mort. Surtout, la focale est mise sur le rapport que le peintre entretenait avec la littérature :

L’art moderne est supposé être né du divorce de la peinture avec la littérature. C’est ce que professent Georges Bataille, André Malraux ou Gaétan Picon, attribuant à Manet (avec son Déjeuner sur l’herbe de 1863) d’avoir tordu le cou à une littérature, mythologique ou religieuse, qu’illustraient la peinture classique, puis académique. Conscient de cette histoire qui prend force de loi dans la seconde moitié du 20e siècle et justifierait l’avènement d’une « peinture pure » (d’une peinture abstraite qui ne serait plus vouée qu’à l’exploration de ses propres constituants matériels), Bacon se devait de réinventer la relation entre peinture et littérature. Il le dit, le répète, son art n’est en rien « illustratif ». Les textes auxquels il se réfère lui inspirent des images, déconnectées de tous récits.

— Didier Ottinger, conservateur, musée national d’art moderne, commissaire de l’exposition Bacon en toutes lettres


Francis Bacon, Portrait of George Dyer in a Mirror (1968)
Jean-Michel Basquiat (sans titre) 1981


Qu’il recopie le sommaire de Moby Dick dans ses carnets, ou qu’il cite les titres de morceaux de Charlie Parker sur toile, l’écrit à une part prépondérante dans l’œuvre de Jean-Michel Basquiat.

À la manière des DJ et du Hip Hop (un mouvement qui naît au moment même où il commence à peindre), Basquiat cite, sample et mixe, prélève dans les œuvres littéraires qu’il aime, les peintres qu’il regarde, les sous-cultures qui l’entourent, des éléments qu’il incorpore et fait siens dans son œuvre.

C’est l’objet de l’exposition Basquiat Remix qui se tient en Avignon jusqu’au 29 septembre : faire entrer en résonance les œuvres de Basquiat, Picasso, Matisse, Twombly, en montrer les lignes de convergences, et la manière dont Basquiat a su en tirer une énergie créatrice nouvelle et fulgurante.

L’exposition présentée à la Collection Lambert retourne aux sources de l’énergie brute de la peinture de Jean-Michel Basquiat, questionne la singularité d’une œuvre aussi viscérale que consciente d’elle-même, qui dépasse rapidement ses particularités propres et le talent rayonnant d’un jeune prodige, pour symboliser à elle seule de nouvelles manières d’envisager l’art dans les années 80.

Quand Jean-Michel Basquiat entre dans le monde de l’art comme par effraction au début des années 80, il s’y présente avec une audace inouïe ; celle d’un jeune artiste d’origine haïtienne qui impose la peinture comme le médium nécessaire de la représentation au moment même où l’on annonçait sa mort révolue. C’est avec ce cadavre et son aréopage de fantômes sublimes qu’il investit les murs des galeries les plus établies, qu’il ouvre leurs portes aux nouvelles manières de penser et de faire d’une génération contre-culturelle nourrie au métissage culturel, à l’appropriation des mythes et des grands maîtres du passé, au mixage des références issues du grand art et des subcultures, puisant autant dans le vernaculaire que chez les grands classiques avec une jubilation et une énergie inédite.

Chez Jean-Michel Basquiat, les sources se mélangent avec une intuition et un savoir hors du commun. Il n’est pas simplement ce jeune homme de son temps qui puise tel un DJ dans le répertoire des formes les plus intéressantes et les déplace à l’envie dans de nouveaux territoires de création. Il est cet artiste éclairé qui, à l’heure où la modernité s’éteint presque inexorablement, en questionne les formes et les promesses dans un ultime geste aussi sensible qu’affecté, depuis le point de vue d’un jeune noir américain qui pourrait en être le dernier passeur.

C’est en priorité à Picasso, Matisse puis Twombly qu’il emprunte une partie de leur vocabulaire formel, notamment dans leur aspect le plus primitif. La volonté de revenir à un sentiment brut et essentiel le conduit à convoquer l’intérêt de Matisse ou Picasso pour la célébration de formes originelles, exotiques, régénératives. Il puise ainsi chez l’un et l’autre un attachement aux couleurs primaires, à la fragmentation des sujets, aux visages troublants, à la dissonance des couleurs et des formes ou à des compositions ou objets modestement artisanaux. Plus encore, comme Matisse, Picasso ou Twombly, il s’écarte de la froide virtuosité pour convoquer la naïveté et la maladresse et redonner à l’art son énergie pure, celle qui amène au sublime et met en partage une œuvre aussi sensible qu’engagée.

Par ce geste audacieux qui le place dans une généalogie des plus remarquable, aux côtés des grands noms de l’art moderne, Jean-Michel Basquiat met aussi à l’épreuve les promesses d’une modernité qui s’éteint.

— Stéphane Bars, curateur de l’exposition Basquiat Remix

Quelques années à peine séparent la rétrospective Bacon au Grand Palais de l’émergence de Basquiat à New York à partir de 1979. Pourtant, Bacon avait 62 ans en 1971, et Basquiat seulement 11 ans. Qu’importe : par delà leurs différences, générationnelle, culturelle, etc., il y a chez eux une même énergie créatrice qui emporte tout, un dédain pour les courants et les modes, et un rapport charnel à la littérature, qui les rapproche.

Et une modernité, qui aujourd’hui encore impressionne.


L’exposition Basquiat Remix : Matisse, Picasso, Twombly, se tient à la collection Lambert musée d’art contemporain d’Avignon jusqu’au 29 septembre 2019.

L’exposition Bacon en toutes lettres se tient au Centre Pompidou à Paris, du 11 septembre 2019 au 20 janvier 2020.