David Mitchell — Utopia Avenue (L’Olivier)

Londres, 1967. Trois garçons, une fille, quatre musiciens d’horizons différents réunis par un manager qui ambitionne de faire d’eux un supergroupe. Si l’époque, le contexte nous sont familiers, l’auteur se joue des clichés du roman rock. Les archétypes sont là : conflits d’égos, drogues, groupies. On y croise Bowie, Lennon, Cohen. D’autres encore. On connait la chanson, croit-on, mais voilà : dans sa dernière partie le récit bascule dans le merveilleux, l’envers surréaliste de l’histoire, dont a peut-être négligé les indices.
Au lecteur de les retrouver, ainsi que les références aux précédents livres de Mitchell. À lui de décider si finalement c’est un étonnant roman d’apprentissage qu’il vient de lire, ou un conte fantastique. Dans tous les cas, ce récit de 750 pages le hantera longtemps.


(article paru dans le Midi Libre du dimanche 3 juillet 2022)

Utopia Avenue, de David Mitchell (éditions de L’Olivier) — 752 pages — 25€

Traduit de l’anglais par Nicolas Richard

L’éphémère, l’écrit et la distance

C’est un petit livre amusant et édifiant tout à la fois qui vient de sortir aux éditions 1001 nuits, une compilation d’articles de George Orwell regroupés sous un titre séduisant, mais quelque peu trompeur : « Sommes-nous ce que nous lisons ? ».
Entre autres choses, Orwell évoque ici deux des métiers qu’il exerça, en marge de son travail d’écrivain : libraire d’occasion et critique littéraire. Et l’on ne peut pas dire qu’il garde un bon souvenir de l’une ou l’autre activité. Libraire, tout d’abord, dans un texte de 1936 :

Toute personne disposant d’un peu de bagout et de capital devrait pouvoir gagner convenablement sa vie en vendant des livres. À moins de se lancer dans les ouvrages « rares », la librairie n’est pas une profession difficile à apprendre, et vous partez avec un avantage considérable si vous avez déjà ouvert un livre. (…) les journées d’un libraire sont très longues — je ne travaillais qu’à temps partiel, mais mon employeur, lui, faisait des semaines de soixante-dix heures, sans compter les expéditions pour aller acheter des livres —, et c’est une vie qui use la santé.
(…) Mais la vraie raison pour laquelle je ne voudrais pas faire mon métier du commerce des livres est que, pendant la période où j’ai pratiqué ce commerce, j’ai perdu l’amour des livres. Un libraire est contraint de mentir à propos des livres, et cela l’en dégoûte ; pire encore, il passe sa vie à les épousseter et à les trimbaler d’un endroit à l’autre. Fut un temps où j’ai authentiquement aimé les livres, aimé les voir, les sentir et les toucher (…) Mais à la minute où j’ai commencé à travailler dans une librairie, j’ai cessé d’acheter des livres. À les voir en légions de cinq ou six mille dos contre dos, ils m’ennuyaient d’avance et me provoquaient même une légère nausée. Aujourd’hui, il m’arrive d’en acheter un de temps à autre, uniquement des ouvrages que j’ai très envie de lire et que je ne peux pas emprunter, et jamais je n’achète un livre que je jetterai aussitôt lu. La bonne odeur du papier en décomposition a perdu son pouvoir de séduction. Je l’associe désormais trop aux clients paranoïaques et aux mouches mortes.

Critique, enfin, cette fois dans un article de 1946 :

Cet homme est âgé de trente-cinq ans, mais il en paraît cinquante. Il est chauve, a des varices et porte des lunettes, ou du moins il en porterait s’il n’égarait pas sans arrêt son unique paire de binocles. Il devrait normalement souffrir de malnutrition, mais s’il traverse une période faste il souffrira plutôt d’une gueule de bois. L’horloge indique onze heures et demie du matin et, à en croire son emploi du temps, il devrait être au travail depuis déjà deux heures ; mais, quand bien même il aurait sérieusement essayé de s’y mettre, ses efforts auraient été réduits à néant par la sonnerie presque incessante du téléphone, les vagissements du bébé, le vacarme d’une perceuse électrique dans la rue, et les pas pesants de ses créanciers dans l’escalier. Quelques instants plus tôt, il a été interrompu par le second passage de la poste, qui lui a déposé deux lettres d’information et une mise en demeure, à l’encre rouge, de payer ses impôts. Inutile de préciser que cet homme vit de sa plume. Il pourrait être poète, romancier, auteur de scénarios ou de fictions radiophoniques — car tous les gens de lettres se ressemblent —, mais celui-ci est critique littéraire.

Voilà de quoi refroidir même les plus idéalistes, aspirants libraires, critiques ou même écrivains !
Écrivain et libraire, Pierre Torreilles l’était également. Poète et libraire, co-fondateur de la librairie Sauramps à Montpellier. Mais à la différence d’Orwell, tout autant que d’en écrire, il aimait profondément son métier de passeur de livres, ce dont rend compte un joli petit livre hommage qui vient de sortir.

Dans un entretien qui ouvre l’ouvrage, Bruno Roy, décédé l’an dernier et qui a fondé les éditions Fata Morgana, évoque le poète qu’il a publié, mais aussi le libraire qu’il côtoyait déjà lorsqu’il était étudiant :

Il était curieux de faire découvrir aux étudiants ce qu’il aimait vraiment. Il était obligé de se soucier de l’actualité, aussi il vendait, par exemple, des œuvres de Pierre Benoit (…), mais quand une dame venait demander le dernier prix Goncourt, c’était assez évident qu’il ne faisait pas beaucoup d’effort, ça ne l’intéressait pas vraiment. Par contre, quand un étudiant venait acheter une œuvre de René Char, il pouvait bavarder pendant une heure… Quand j’avais dix-huit ou dix-neuf ans, que j’étais à l’université, il m’arrivait de rester une heure, voire plus, simplement pour le plaisir de la discussion et des échanges. On avait des controverses avec d’autres clients et la librairie se transformait en salon de lecture.
(…) Le commerce de la librairie jouait un rôle important pour lui. Il y consacrait un temps que je trouvais disproportionné… C’était un vrai libraire.

Pierre Torreilles

Rares sont les auteurs qui vivent de leurs livres, et certains choisissent le journalisme, la critique littéraire, ou la librairie comme travail, parce que le lien avec leurs aspirations profondes est plus évident ici qu’ailleurs. C’est souvent source de frustrations, ces univers étant assez hermétiques les uns aux autres.

Si les articles d’Orwell sont amusants, plaisants à lire, ils sont un peu datés, et pour tout dire, anecdotiques. Le livre consacré à Pierre Torreilles ravira ceux qui l’ont connu, et tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à l’histoire de la librairie française. Y alternent des témoignages sur l’auteur et libraire, et des études approfondies de l’œuvre qui permettent de remettre un instant la lumière sur le poète un peu oublié, comparé pourtant de son vivant à René Char.

Dans la nécessité de faire,
Fonde sur ce qui est présent,
Ne t’écarte jamais.
C’est la l’éternité de
L’éphémère, l’écrit et la distance,
l’absence recueillie
et c’est là pénétrer droit
au cœur de l’objet. (Pierre Torreilles, Denudare)


George Orwell : Sommes-nous ce que nous lisons ? (1001 Nuits) — 3€

Collectif : Pierre Torreilles (Librairies Sauramps) — 9€

Rodolphe Barry — Une lune tatouée sur la main gauche (Finitude)

J’ai appris que Sam Shepard tournait une série en Floride et, demain, je m’envole pour Miami. Il m’accordera peut-être une interview. Ma seule certitude est que la décision de débarquer là-bas est de celles qui changent tout. Les livres de Shepard sont pour moi comme des manuels de survie, de liberté ; ses errances sont devenues les miennes. Il est de ces écrivains qui ne s’adressent pas seulement au cœur ou à l’esprit, mais à la moelle épinière.

Sam Shepard, Virginia, 1988, photo de Herb Ritts

Nous avons en France une image assez floue de Shepard, surtout connu ici pour ses rôles au cinéma. On sait moins qu’il était éleveur de chevaux, musicien, écrivain et dramaturge, titulaire d’un prix Pulitzer.
Écorché vif, artiste intègre, ami indéfectible, mais tourmenté par ses démons, Shepard ne ressort pas toujours grandi de ce livre. Mais on ne peut qu’être fasciné par cette vie menée à 100 à l’heure, tiraillée entre des aspirations profondes, une vie d’écriture et de solitude, et la vie mondaine qu’offrait Hollywood, les succès au théâtre et un mariage avec Jessica Lange.
Barry, qui se met lui-même en scène, enquêtant sur Shepard à la manière d’un détective de roman noir, nous donne à voir le personnage dans toute sa complexité, sans rien renier de l’admiration qu’il lui porte. Une réussite.

(Cet article a également été publié dans le Midi Libre du 27 mars 2022)

Jean-Philippe Toussaint — L’instant précis où Monet entre dans l’atelier (Minuit)

Jean-Philippe Toussaint sort un nouveau livre, et quelle claque, en seulement 30 pages !
Un texte qui résonne étrangement avec la période actuelle. L’auteur n’imaginait sans doute pas, à l’heure d’écrire son opuscule, la folie qui s’abat aujourd’hui à l’est de l’Europe. Pourtant son texte, interrogeant le passé, explorant la méthode d’un vieux peintre, interpelle notre présent et visite la manière de faire de l’écrivain.

Il est un peu plus de six heures et demie du matin, pas un bruit au loin dans la maison endormie qu’on vient de quitter, quelques pépiements d’oiseaux dans le jardin où les arbres sont immobiles comme le silence.

La guerre gronde, la « Grande Guerre » du temps de Monet, l’Ukraine aujourd’hui, et Toussaint pose la question qui toujours taraude l’artiste dans ces moments graves : quoi faire, pourquoi faire ?

Je veux saisir Monet là, à cet instant précis où il entre dans l’atelier, où il passe la frontière entre la vie, qu’il laisse derrière lui, et l’art, qu’il va rejoindre. Derrière lui, derrière son corps massif qui s’apprête à pénétrer dans l’atelier des Nymphéas, c’est la vie qu’il laisse dans son sillage, la vie et ses misères, du corps, de l’âme, la vie qui, depuis quelques mois, a pris le visage terrible de la guerre (…)
Que sont les événements du monde pour l’artiste quand il crée ? Un tourment lointain et invisible. Une rumeur angoissante, entêtante, importune. Pendant la guerre, plus que jamais, c’est dans l’art que Monet va se réfugier pour se tenir à l’écart du boucan du monde. L’atelier des Nymphéas sera le havre de paix qu’il élira pour ne plus penser aux tristesses de l’heure. Mais comment ne pas éprouver de la honte de penser à de petites recherches de formes et de couleurs pendant que tant de gens souffrent et meurent sur le champ de bataille ? Car ce sont exclusivement des questions picturales qui occupent l’esprit de Monet pendant les années de guerre, minuscules, complexes, torturantes, impénétrables au commun des mortels, mais essentielles, vitales pour l’artiste qu’il est. Tous les matins, lorsqu’il entre dans l’atelier, Monet prend congé du monde. Il passe le seuil, et, devant lui, de l’autre côté de la porte, encore invisible, immatériel, c’est l’art qui l’attend.

À travers Monet, Toussaint nous parle de lui ; il parle de chacun de ceux pour qui la grande affaire de cette vie est de créer :

D’année en année, le pas est plus lourd. Mais les rituels ne changent pas. Dans l’atelier silencieux, il dépose sur une table basse la tasse de café qu’il a emportée avec lui de la maison endormie et jette un regard sur les grands panneaux qui l’attendent. Avant de se mettre à peindre, il nettoie ses lunettes, avec soin, il frotte chaque verre méticuleusement dans une lingette. Il remet en place un flacon sur un établi, il réajuste machinalement ses pinceaux, réaligne ses brosses. Je connais ces rituels, ce sont les petits rituels du matin qui précèdent le moment de se mettre à l’œuvre.

« Je veux saisir Monet là, à cet instant précis où il pousse la porte de l’atelier dans le jour naissant encore gris », écrit Toussaint. C’est lui-même qu’il cherche à saisir, c’est la pulsion d’écrire, de créer, qu’il tente de fixer sur la page, à la manière du lépidoptériste qui accroche les papillons sur son tableau pour en percer le mystère.
Et à la question posée plus haut, que faire quand tout semble vain, il apporte la seule réponse qui vaille : créer, toujours !