Nicolas Bouvier : Du coin de l’œil — écrits sur la photographie

En 1955, lorsqu’il arrive à Tokyo, Nicolas Bouvier survit comme il peut en écrivant des articles de commande pour la presse japonaise. Seulement, il n’aime pas ça, ce « journalisme incompatible avec la véritable écriture ». Et puis ses revenus, il les reverse pour moitié à son traducteur. Il n’arrive pas à s’en sortir.

undefinedAlors, on lui prête un appareil-photo. Il s’essaie à photographier ce qui l’entoure. Ses photos plaisent, les journaux les lui achètent, et ils en redemandent. Son œil d’Occidental révèle un Japon que les Japonais ne voient plus. Nicolas Bouvier abandonne le journalisme et, du jour au lendemain, devient photographe. 

Ce recueil propose l’ensemble des textes écrits par Bouvier autour de la photographie, tout au long de sa vie. Bouvier n’a jamais vraiment théorisé sa pratique photographique, et il s’agit ici pour la plupart d’articles de circonstance ou de textes de commande, mais cela n’enlève rien à leur intérêt. 

Ainsi, l’auteur revient longuement, et à plusieurs reprises, sur son activité d’iconographe, un métier qu’il exercera une bonne partie de sa vie, qui consistait à courir aux quatre coins du monde, visitant des musées ou des bibliothèques, photographiant des œuvres ou des illustrations anciennes dans des ouvrages rares, en fonction des commandes qu’on lui passait.

Un métier qu’il nous fait découvrir avec passion, et qui aujourd’hui, à l’heure où sur Internet tout est disponible à toute heure, a le charme nostalgique des métiers anciens qui ont disparu.

« Je suis dilettante en tout », écrit Bouvier. « Je fais des photographies sans être photographe, et j’écris de temps en temps sans être véritablement écrivain. Je crois que si je devais me prévaloir d’une spécialité, j’opterais pour celle de voyageur. »

Style vif et fin, écriture admirable. Bouvier, voyageur avant tout ; voyageur plutôt qu’écrivain, dit-il. Mais quel écrivain tout de même !


Nicolas Bouvier : Du coin de l’œil — écrits sur la photographie, aux Éditions Héros-limite.

Blueberry, le retour

Voilà bien un projet que je n’attendais pas. Depuis la parution de Dust en 2005 et la mort de Jean Giraud en 2012, la série était pour moi complète et terminée. Seulement, voilà que vient de paraître le premier tome d’un nouveau diptyque, signé Joann Sfar au scénario et Christophe Blain au dessin.

L’album était même prévu pour 2018, mais après 30 pages, Blain avait décidé de tout reprendre à zéro… Pour le meilleur, si on en croit les rares dessins disponibles de la première version. Pas facile, on le comprend, de marcher dans les pas de Charlier et Giraud.

Jean Giraud, est un Dieu, je n’ai même pas essayé de me mesurer. (Christophe Blain)

Pour autant, le résultat est vraiment réussi. J’ai eu, à la lecture de l’album, le sentiment de retrouver un vieil ami perdu de vue. Les deux auteurs ne tombent pas dans l’écueil de faire un « à la manière de », tout au contraire : c’est à la fois un album très personnel de leur part, et un bel hommage à la série et à ses créateurs, et au personnage de Blueberry dont ils reprennent subtilement les codes en les adaptant à leurs styles. Une histoire assez classique, mais qui se lit avec énormément de plaisir.

Les personnages féminins, qui ont les traits de Claudia Cardinale ou de Jeanne Moreau (clin d’œil à Giraud qui utilisait Belmondo comme modèle pour son personnage principal dans les premiers albums de la série), occupent une place prédominante dans l’intrigue, bien dans l’air du temps, sans que ce ne soit jamais forcé.

Personne n’est jamais à la hauteur de rien, on ne se permettrait jamais de se comparer à Charlier ou Giraud, mais nous ne sommes pas là pour les copier. Nous souhaitons faire des albums vivants et pertinents, avec nos moyens. (Joann Sfar)

À l’annonce du projet, les réseaux sociaux ont bruissé de critiques véhémentes, criant au scandale. On ne touche pas à Blueberry. C’est oublier un peu vite que Jean Giraud s’était lui attaqué au Silver Surfer de Marvel, avec brio, sans que personne y trouve à redire. Blueberry est un personnage iconique, qui a fait l’objet d’un film, d’une série dérivée. Pourquoi pas une reprise, quand, comme c’est le cas ici, elle est faite avec respect et, osons le mot : amour. Sfar a de toute façon clarifié la situation, en expliquant que le projet avait été évoqué avec Jean Giraud, qui lui avait demandé un scénario, sans que cela malheureusement se concrétise avant son décès.

Si vous aimez Blueberry tout autant que le côté touche-à-tout que pouvait avoir Giraud-Moebius, je crois que cet album saura vous séduire.

 

Tex Mix, d’Olivier Villepreux : welcome to Austin, Texas

Je me souviens de sa réaction muette, de l’interrogation suspicieuse qui a traversé ses yeux. Pour un cadeau empoisonné, il avait sa dose de plomb. Ma compagne m’avait demandé :
— Qu’est-ce qui te ferait plaisir pour tes quarante ans ?
— Je voudrais partir seul un mois. Au Texas.

Ainsi démarre Tex Mix d’Olivier Villepreux, et que madame soit ici remerciée d’avoir accédé à la demande de son compagnon, sans quoi nous n’aurions pas ces dix textes finement ciselés qui associent un lieu et une figure locale de la scène country rock. Pas de vedettes ici (sauf la figure de Willie Nelson qui plane, absent, sur le cinquième chapitre), mais des personnages, des gueules, à qui la vie n’a pas fait de cadeau, qui, à l’instar de Jack Elliott préfère la compagnie des chats à celle des femmes, et pour qui, comme Billy Joe, les années s’empilent, les coups durs aussi, et le personnage s’est caparaçonné, tant les emmerdes lui collent au train. Mais le décor compte autant que ces figures, la banlieue d’Austin, Texas, devient elle-même personnage, « carte postale des paysages exsangues (…) où rouillent de vieux puits de pétrole, on s’imagine très bien rouler sur cette route rectiligne en laissant le régulateur de vitesse rythmer le voyage. »

Il est aussi question de punk dans ce texte, même si ça peut surprendre. Ainsi, Chris Rhoades qui confie : « Je viens du punk rock, c’est ce que je jouais quand j’étais gamin. Et Hank Williams et Johnny Cash étaient les héros de cette culture punk ». Parce que tout cela, rappelons le, ce qu’on appelle le rock, au-delà des accords et des mélodies, au-delà des étiquettes que l’on appose dessus, c’est toujours la même histoire, une triste histoire faite de souffrances et de pulsions, de désespérance et d’ennui, et c’est ce qui fait l’unité et justifie une collection comme publie.rock.

Au final, les dix chapitres qui composent le livre auraient tout aussi bien pu être des chansons et s’appeler « Ode to Willie Nelson » ou « the ballad of Ray Wylie Hubbard », et si Olivier Villepreux avait fait un disque plutôt qu’un livre, il nous aurait donné à entendre, en dix morceaux, un album de country rock de très belle facture.

Pour commander le livre, c’est ici qu’il faut aller.
(On peut aussi cliquer sur l’image 😉)

Le carnet contemporain

la monnaie d’or du fait
je la dit au brouillon
du carnet contemporain
— Emmanuel Laugier

Emmanuel Laugier est poète et critique littéraire. Il est une des voix qui comptent dans la poésie contemporaine. Yves de Manno et Isabelle Garron l’avait fait paraître au sommaire de la très belle anthologie Un nouveau monde, poésies en France – 1960-2010, publiée chez Flammarion en 2017.
Son écriture est âpre, à l’os. Exigeante. Forte. Sensuelle.
Depuis plus de 15 ans, tous les mois ou presque, nous nous retrouvons dans le cadre de nos activités professionnelles. Passées les obligations d’usages, souvent nous parlons ensemble de musique, de littérature et de cinéma, et du métier d’écrire. Parfois, Emmanuel me montre ses carnets, me donne à lire quelques pages. Moments privilégiés qui nourrissent ma réflexion et mon travail.

Son prochain livre, Chant tacite, sortira le 10 janvier prochain aux éditions NOUS.

Dans la vidéo ci-dessous, enregistrée en septembre 2015 au Domaine Latapy, à Gan, il lit un extrait du recueil “Crâniennes » (éditions Argol, 2014), accompagné par le musicien Fabien Tolosa.

 

Et ici, une lecture du texte Cavalier cheval, depuis Caravage, un film d’Alain Cavalier (2015) :

 

Enfin, une rencontre en juin 2016 à Villedomer, où il évoque et donne à lire les auteurs qui l’accompagnent sur son propre chemin d’écriture :

Marc Villard — Sharon Tate ne verra pas Altamont (ed. publie.net)

Les Hell’s Angels sont des gens simples qui croient aux carburateurs, à la guerre du Vietnam et aux filles faciles qui couchent dès le premier soir.

« Marc Villard, né à Versailles, a publié 500 nouvelles et 16 romans », dit sa bio officielle. Voilà qui assoit son homme.
À 24 ans, il écrit de la poésie, publie plusieurs recueils et anime des revues. Bientôt, il découvre les grands maîtres du polar américain, et en 1980, il lâche les rimes et se lance dans le roman.
Avec Manchette et quelques autres, il contribue au renouveau du genre policier en France, ce qu’on appelle alors le néo-polar. En parallèle, il écrit des scénarios de films et de Bd, officie comme rock critic au Monde de la musique. Dans les années 2000, il écrit des nouvelles pour Jazzman. Depuis quelques années, il lit ses textes sur scène, accompagné de musiciens. C’est peu dire que la musique tient une place importante dans son œuvre.

Sharon Tate ne verra pas Altamont a paru en 2012 chez publie.net, et si le film de Tarantino, Once upon a time in… Hollywood vous a donné l’envie d’en savoir plus sur les évènements de cette année 1969, érotique peut-être, électrique plus sûrement, le livre de Marc Villard est pour vous.

Tout commence le 2 juillet 1969, avec la mort par noyade de Brian Jones dans son cottage anglais (meurtre ou accident, les paris courent encore). Un mois plus tard, le 9 août, au 10050 Cielo Drive, les illuminés de la Family, endoctrinés par Charles Manson, tuent sauvagement Steven Parent, Jay Sebring, Abigail Folger, Voyteck Frykowski et Sharon Tate, la femme de Roman Polanski, enceinte de 8 mois et demi.
Sheryl Gibson, qui fréquente la Family et crèche avec ses membres au ranch Spahn, moins par conviction que pour la piaule et la came gratis, assiste au massacre et prend bientôt la fuite. Dès lors, sa tête est mise à prix par Manson. Sa cavale la conduira d’un bar à strip-tease jusque dans les bras d’un jeune noir qui fait dans le trafic d’armes et vient d’entuber un groupe de Hell’s Angels, un dénommé Meredith Hunter. Ces deux-là se rendront bientôt au concert gratuit des Stones à Altamont, le 6 décembre 69. On connaît l’histoire. Elle finit mal.
Mais, comme l’écrit à un moment du récit Marc Villard, « tout est parallèle et alternatif à San Francisco », et l’auteur s’amuse et prend certaines libertés avec le récit officiel (Hunter n’était a priori pas trafiquant d’armes et sa petite amie, qui s’appelait Patty Bredehoft, n’avait rien à voir avec Manson et la Family). Ce faisant, il nous livre un petit bijou d’humour très, très noir, servi par un style implacable, un sens de la formule qui fait mouche, où les mots pulsent comme un riff de Keith Richards, et où les phrases cognent comme des uppercuts.
Sharon Tate ne verra pas Altamont, ou le tombeau des idéaux hippies, en quelque sorte.
Fatalement, on en revient toujours à la poésie !


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EXTRAIT :

Mercredi 2 juillet 1969.
Prologue.

Brian Jones se balade dans l’allée de Cotchford Farm, son petit manoir anglais. Il fait une chaleur à crever et il passe son temps avec son inhalateur sur le nez pour repousser son asthme. Il a fait venir Helen, sa groupie préférée, pour la journée et ils écoutent Proud Mary, des trucs comme ça. Brian veut jouer ce genre de musique depuis qu’il s’est fait virer des Stones par le grand avec sa bouche de négro. Mick Jagger. De temps en temps, il jette un oeil à Thorogood, le gars responsable des travaux dans le jardin et qui se croit chez lui à la maison, ce mielleux. Il boit le whysky de Brian et hier il a balancé un coup de botte à l’un des chiens.

Maintenant, c’est le soir et Brian regarde avec Anna, sa nouvelle Anita Pallenberg, une émission d’humour à la TV. Puis, ils se retrouvent tous près de la piscine pour boire leurs alcools pendant que les clébards vont retrouver leurs os dans la niche. On entend rire et picoler le groupe quand Brian décrète qu’il veut se baigner. Bien sûr, l’autre idiot de Thorogood dit que, lui aussi, il veut nager. Janet, la copine de Thorogood, les prévient qu’ils sont trop bourrés pour se jeter à l’eau. C’est une infirmière, quand même, on a tendance à lui faire confiance.

Mais non, ils se bousculent sur le plongeoir et sautent dans la piscine.
Puis Janet et Anna rentrent dans la maison car ça commence à fraîchir. Tout le monde peut entendre Brian et l’entrepreneur se prendre le nez. En fait, Brian Jones ne peut pas encadrer ce type qui travaille quand il a le temps et considère Cotchford Farm comme sa maison.

Helen doit être couchée, elle a des examens, faut faire gaffe. Puis Thorogood rentre dans la maison quand Janet commence à hurler. Du coup, ils foncent vers la piscine pour découvrir Brian, la tête dans l’eau, immobile et carrément dans les vapes. Les chiens aboient, ils pressentent quelque chose de terrible et le fumier de Thorogood leur balance un verre à cocktail.

— Vos gueules, les clébards, dit-il.

Rapidement, c’est l’hystérie, tous parlent en même temps et ils finissent par tirer le musicien hors de la piscine et le déposent sur une serviette. Et ça y va côté bouche à bouche et tout le tralala. Les chiens, alertés par un sixième sens, ont compris que le blondinet ne reviendra plus. Ils se terrent dans leur niche en pleurnichant comme des gosses.

Art mix

Plus on est obsédé par la vie, plus on est obsédé par la mort 

—Francis Bacon

Francis Bacon et Jean-Michel Basquiat, deux peintres majeurs, deux univers très différents, mais une empreinte indélébile sur l’art contemporain. Tous deux font l’objet de deux expositions importantes cette année.

Francis Bacon le 26 octobre 1971 au Grand Palais, à Paris. Par André Morain
Jean-Michel Basquiat par Andy Warhol.


En octobre 1971, s’ouvre à Paris une grande rétrospective Francis Bacon au Grand Palais. Bacon est alors le seul peintre vivant, avec Picasso, à bénéficier d’un tel honneur. Le Monde revient, dans un long et passionnant article, sur cet épisode charnière de la vie du peintre, entaché d’un terrible drame : le suicide de son compagnon, George Dyer, deux jours avant le vernissage.

Tout à la fièvre des préparatifs pour son triomphe parisien, Bacon fait mine d’ignorer les bouleversements de l’époque. Mai 68 ? Il ne s’y reconnaît pas. Sa peinture a sa propre loi, affranchie des questions politiques ou sociales. Il n’adhère pas plus aux révolutions artistiques. Le structuralisme ? L’homme, nourri de surréalisme et d’existentialisme, en est loin. L’interview qu’il accorde à Marguerite Duras pour La Quinzaine littéraire en 1971 l’indiffère. Il s’ennuie devant l’art conceptuel auquel l’avant-garde est acquise, qualifie de « vieille dentelle » les coulures de Jackson Pollock et n’apprécie d’Andy Warhol que les films. En France, il n’a pas eu vent du groupe BMPT (Daniel Buren, Olivier Mosset, Michel Parmentier et Niele Toroni) qui voit le jour en 1970 avec un credo : la peinture est essoufflée et bourgeoise.Bacon méprise ces diktats de la jeune garde. À Paris, il a d’autres choses en tête.

— Roxana Azimi, Le Monde

L’art de Bacon, après le suicide de Dyer et la rétrospective du Grand Palais, ne sera plus le même. L’exposition qui se tient à partir de la semaine prochaine au Centre Pompidou s’intéresse justement au travail de l’artiste réalisé à partir du début des années 70 et jusqu’à sa mort. Surtout, la focale est mise sur le rapport que le peintre entretenait avec la littérature :

L’art moderne est supposé être né du divorce de la peinture avec la littérature. C’est ce que professent Georges Bataille, André Malraux ou Gaétan Picon, attribuant à Manet (avec son Déjeuner sur l’herbe de 1863) d’avoir tordu le cou à une littérature, mythologique ou religieuse, qu’illustraient la peinture classique, puis académique. Conscient de cette histoire qui prend force de loi dans la seconde moitié du 20e siècle et justifierait l’avènement d’une « peinture pure » (d’une peinture abstraite qui ne serait plus vouée qu’à l’exploration de ses propres constituants matériels), Bacon se devait de réinventer la relation entre peinture et littérature. Il le dit, le répète, son art n’est en rien « illustratif ». Les textes auxquels il se réfère lui inspirent des images, déconnectées de tous récits.

— Didier Ottinger, conservateur, musée national d’art moderne, commissaire de l’exposition Bacon en toutes lettres


Francis Bacon, Portrait of George Dyer in a Mirror (1968)
Jean-Michel Basquiat (sans titre) 1981


Qu’il recopie le sommaire de Moby Dick dans ses carnets, ou qu’il cite les titres de morceaux de Charlie Parker sur toile, l’écrit à une part prépondérante dans l’œuvre de Jean-Michel Basquiat.

À la manière des DJ et du Hip Hop (un mouvement qui naît au moment même où il commence à peindre), Basquiat cite, sample et mixe, prélève dans les œuvres littéraires qu’il aime, les peintres qu’il regarde, les sous-cultures qui l’entourent, des éléments qu’il incorpore et fait siens dans son œuvre.

C’est l’objet de l’exposition Basquiat Remix qui se tient en Avignon jusqu’au 29 septembre : faire entrer en résonance les œuvres de Basquiat, Picasso, Matisse, Twombly, en montrer les lignes de convergences, et la manière dont Basquiat a su en tirer une énergie créatrice nouvelle et fulgurante.

L’exposition présentée à la Collection Lambert retourne aux sources de l’énergie brute de la peinture de Jean-Michel Basquiat, questionne la singularité d’une œuvre aussi viscérale que consciente d’elle-même, qui dépasse rapidement ses particularités propres et le talent rayonnant d’un jeune prodige, pour symboliser à elle seule de nouvelles manières d’envisager l’art dans les années 80.

Quand Jean-Michel Basquiat entre dans le monde de l’art comme par effraction au début des années 80, il s’y présente avec une audace inouïe ; celle d’un jeune artiste d’origine haïtienne qui impose la peinture comme le médium nécessaire de la représentation au moment même où l’on annonçait sa mort révolue. C’est avec ce cadavre et son aréopage de fantômes sublimes qu’il investit les murs des galeries les plus établies, qu’il ouvre leurs portes aux nouvelles manières de penser et de faire d’une génération contre-culturelle nourrie au métissage culturel, à l’appropriation des mythes et des grands maîtres du passé, au mixage des références issues du grand art et des subcultures, puisant autant dans le vernaculaire que chez les grands classiques avec une jubilation et une énergie inédite.

Chez Jean-Michel Basquiat, les sources se mélangent avec une intuition et un savoir hors du commun. Il n’est pas simplement ce jeune homme de son temps qui puise tel un DJ dans le répertoire des formes les plus intéressantes et les déplace à l’envie dans de nouveaux territoires de création. Il est cet artiste éclairé qui, à l’heure où la modernité s’éteint presque inexorablement, en questionne les formes et les promesses dans un ultime geste aussi sensible qu’affecté, depuis le point de vue d’un jeune noir américain qui pourrait en être le dernier passeur.

C’est en priorité à Picasso, Matisse puis Twombly qu’il emprunte une partie de leur vocabulaire formel, notamment dans leur aspect le plus primitif. La volonté de revenir à un sentiment brut et essentiel le conduit à convoquer l’intérêt de Matisse ou Picasso pour la célébration de formes originelles, exotiques, régénératives. Il puise ainsi chez l’un et l’autre un attachement aux couleurs primaires, à la fragmentation des sujets, aux visages troublants, à la dissonance des couleurs et des formes ou à des compositions ou objets modestement artisanaux. Plus encore, comme Matisse, Picasso ou Twombly, il s’écarte de la froide virtuosité pour convoquer la naïveté et la maladresse et redonner à l’art son énergie pure, celle qui amène au sublime et met en partage une œuvre aussi sensible qu’engagée.

Par ce geste audacieux qui le place dans une généalogie des plus remarquable, aux côtés des grands noms de l’art moderne, Jean-Michel Basquiat met aussi à l’épreuve les promesses d’une modernité qui s’éteint.

— Stéphane Bars, curateur de l’exposition Basquiat Remix

Quelques années à peine séparent la rétrospective Bacon au Grand Palais de l’émergence de Basquiat à New York à partir de 1979. Pourtant, Bacon avait 62 ans en 1971, et Basquiat seulement 11 ans. Qu’importe : par delà leurs différences, générationnelle, culturelle, etc., il y a chez eux une même énergie créatrice qui emporte tout, un dédain pour les courants et les modes, et un rapport charnel à la littérature, qui les rapproche.

Et une modernité, qui aujourd’hui encore impressionne.


L’exposition Basquiat Remix : Matisse, Picasso, Twombly, se tient à la collection Lambert musée d’art contemporain d’Avignon jusqu’au 29 septembre 2019.

L’exposition Bacon en toutes lettres se tient au Centre Pompidou à Paris, du 11 septembre 2019 au 20 janvier 2020.

James Frey — Katerina

Quand vous écrivez pour vous faire publier, avec l’intention de soumettre votre travail au reste du monde, chaque mot compte. Chaque phrase compte. Chaque virgule, chaque signe de ponctuation, chaque choix grammatical. La façon dont chaque mot se lit et dont chaque mot sonne et son aspect sur la page. Chaque détail est une décision et chaque détail compte. Et toute décision doit être motivée. La pression est constante. La pression de prendre la bonne décision, et encore, encore et encore. Si vous y parvenez, et que vous le faites bien, des personnes extérieures, des personnes que vous ne connaissez pas et que vous ne connaîtrez jamais liront ce que vous écrivez. Et elles se feront leur opinion sur ce que vous écrivez. Et qu’elle vous plaise ou non, leur opinion sera valide. Tout cela fait que lorsque je m’assieds pour écrire, je prends ça très au sérieux. Je sais ce que je veux faire et ce que je veux dire et je l’entends et le vois dans ma tête, et je le sens dans mon coeur qui bat. C’est l’ambition et la rage et la radicalité. C’est le sexe et l’amour et l’odeur du sperme. C’est la tristesse et la douleur. C’est la joie et la liberté qu’il y a à se foutre de tout, et c’est le fardeau de prendre les choses trop à coeur. C’est la force brute de mon âme mise à nu. C’est direct et économique. Sans gâchis. Sans fioritures. Sans rien qui puisse vous impressionner par sa virtuosité et sa maÎtrise. Je veux que vous sentiez, comme moi, profondément et puissamment. Je veux vous secouer et vous ébranler et vous poussez à détourner le regard de la page parce que je vous ai emmené trop loin, je veux vous obliger à revenir à cette page parce que vous avez envie d’aller de nouveau trop loin. Je veux vous marquer au fer rouge d’une façon que vous n’oublierez jamais.

James Frey est un drôle de personnage. Il a connu un succès considérable en 2003 avec son premier livre, 1000 morceaux, témoignage poignant sur ses années d’addiction, qu’il défendit avec passion sur les plateaux télé, suivi d’un scandale plus considérable encore : le livre était truffé d’affabulations. Son éditeur a dû s’excuser, et les journalistes éreintèrent aussitôt celui qu’ils avaient porté précédemment aux nues.
Cette fois, Frey revient avec un roman. L’histoire d’un écrivain à succès qui, suite à un message sibyllin sur Facebook, se replonge dans ses jeunes années à Paris. Parti sur les traces d’Henry Miller, il plonge dans l’alcool et la drogue, et tombe follement amoureux d’une jeune mannequin.
Frey est joueur : si le nom du narrateur n’est jamais donné, sa vie présente des similitudes avec la sienne, jusqu’à la fameuse controverse évoquée. Cette mise en abîme, qui fait qu’on se demande chaque fois ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, rend le récit fascinant.
C’est drôle et triste, beau et souvent très cru. Il y a des facilités peut-être, parfois des longueurs, et si on a l’impression d’être manipulé par l’auteur, tout fonctionne et se tient admirablement. Un sacré tour de force !


James Frey : Katerina (Flammarion) — Sortie le 21 août 2019