MINIDISCS [HACKED] | RADIOHEAD


Magnifique retournement de situation. Voici l’histoire : la semaine dernière, Thom Yorke, de Radiohead, se fait pirater les minidiscs contenant ses archives de l’album OK COMPUTER. Le pirate exige le versement de $150.000, sans quoi les enregistrements seront mis en ligne.
Plutôt que de payer une rançon à un pirate informatique, le groupe a choisi de rendre l’intégralité des enregistrements disponible sur Bandcamp.
18 heures de démos, que tout un chacun peut désormais écouter en streaming, ou acheter pour £18, pendant 18 jours. Et tous les revenus générés iront à Extinction Rebellion.
Radiohead est décidément un groupe à part, un collectif qui compte vraiment dans ce monde quand même un peu en vrac.

we’ve been hacked
my archived mini discs from 1995-1998(?)
it’s not v interesting
there’s a lot of it

if you want it, you can buy the whole lot here
18 minidisks for £18
the proceeds will go to Extinction Rebellion

as it’s out there
it may as well be out there
until we all get bored
and move on

Thmx

Bernard Comment – Neptune Avenue

Je devine au loin, à travers le voile de brume, la découpe de la skyline de Manhattan, celle de Downtown, sur la gauche, portée vers le ciel par la tour One, la plus haute de toutes, et à droite celle de Midtown et Uptown, plus importante mais moins élevée. J’adore regarder cet horizon, et réfléchir à la ville, à sa folie des grandeurs, à sa rage ascencionnelle, à toute cette condensation de gens, d’argent, de pouvoir. Bijou a raison, il y a trop de tout dans notre monde, on aurait pu faire avec beaucoup moins, depuis deux siècles. C’est l’électricité qui a donné l’énergie nouvelle de consommation éperdue, et d’un coup le monde s’écroule, plus de jus, plus de courant, le silence et l’obscurité. Je devine les arbres, çà et là, tous ces squares et parcs qui irriguent Brooklyn dans son étendue infinie, eux n’ont besoin de rien d’autre que l’alternance de la pluie et du soleil pour traverser les siècles. Ils nous survivront.


Coney Island, l’été, dans un futur proche. Depuis plusieurs jours, l’électricité est coupée. Plus d’avions dans le ciel ni de voitures dans les rues. On ne sait pas pourquoi. Comme un air d’après la fin du monde. Le narrateur, handicapé, est coincé dans son appartement du 21e étage : les ascenseurs sont en panne. Il a fait fortune en Suisse, a tout quitté pour venir ici, à la recherche de lointains cousins. Bijou, une jeune femme qui habite le même immeuble et s’occupe de lui, voit dans les évènements une chance, un renouveau. Qui est-elle ? Leur rencontre est-elle aussi fortuite qu’il voudrait lui faire croire ?
C’est un beau livre que ce Neptune avenue. Un récit onirique, une ode à la littérature, à l’amitié et aux amours indicibles, et, en creux, un hommage discret de l’auteur à son ami Lou Reed.

Neptune avenue, de Bernard Comment est publié aux éditions Grasset. Vous pouvez le commander en ligne ici.


Cet article a paru dans le Midi Libre daté du dimanche 9 juin 2019.

Madchester united

Peter Hook & The Light, en concert au Rockstore à Montpellier, le 4 mai 2019.

Peter Hook était en concert hier soir au Rockstore, à Montpellier. Le Rockstore n’est pas l’Haçienda, et Montpellier n’est pas Manchester, mais lorsque les lumières se sont éteintes, que le groupe est arrivé sur scène, lorsque la foule a commencé à onduler doucement au rythme lourd de la basse portée bas, comme il se doit, par Hooky, les distances se sont effacées, et le temps a entamé une lente spirale inversée. Comme si nous étions tous, à ce moment, plongé dans un vortex temporel imaginé par Philip K. Dick, nous remontions peu à peu le temps à mesure que le concert avançait. À un moment, une heure et demie peut-être après le début du concert, les tubes de New Order une fois égrenés (un Blue Monday et un Perfect Kiss d’anthologie), le groupe a quitté la scène. Mais, alors qu’on assiste dans ces cas-là à des acclamations, des applaudissements à n’en plus finir, les cris pour le rappel, nous étions tous alors, comme en transe : interdits. Un brouhaha étrange planait dans la salle, nous restions sur place, plus tout à fait sûrs de savoir où nous étions… 2019 ? 1989 ? 1979 ?
Le groupe est revenu après de longues minutes. En silence, chacun a repris son instrument. Les premiers accords de basse ont résonné, et la foule s’est mise en mouvement. Les vagues s’échouaient sur le devant de la scène à mesure que progressaient les morceaux de Joy Division. Nous n’étions plus les mêmes, bientôt nous nous jetions les uns sur les autres, les gobelets de bière à moitié vides volaient dans la salle, les voix s’époumonaient en soutien à un Peter Hook maintenant presque aphone. J’ai senti en moi vibrer mes années adolescentes, et si j’avais déjà vu New Order sur scène, le 8 décembre 1987 à la Mutualité à Paris, le 4 mai 2019 je n’étais plus à Montpellier, j’étais tout aussi bien le 25 janvier 1978 au Pip’s Disco de Manchester, et je voyais Joy Division sur scène.
Peter Hook accompagnait Ian Curtis ; bientôt Ian Curtis était là, avec nous, sur scène avec son vieil ami. Son ombre se mouvait dans la lumière tout à coup stroboscopique des projecteurs, prenant peu à peu chair et sang sous la peau de Hook. La voix devenait plus grave, plus forte. Pour paraphraser Bayon : notre James Dean gothique, réincarné, se jetait de nouveau à corps perdu dans la vie, c’est-à-dire le vide.
Love will tear us apart, en final, nous laissa KO debout, réintégrant tant bien que mal nos enveloppes fatiguées de 2019, laissant une fois encore nos corps élastiques adolescents s’éloigner vers un lointain passé.
Mais nous savions désormais que nous pouvions les rejoindre à volonté, voyager dans le temps par la magie d’une opération alchimique conduite par un barde magicien, lui-même possédé par un fantôme qui l’accompagne depuis ce funeste dimanche matin de mai 1980 où Ian Curtis a choisi de mettre fin à ses jours.


Dans mon livre, L’appel de Londres, j’évoquais New Order et Manchester. En voici un extrait :

Manchester est un ancien bastion ouvrier qui a longtemps porté les stigmates des crises économiques du siècle passé, une cité triste de briques rouges sous un ciel bas et lourd. Manchester, c’est aussi pour quelques-uns Factory Records, maison de disques fondée par Tony Wilson, et c’est l’Haçienda — Fac 51 Haçienda — qu’il ouvre en 1982 avec les membres du groupe New Order.

« Et toi oubliée, tes souvenirs ravagés par toutes les consternations de la mappemonde, échouée au Caves Rouges de Pali-Kao, sans musique et sans géographie, ne partant plus pour l’hacienda où les racines pensent à l’enfant et où le vin s’achève en fables de calendrier. Maintenant c’est joué. L’hacienda, tu ne la verras pas. Elle n’existe pas.

Il faut construire l’hacienda. »(1)

Voilà pour le programme et pour le nom du club, emprunté à Gilles Ivain, compagnon de route des situationnistes. Le feu qui nait là embrase bientôt toute la planète : c’est l’émergence des raves parties. L’haçienda est l’épicentre d’un phénomène mondial qui vaut à la ville d’être rebaptisée Madchester. C’est une utopie merveilleuse, une zone d’autonomie temporaire aussitôt retournée par le spectacle : £18 millions de pertes, et la mort par overdose d’une jeune fille de 21 ans en 1997 — l’hacienda où les racines pensent à l’enfant et où le vin s’achève en fables. L’hacienda, tu ne la verras pas : le bâtiment est détruit en 2002. L’hacienda, c’est Sodome et Gomorrhe, l’Atlandide disparue, c’est Troie, Babylone, Shangri-La, Cíbola et Quivira, c’est le royaume promis que l’on porte dans nos cœurs ; l’hacienda, c’est Madchester et Madchester est une chimère : elle n’existe pas.

Avant Madchester il y a New Order, et avant New Order il y a Joy Division et son chanteur Ian Curtis qui se suicide par pendaison en 1980 à la veille de leur première tournée américaine. Épileptique, sombre et dépressif, à l’exacte image de son époque, il est le Jim Morrison de ma génération : aussi introverti que le roi lézard était exubérant, sur scène il est un papillon de nuit aux mouvements désordonnés, une apparition, un diamant noir à la beauté spectrale, quand l’autre, tableau mouvant lascif s’exhibait nu et cuir dans la lumière. C’est sur la plage de Venice Beach que Morrison rencontre Ray Manzarek avec qui il va former les Doors ; Ian Curtis, lui, fait la connaissance de Bernard Sumner et de Peter Hook à un concert des Sex Pistols. Les Doors disparaissent peu ou prou à la mort de leur chanteur. Les membres restant de Joy Division transcendent leur perte et créent New Order, dont l’influence sur les deux décennies suivantes sera considérable.

Lorsque j’écoute New Order aujourd’hui, ce qui m’arrive finalement assez peu, je suis chaque fois surpris. Plus que tout autre, ce groupe a eu sur moi un impact profond, et pourtant je trouve leur musique bancale, les compositions maladroites, les paroles souvent faibles. Mais c’est peut-être là qu’est la clé, dans ce quelque chose qui s’écrit sur le fil, sans jamais un regard en arrière, au risque de se casser la gueule : la prise de risque permanente. Et derrière les mélodies faciles et les nappes du synthétiseur, il y a la guitare acide et la basse lourde, il y a le punk qui nous dit que tout est toujours possible. New Order, c’est le groupe de l’absolue contemporanéité ; la bande-son idéale d’une adolescence de révolte contenue. Je me souviens acheter Low Life en 1985 à sa sortie. Je m’apprêtais à partir un an aux États-Unis, j’habitais une petite ville étriquée de la banlieue parisienne où il ne se produisait jamais rien, j’ai vu en ce disque une promesse, avant même d’en avoir écouté la première note. L’élégante et énigmatique photo en noir et blanc, le calque posé par dessus, frappé du nom du groupe : la pochette, conçue par Peter Saville comme une œuvre à part entière, m’a suffisamment intriguée pour que j’acquière aussitôt l’album. Je l’écouterais en boucle jusqu’à mon départ, et j’en ferais une cassette qui m’accompagnera à 8.000 kilomètres de là, dans mes moments de plus noire solitude. Quelques mois après mon retour sortait l’album Brotherhood et je retrouvai de vieux amis. Low Life était mélancolique et sombre, c’était comme un miroir, Brotherhood plus léger, presque joyeux, un an plus tard, était à l’image de celui que j’étais devenu.

De ces années-là, je garde aussi les Smiths, autre groupe de Manchester, dont la découverte me rappelle une anecdote que Dylan a souvent évoquée : nous sommes en 1964, dans le Colorado, il fait beau et la radio joue à fond. Ils sont quatre dans la voiture, Paul Clayton, Victor Maymudes, Pete Karman et Bob Dylan ; tous les quatre, dans cette voiture, font en vingt jours le tour de l’Amérique, et chaque soir ou presque, c’est un concert. Dylan a trois disques au compteur, mais seulement un succès d’estime, et pas encore de bus climatisé. Lorsqu’il entend à la radio les Beatles, la chanson I wanna hold your hand, un déclic se produit, « ils s’arrêtent plein vent plein ciel, ouvrent les portières et Dylan danse sur le bitume, les bras au ciel. »(2)
En 1964, Dylan a 23 ans. J’avais 18 ans à peine en 1986, adolescent pareil, et sur la route qui me conduisait avec trois amis à Lawrence, Kansas, il faisait également beau, et nous roulions fenêtres ouvertes, le poste à plein volume calé sur une college radio locale, quand ont retenti les premiers accords de la chanson The Boy With The Thorn In His Side. Johnny Marr avait quatre ans de plus que moi, Morrissey à peine huit, leur musique était la nôtre, ce groupe n’appartenait qu’à nous. Longtemps, les Smiths furent mes Beatles, jusqu’à ce que je rencontre les Beatles.

En 1984, Manchester, pour moi, ça n’est encore rien de tout ça. C’est, au mois de juillet, dans la chambre de mes correspondants les centaines de numéros entassés dans un coin des revues 2000AD et Warrior, c’est When Doves Cry de Prince qui passe à la radio, le transistor dans la cuisine où nous prenons le petit déjeuner, antenne dépliée, poignée noire, armature métallique et revêtement de bakélite, bouton chromé pour la recherche des fréquences inscrites sur une plaque de plastique noire devant laquelle passe l’aiguille rouge translucide, un poste de marque Grundig peut-être, ou Philips — en France, celui de mon père, c’est un Radiola qu’il allume en préparant son thé selon un rituel immuable, et de ma chambre, au-dessus de la cuisine, j’entends le grésillement des voix suivi du sifflement de l’eau sur le feu, juste avant qu’il ne vienne me réveiller, portant sur lui la senteur douce de l’Earl Grey —, ce sont les t-shirts aux slogans gentiment provocateurs imaginés par Paul Morley pour promouvoir Frankie Goes to Hollywood dont la chanson Relax est interdite de BBC, les épisodes de Doctor Who que l’on regarde le soir à la télévision. Je reviendrais de Manchester avec sous le bras mes premiers disques vinyles, et dans la tête le souvenir enchanteur des bandes dessinées lues allongé sur le sol d’une chambre d’adolescent, V for Vendetta et Marvelman, Judge Dredd, Zenith, Harlem Heroes, Robo-Hunter et Rogue Trooper.

Un mois à Manchester, dans une famille, deux garçons de mon âge ou à peu près, mais chacun garde ses distances. La journée se passe au collège, et le soir, à la maison, le repas est austère. Une fois, juste après être allé me coucher, je me relève pour boire et quand j’arrive dans la salle à manger, ils sont tous de nouveau à table, et c’est un festin qui est dressé pour eux. La mère esquisse un sourire gêné qu’elle cache comme elle peut derrière son verre de whisky déjà vide. Moi je fais comme de rien et remonte me coucher. Ma sœur est logée chez leurs cousins, elle ne s’entend pas non plus avec Zoé, sa correspondante, mais son frère Tim qui vit à Londres descend pour un weekend, et ça rattrape les trois semaines un peu mornes qui viennent de passer. Le dimanche les deux familles se retrouvent. Les visages fermés s’illuminent, les cousins se parlent, les parents boivent toujours, mais ils n’ont plus l’alcool triste. L’après-midi, tous ensemble nous regardons Alien en vidéo, les volets tirés. Après, nous jouons au foot dans un parc. Quelqu’un a allumé un poste de radio, on entend la chanson Wake me up before you gogo de Wham ! « Un jour, moi aussi je serais numéro un ! » crie Tim. Le soir, il me fait écouter ses chansons.

Je n’aurais jamais la moindre nouvelle des deux frangins, Tim lui viendra quelques années plus tard me voir à Paris. Je saurais alors les blessures secrètes, les drames cachés qui se jouaient cet été-là derrière les sourires crispés. Paris, les années d’insouciance, les soirées folles, les balades la nuit dans la ville à attendre le premier métro, les rêves, la musique et les mots. Tim habite quelques mois chez mes parents, le temps s’écoule et les projets filent, mais le temps est un ruban de Möbius que l’on parcourt sans fin, de plus en plus vite, jusqu’à ce qu’il casse soudain et nous projette sans prévenir dans l’âge adulte. On se retrouve face contre terre, hagards, pas tout à fait dégrisés, et il faut se relever et avancer dans un monde devenu hostile. 30 ans ont passé, les rêves sont enfuis, mais il reste les mots, et il reste la musique ; il nous reste l’amitié.

À la fin du mois de juillet 1984, c’est le retour en voiture jusqu’à Southampton avec ma mère venue nous chercher, c’est la campagne anglaise, les champs, l’herbe verte et les moutons qui ruminent en troupeau, les petites routes où l’on est toujours surpris de croiser une voiture qui vient à contresens, avant de réaliser que non, c’est nous qui roulons du mauvais côté. La chambre d’hôtes, en chemin, une maison basse en bord de route, un arbre, le portail en bois, le petit déjeuner du matin avec la maitresse de maison, la route encore, et une photo devant le Bargate de Southampton, la photo posée devant moi sur mon bureau aujourd’hui, à 30 ans de distance, seule trace tangible qui me reste de ce voyage. Je ne crois pas que nous ayons fait d’autres étapes : il y a moins de 400 kilomètres entre Manchester et Southampton, et presque toujours en ligne droite. Northampton, sans doute, nous aurions pu y passer, mais je doute que nous ayons fait le détour. Il n’y a rien à voir à Northampton, sinon un magicien qui alors commençait tout juste son apprentissage, un homme dont j’ignorais encore jusqu’au nom, mais qui venait de me jeter un sort sans que j’en sois conscient. Alan Moore, grand type à la chevelure rousse et à la barbe longue, est à la fois Merlin, Gandalf et Dumbledore, sorte d’Aleister Crowley affable et velu. Il a grandi dans les années 60 dans le Boroughs, un quartier défavorisé de Northampton, dépourvu d’infrastructures et avec un fort taux d’illettrisme. Il ne s’en soucie guère, il aime les gens, et il aime lire. Il lit si bien qu’il est premier de sa classe au primaire, et ses résultats lui valent d’aller faire ses études secondaires à la Northampton Grammar School, d’habitude réservée aux enfants issus de la classe moyenne. Le choc est violent, et il refuse bientôt de s’intégrer au système. Plus tard, il sera exclu pour avoir dealé du LSD ; il croyait bien faire. Peu lui importe, il a commencé d’écrire, publie son propre fanzine, et vit d’expédients. Lorsque sa femme tombe enceinte, il sait qu’il doit faire un choix, se ranger définitivement ou se lancer coûte que coûte. Il s’essaie à l’écriture de scénarios, publie ses premières bandes dessinées dans 2000AD, avant d’être repéré par les éditeurs américains qui lui offrent de travailler sur les héros de son enfance. Alan Moore est un alchimiste qui puise dans la matière la plus vile pour la transformer en or, il prend au pied de la lettre la notion de « sense of wonder » associée à la science-fiction des années 50 et la transpose aux comic books : il y avait un sens caché dans ces illustrés bon marché, et il en est le révélateur. C’est son œuvre au noir, sa danse des ombres, la carte s’anime et devient territoire ; dans From Hell, il place dans la bouche d’un personnage une prophétie autoréalisatrice : « Le seul endroit où les dieux existent incontestablement est dans l’esprit humain ». Il parle désormais la langue des oiseaux. Il a 40 ans en 1993, il s’avance et il dit : je suis un magicien, et bien sûr il l’est aussitôt. Le pouvoir des mots est sans égal.

« I believe that magic is art, and that art, whether that be music, writing, sculpture, or any other form, is literally magic. Art is, like magic, the science of manipulating symbols, words or images, to achieve changes in consciousness … Indeed to cast a spell is simply to spell, to manipulate words, to change people’s consciousness, and this is why I believe that an artist or writer is the closest thing in the contemporary world to a shaman. »(3)

En 1993, j’ai 26 ans et je ne sais pas bien où j’en suis. Mais je lis Alan Moore et voilà que ça s’éclaire. Alors je m’avance et tout doucement je dis : je suis un écrivain, et je commence d’écrire.

Le pouvoir des mots est sans égal.


Le texte ci-dessus est extrait du livre L’appel de Londres, paru aux éditions publie.net. Vous pouvez le commander ici.
Pour un exemplaire dédicacé, c’est là.

Notes :
(1): Gilles Ivain – Formulaire pour un urbanisme nouveau (1954)
(2): François Bon — Bob Dylan, une biographie (Albin Michel – 2007)
(3): « Je crois que la magie est art, et que l’art, que ce soit la musique, l’écriture, la sculpture, ou toute autre forme d’art, est littéralement de la magie. L’art est, comme la magie, la science de la manipulation des symboles, mots ou images, destinée à provoquer un changement de conscience… De fait, jeter un sort c’est simplement épeler les mots, les réarranger de manière à changer la conscience des gens, et c’est pourquoi je crois qu’un artiste ou un auteur est, dans notre monde contemporain, ce que nous avons de plus proche du chaman. » — Alan Moore, 2008 (Propos tirés du documentaire The Mindscape of Alan Moore — Shadowsnake Films).

Moon Knight — From the dead


Voilà une éternité que je n’ai pas écrit sur les comics. C’est que, tout en gardant une affection particulière pour le genre, je n’en lis plus beaucoup. Seulement, depuis quelques semaines, je suis pris d’une frénésie de rangement et de tri. Une envie de faire le vide, vraiment, pour ne garder que l’essentiel (enfin, l’essentiel, et un petit peu plus que ça, disons).
Bref, des livres remontent à la surface, que j’avais plus ou moins oubliés. Ainsi de ce Moon Knight de 2014, écrit par Warren Ellis et illustré par Declan Shalvey. Calé dans un fauteuil, une tasse de thé brûlant à portée de main tandis que la pluie battait le carreau, je l’ai lu cet après-midi même.

Shalvey n’est pas le genre de dessinateur à en mettre plein les mirettes, mais son style tout en finesse sert très bien le scénario élaboré par Ellis. Rien de renversant ici : Moon Knight est un personnage mineur de l’écurie Marvel, qui eut son quart d’heure de gloire dans les années 80. Une sorte de Batman mâtiné de Doctor Strange, si l’on veut. Pour ce « reboot », Ellis ne s’attarde pas trop à réécrire la genèse du bonhomme, et nous plonge directement dans le feu de l’action, avec six histoires très noires qui peuvent se lire indépendamment.
Ça n’est pas Ellis à son meilleur, mais c’est sacrément intéressant à étudier tout de même. Le scénariste anglais fait montre d’une belle maîtrise de la narration et des dialogues (on m’opposera, non sans raison, qu’Ellis écrit toujours la même histoire, et toujours de la même façon), et surtout de belles idées de mises en page, qui, jamais gratuites, sont toujours au service de l’histoire. Les deuxième et quatrième récits sont, de ce point de vue, de vraies réussites.

Ellis ne s’investit plus depuis longtemps dans les travaux de commande, et celui-là en est un, mais il ne floue jamais son lecteur pour autant. Avec son Moon Knight, il nous offre un moment de lecture agréable et intelligent, qui vaut moins pour le récit lui-même que pour sa construction.


Mais au fait, ça parle de quoi, ce Moon Knight ? Pour les plus curieux, la présentation, tout en finesse, qu’en fait l’éditeur :

Marc Spector is Moon Knight! Or is he? It’s hard to tell these days, especially when New York’s wildest vigilante protects the street with two-fisted justice and three – that’s right, count ’em – three different personalities! But even with the mystical force of Egyptian moongod Khonshu fueling his crusade, how does the night’s greatest detective save a city that’s as twisted as he is? The road to victory is going to hurt. A lot. Be here as Moon Knight punches ghosts(!), investigates a sleep experiment that’s driving its patients insane, travels to the mushroom graveyard planet(!!), and takes on twenty mob enforcers to save an abductee…alone. Marvel’s most mind-bending adventure begins now as Moon Knight sleuths his way to the rotten core of New York’s most bizarre mysteries!

Ce que cela coûte – W.C. Heinz

Dès l’instant où je sortis du taxi et mis le pied sur le trottoir, je perçus la tension qui planait sur la foule aux abord du Garden. Invisible, impalpable, intangible mais omniprésente, fragile mais aliénante, je l’avais déjà ressentie dans une compagnie d’infanterie juste avant un assaut, dans le public présent lors d’une exécution, au tribunal avant un verdict et chez les proches d’un mourant à l’agonie. Cette fois, elle s’était abattue sur ces gens qui erraient sur les trottoirs et ces autres, les visages aux aguets, noirs et blancs, qui faisaient la queue pour des places en tribunes. Elle était aussi tombée sur le flic à cheval qui longeait le trottoir, et étouffait les sons en un murmure sourd que seuls venaient briser par intermittence les coups de sifflet de la police et les klaxons, caractéristiques des rencontres de boxe.

— Wilfred Charle Heinz

On dit de la boxe que c’est le noble art. La littérature a aussi ses lettres de noblesse, et si la « narrative non-fiction » (du journalisme écrit comme un roman) est à la mode ces temps-ci, le genre est né aux USA dans les années 50.
Ce que cela coûte est sorti aux USA en 1958. Le boxeur Eddie Brown se prépare à combattre ce qui sera le match de sa vie. Un journaliste, Frank Hughes, le suit dans les jours qui précèdent le combat, attentif au moindre détail. Voilà pour l’histoire, servie par une écriture sèche, un style impeccable.

Un livre aussi puissant qu’un uppercut, et selon Hemingway : « le seul bon roman à propos d’un boxeur que j’ai lu, et un excellent premier roman tout court ». On ne saurait dire mieux.

Traduit de l’anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson, le livre est publié aux éditions Monsieur Toussaint Louverture dans une superbe édition, limitée et numérotée à 5000 exemplaires, et vendue 24€.


Cet article a paru dans le Midi Libre daté du dimanche 17 mars 2019.

Michael Ferrier – François, portrait d’un absent (Gallimard)

C’est lorsqu’il apprend la mort de son ami d’enfance François et de sa fille Bahia, tous les deux emportés par une vague sur l’île de La Graciosia un 26 décembre, que Michaël Ferrier entreprend d’écrire ce récit dans lequel il retrace leur histoire commune, qui est celle d’une magnifique amitié.
Les souvenirs ressurgissent au fil des pages : une jeunesse heureuse, la camaraderie des années d’internat, les premiers pétards et les filles, jusqu’à la découverte de la littérature, du jazz, de la radio, du cinéma italien et de la Nouvelle Vague… Si le livre est empreint de mélancolie, il n’est jamais triste. En dépit de l’évènement tragique qui a conduit à son écriture, ce livre est d’abord un hymne à la vie !
Michaël Ferrier évoque aussi de manière poétique le Japon et, entre l’Asie et la France, trace le portrait au plus juste de son ami absent, loin de toute idéalisation. Enfin, il montre que si l’amitié ne tient parfois qu’à un fil, ce fil, quoi qu’il arrive, ne rompt jamais.


Cet article a paru dans le Midi Libre daté du dimanche 9 décembre 2018.

François, portrait d’un absent, est publié par les éditions Gallimard. Le livre a reçu le prix Décembre. Michaël Ferrier tient par ailleurs un site que je vous recommande grandement de visiter, Tokyo Time Table.

Un de ces jours : Pink Floyd, une fiction — de Benoît Vincent

Parfois, un évènement vient bouleverser le quotidien, qui agit comme un révélateur. Un accident de la route, évité de justesse en 2013, amène Benoît Vincent à s’interroger sur une chanson de Pink Floyd, Mudmen, un instrumental de 1972 qui l’obsède depuis avant l’accident et résonne ensuite de plus en plus fort. Mudmen, « Hommes de boue » (comme pour Local Héros : Dire Straits, une fiction, son précédent livre et premier volet d’une série de fictions sur le rock, qui est réédité pour l’occasion, l’auteur a choisi de traduire les titres des albums et chansons) : dans cette glaise, qui attend d’être pétrie pour en faire sortir la pierre angulaire de tout l’édifice esthétique du groupe, c’est aussi toute l’histoire de Pink Floyd qui semble être contenue à l’état latent, de l’ascension à la chute.

Pour tenter de comprendre Pink Floyd, il faut se replonger dans l’époque. Retourner à Londres, un Londres d’avant la « évolution culturelle des swinging sixties. Là où quatre garçons se mettent ensemble pour faire de la musique. Il faut oublier les clichés construits a posteriori. Casser les images toutes faites qui lui collent à la peau, qui voudraient à toute force rattacher Pink Floyd au mouvement hippie. C’est ailleurs, peut-être dans leur parcours universitaire qu’il faut chercher ce qui fera leur spécificité. L’architecture, étudiée à la London Polytechnic, comme source des constructions sonores et scéniques à venir. Et aussi l’esprit « o British des quatre, empreint d’ironie et de second degré. Le groupe qu’ils forment n’est pas particulièrement sensible à l’air du temps. Il trace son sillon dans un monde en plein bouleversement, emmené par Syd Barrett, figure lunaire décisive. Celui dont le départ forcé, le cerveau définitivement cramé par les drogues, plutôt que de détruire le groupe, l’obligera à se réinventer.

La découverte de cette musique, mêlée à la découverte du monde, jusqu’à quel point contribue-t-elle aussi à nous construire. Comment reçoit-on Pink Floyd quand on le découvre au mitan des années 80, à l’heure des premières expériences sexuelles, des premières cigarettes. Peut-être parce qu’elle accompagne un bouleversement intime, cette musique est aussi un ébranlement pour celui qui alors la reçoit : une expérience inouïe… la musique comme un océan vierge (…) Le sentiment de transgression, caressée par la contre-culture, pulsait à fond dans nos corps et nos veines avec la découverte vers 13-15 ans, du rock’n’roll. Mais nous avions quinze ans de retard, c’étaient les années 80. Qu’importe : l’âge d’or du rock, ce ne sont pas les années 50, 60 ou 70 (ni même les années 80), non, l’âge d’or du rock’n’roll, c’est quinze ans, quand la conjonction de plusieurs facteurs permet la transmutation alchimique quand le rock est vécu comme une initiation, et qu’il a l’adolescence comme adresse.

Et c’est là qu’in fine, réside l’échec de Pink Floyd : avoir voulu porter le rock vers un contradictoire âge adulte. Mais, quand il excelle, le groupe compose génialement avec le réel : en déviant légèrement les paroles, en tordant légèrement les choses. Et c’est précisément ça que fait Benoît Vincent : en tordant légèrement les choses, avec le soutien dérivant de la fiction, il change notre perspective et nous oblige à regarder (et réécouter) autrement une histoire qu’on tenait pour acquise.

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*        *

Extrait

Les obsessions, on ne sait pas d’où elles viennent, comment elles s’installent, et à mon avis, il n’est pas utile de chercher à comprendre : elles sont là pour de bon. La musique, en un certain sens, est l’une des formes civiles qu’a trouvée l’homme pour domestiquer ses obsessions. Un thème lancinant qui revient : un accord de piano plaqué, une caisse claire dont la sécheresse est renversante, quelques glissandos de guitare. Rien ne laisse supposer la soupe d’orgue Hammond qui arrive, les roulements des peaux et le crissement des cymbales, enfin les cris d’orfraie de la guitare : il y a bien deux moments dans la chanson, pivotant autour d’un bref silence qui est un soupir dans la vie. Une déglutition. Rarement un morceau a pu montrer la cohésion du groupe : non seulement les instruments et leurs voix se fondent en une couleur inédite, mais l’ambiance sonore, dévolue au mixage et au matriçage, leur rend une imparable justice.

C’est une histoire collective, peut-être, qui se joue.

Cet air, dans le film, coïncide avec une scène où l’héroïque Bulle Ogier fait la rencontre des « hommes de boue », des indigènes de la tribu des Mapugas à la peau grise de la boue dont ils se griment et portant de magnifiques masques effrayants. Elle se retrouve ici seule femme au centre d’un groupe d’hommes, et un étrange ballet a alors lieu.

Paradoxalement, c’est-à-dire sans doute inconsciemment de la part de tous les protagonistes, du réalisateur aux acteurs, des musiciens aux producteurs, cette scène portée par ce morceau représente sans doute toute l’ironie tragique, toute la puissance symbolique, et toute l’indécente ingénuité de la contre-culture, dont les uns comme les autres se sont révélés des lecteurs critiques quand on leur prêtait des allures de chantres.

Car nul n’est dupe dans l’histoire, à part peut-être Gaëtan-Jean-Pierre Kalfon qui aura toujours cru, sans doute un peu trop, au sens de l’histoire (ce qui ne retire rien à son jeu exceptionnel, au contraire même), et bien sûr Viviane-Bulle Ogier, dont c’est précisément le rôle pathétique dans le film.

Mais Schroeder comme Pink Floyd a trop fréquenté les mouvements hippies et psychédéliques pour ne pas prendre les vessies pour des lanternes.

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UN DE CES JOURS : PINK FLOYD, UNE FICTION

136 pages
ISBN papier 978-2-37177-562-6
ISBN numérique 978-2-37177-200-7
14€ / 5,99€

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