Tex Mix, d’Olivier Villepreux : welcome to Austin, Texas

Je me souviens de sa réaction muette, de l’interrogation suspicieuse qui a traversé ses yeux. Pour un cadeau empoisonné, il avait sa dose de plomb. Ma compagne m’avait demandé :
— Qu’est-ce qui te ferait plaisir pour tes quarante ans ?
— Je voudrais partir seul un mois. Au Texas.

Ainsi démarre Tex Mix d’Olivier Villepreux, et que madame soit ici remerciée d’avoir accédé à la demande de son compagnon, sans quoi nous n’aurions pas ces dix textes finement ciselés qui associent un lieu et une figure locale de la scène country rock. Pas de vedettes ici (sauf la figure de Willie Nelson qui plane, absent, sur le cinquième chapitre), mais des personnages, des gueules, à qui la vie n’a pas fait de cadeau, qui, à l’instar de Jack Elliott préfère la compagnie des chats à celle des femmes, et pour qui, comme Billy Joe, les années s’empilent, les coups durs aussi, et le personnage s’est caparaçonné, tant les emmerdes lui collent au train. Mais le décor compte autant que ces figures, la banlieue d’Austin, Texas, devient elle-même personnage, « carte postale des paysages exsangues (…) où rouillent de vieux puits de pétrole, on s’imagine très bien rouler sur cette route rectiligne en laissant le régulateur de vitesse rythmer le voyage. »

Il est aussi question de punk dans ce texte, même si ça peut surprendre. Ainsi, Chris Rhoades qui confie : « Je viens du punk rock, c’est ce que je jouais quand j’étais gamin. Et Hank Williams et Johnny Cash étaient les héros de cette culture punk ». Parce que tout cela, rappelons le, ce qu’on appelle le rock, au-delà des accords et des mélodies, au-delà des étiquettes que l’on appose dessus, c’est toujours la même histoire, une triste histoire faite de souffrances et de pulsions, de désespérance et d’ennui, et c’est ce qui fait l’unité et justifie une collection comme publie.rock.

Au final, les dix chapitres qui composent le livre auraient tout aussi bien pu être des chansons et s’appeler « Ode to Willie Nelson » ou « the ballad of Ray Wylie Hubbard », et si Olivier Villepreux avait fait un disque plutôt qu’un livre, il nous aurait donné à entendre, en dix morceaux, un album de country rock de très belle facture.

Pour commander le livre, c’est ici qu’il faut aller.
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Le carnet contemporain

la monnaie d’or du fait
je la dit au brouillon
du carnet contemporain
— Emmanuel Laugier

Emmanuel Laugier est poète et critique littéraire. Il est une des voix qui comptent dans la poésie contemporaine. Yves de Manno et Isabelle Garron l’avait fait paraître au sommaire de la très belle anthologie Un nouveau monde, poésies en France – 1960-2010, publiée chez Flammarion en 2017.
Son écriture est âpre, à l’os. Exigeante. Forte. Sensuelle.
Depuis plus de 15 ans, tous les mois ou presque, nous nous retrouvons dans le cadre de nos activités professionnelles. Passées les obligations d’usages, souvent nous parlons ensemble de musique, de littérature et de cinéma, et du métier d’écrire. Parfois, Emmanuel me montre ses carnets, me donne à lire quelques pages. Moments privilégiés qui nourrissent ma réflexion et mon travail.

Son prochain livre, Chant tacite, sortira le 10 janvier prochain aux éditions NOUS.

Dans la vidéo ci-dessous, enregistrée en septembre 2015 au Domaine Latapy, à Gan, il lit un extrait du recueil “Crâniennes » (éditions Argol, 2014), accompagné par le musicien Fabien Tolosa.

 

Et ici, une lecture du texte Cavalier cheval, depuis Caravage, un film d’Alain Cavalier (2015) :

 

Enfin, une rencontre en juin 2016 à Villedomer, où il évoque et donne à lire les auteurs qui l’accompagnent sur son propre chemin d’écriture :

Marc Villard — Sharon Tate ne verra pas Altamont (ed. publie.net)

Les Hell’s Angels sont des gens simples qui croient aux carburateurs, à la guerre du Vietnam et aux filles faciles qui couchent dès le premier soir.

« Marc Villard, né à Versailles, a publié 500 nouvelles et 16 romans », dit sa bio officielle. Voilà qui assoit son homme.
À 24 ans, il écrit de la poésie, publie plusieurs recueils et anime des revues. Bientôt, il découvre les grands maîtres du polar américain, et en 1980, il lâche les rimes et se lance dans le roman.
Avec Manchette et quelques autres, il contribue au renouveau du genre policier en France, ce qu’on appelle alors le néo-polar. En parallèle, il écrit des scénarios de films et de Bd, officie comme rock critic au Monde de la musique. Dans les années 2000, il écrit des nouvelles pour Jazzman. Depuis quelques années, il lit ses textes sur scène, accompagné de musiciens. C’est peu dire que la musique tient une place importante dans son œuvre.

Sharon Tate ne verra pas Altamont a paru en 2012 chez publie.net, et si le film de Tarantino, Once upon a time in… Hollywood vous a donné l’envie d’en savoir plus sur les évènements de cette année 1969, érotique peut-être, électrique plus sûrement, le livre de Marc Villard est pour vous.

Tout commence le 2 juillet 1969, avec la mort par noyade de Brian Jones dans son cottage anglais (meurtre ou accident, les paris courent encore). Un mois plus tard, le 9 août, au 10050 Cielo Drive, les illuminés de la Family, endoctrinés par Charles Manson, tuent sauvagement Steven Parent, Jay Sebring, Abigail Folger, Voyteck Frykowski et Sharon Tate, la femme de Roman Polanski, enceinte de 8 mois et demi.
Sheryl Gibson, qui fréquente la Family et crèche avec ses membres au ranch Spahn, moins par conviction que pour la piaule et la came gratis, assiste au massacre et prend bientôt la fuite. Dès lors, sa tête est mise à prix par Manson. Sa cavale la conduira d’un bar à strip-tease jusque dans les bras d’un jeune noir qui fait dans le trafic d’armes et vient d’entuber un groupe de Hell’s Angels, un dénommé Meredith Hunter. Ces deux-là se rendront bientôt au concert gratuit des Stones à Altamont, le 6 décembre 69. On connaît l’histoire. Elle finit mal.
Mais, comme l’écrit à un moment du récit Marc Villard, « tout est parallèle et alternatif à San Francisco », et l’auteur s’amuse et prend certaines libertés avec le récit officiel (Hunter n’était a priori pas trafiquant d’armes et sa petite amie, qui s’appelait Patty Bredehoft, n’avait rien à voir avec Manson et la Family). Ce faisant, il nous livre un petit bijou d’humour très, très noir, servi par un style implacable, un sens de la formule qui fait mouche, où les mots pulsent comme un riff de Keith Richards, et où les phrases cognent comme des uppercuts.
Sharon Tate ne verra pas Altamont, ou le tombeau des idéaux hippies, en quelque sorte.
Fatalement, on en revient toujours à la poésie !


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EXTRAIT :

Mercredi 2 juillet 1969.
Prologue.

Brian Jones se balade dans l’allée de Cotchford Farm, son petit manoir anglais. Il fait une chaleur à crever et il passe son temps avec son inhalateur sur le nez pour repousser son asthme. Il a fait venir Helen, sa groupie préférée, pour la journée et ils écoutent Proud Mary, des trucs comme ça. Brian veut jouer ce genre de musique depuis qu’il s’est fait virer des Stones par le grand avec sa bouche de négro. Mick Jagger. De temps en temps, il jette un oeil à Thorogood, le gars responsable des travaux dans le jardin et qui se croit chez lui à la maison, ce mielleux. Il boit le whysky de Brian et hier il a balancé un coup de botte à l’un des chiens.

Maintenant, c’est le soir et Brian regarde avec Anna, sa nouvelle Anita Pallenberg, une émission d’humour à la TV. Puis, ils se retrouvent tous près de la piscine pour boire leurs alcools pendant que les clébards vont retrouver leurs os dans la niche. On entend rire et picoler le groupe quand Brian décrète qu’il veut se baigner. Bien sûr, l’autre idiot de Thorogood dit que, lui aussi, il veut nager. Janet, la copine de Thorogood, les prévient qu’ils sont trop bourrés pour se jeter à l’eau. C’est une infirmière, quand même, on a tendance à lui faire confiance.

Mais non, ils se bousculent sur le plongeoir et sautent dans la piscine.
Puis Janet et Anna rentrent dans la maison car ça commence à fraîchir. Tout le monde peut entendre Brian et l’entrepreneur se prendre le nez. En fait, Brian Jones ne peut pas encadrer ce type qui travaille quand il a le temps et considère Cotchford Farm comme sa maison.

Helen doit être couchée, elle a des examens, faut faire gaffe. Puis Thorogood rentre dans la maison quand Janet commence à hurler. Du coup, ils foncent vers la piscine pour découvrir Brian, la tête dans l’eau, immobile et carrément dans les vapes. Les chiens aboient, ils pressentent quelque chose de terrible et le fumier de Thorogood leur balance un verre à cocktail.

— Vos gueules, les clébards, dit-il.

Rapidement, c’est l’hystérie, tous parlent en même temps et ils finissent par tirer le musicien hors de la piscine et le déposent sur une serviette. Et ça y va côté bouche à bouche et tout le tralala. Les chiens, alertés par un sixième sens, ont compris que le blondinet ne reviendra plus. Ils se terrent dans leur niche en pleurnichant comme des gosses.