Un de ces jours : Pink Floyd, une fiction — de Benoît Vincent

Parfois, un évènement vient bouleverser le quotidien, qui agit comme un révélateur. Un accident de la route, évité de justesse en 2013, amène Benoît Vincent à s’interroger sur une chanson de Pink Floyd, Mudmen, un instrumental de 1972 qui l’obsède depuis avant l’accident et résonne ensuite de plus en plus fort. Mudmen, « Hommes de boue » (comme pour Local Héros : Dire Straits, une fiction, son précédent livre et premier volet d’une série de fictions sur le rock, qui est réédité pour l’occasion, l’auteur a choisi de traduire les titres des albums et chansons) : dans cette glaise, qui attend d’être pétrie pour en faire sortir la pierre angulaire de tout l’édifice esthétique du groupe, c’est aussi toute l’histoire de Pink Floyd qui semble être contenue à l’état latent, de l’ascension à la chute.

Pour tenter de comprendre Pink Floyd, il faut se replonger dans l’époque. Retourner à Londres, un Londres d’avant la « évolution culturelle des swinging sixties. Là où quatre garçons se mettent ensemble pour faire de la musique. Il faut oublier les clichés construits a posteriori. Casser les images toutes faites qui lui collent à la peau, qui voudraient à toute force rattacher Pink Floyd au mouvement hippie. C’est ailleurs, peut-être dans leur parcours universitaire qu’il faut chercher ce qui fera leur spécificité. L’architecture, étudiée à la London Polytechnic, comme source des constructions sonores et scéniques à venir. Et aussi l’esprit « o British des quatre, empreint d’ironie et de second degré. Le groupe qu’ils forment n’est pas particulièrement sensible à l’air du temps. Il trace son sillon dans un monde en plein bouleversement, emmené par Syd Barrett, figure lunaire décisive. Celui dont le départ forcé, le cerveau définitivement cramé par les drogues, plutôt que de détruire le groupe, l’obligera à se réinventer.

La découverte de cette musique, mêlée à la découverte du monde, jusqu’à quel point contribue-t-elle aussi à nous construire. Comment reçoit-on Pink Floyd quand on le découvre au mitan des années 80, à l’heure des premières expériences sexuelles, des premières cigarettes. Peut-être parce qu’elle accompagne un bouleversement intime, cette musique est aussi un ébranlement pour celui qui alors la reçoit : une expérience inouïe… la musique comme un océan vierge (…) Le sentiment de transgression, caressée par la contre-culture, pulsait à fond dans nos corps et nos veines avec la découverte vers 13-15 ans, du rock’n’roll. Mais nous avions quinze ans de retard, c’étaient les années 80. Qu’importe : l’âge d’or du rock, ce ne sont pas les années 50, 60 ou 70 (ni même les années 80), non, l’âge d’or du rock’n’roll, c’est quinze ans, quand la conjonction de plusieurs facteurs permet la transmutation alchimique quand le rock est vécu comme une initiation, et qu’il a l’adolescence comme adresse.

Et c’est là qu’in fine, réside l’échec de Pink Floyd : avoir voulu porter le rock vers un contradictoire âge adulte. Mais, quand il excelle, le groupe compose génialement avec le réel : en déviant légèrement les paroles, en tordant légèrement les choses. Et c’est précisément ça que fait Benoît Vincent : en tordant légèrement les choses, avec le soutien dérivant de la fiction, il change notre perspective et nous oblige à regarder (et réécouter) autrement une histoire qu’on tenait pour acquise.

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Extrait

Les obsessions, on ne sait pas d’où elles viennent, comment elles s’installent, et à mon avis, il n’est pas utile de chercher à comprendre : elles sont là pour de bon. La musique, en un certain sens, est l’une des formes civiles qu’a trouvée l’homme pour domestiquer ses obsessions. Un thème lancinant qui revient : un accord de piano plaqué, une caisse claire dont la sécheresse est renversante, quelques glissandos de guitare. Rien ne laisse supposer la soupe d’orgue Hammond qui arrive, les roulements des peaux et le crissement des cymbales, enfin les cris d’orfraie de la guitare : il y a bien deux moments dans la chanson, pivotant autour d’un bref silence qui est un soupir dans la vie. Une déglutition. Rarement un morceau a pu montrer la cohésion du groupe : non seulement les instruments et leurs voix se fondent en une couleur inédite, mais l’ambiance sonore, dévolue au mixage et au matriçage, leur rend une imparable justice.

C’est une histoire collective, peut-être, qui se joue.

Cet air, dans le film, coïncide avec une scène où l’héroïque Bulle Ogier fait la rencontre des « hommes de boue », des indigènes de la tribu des Mapugas à la peau grise de la boue dont ils se griment et portant de magnifiques masques effrayants. Elle se retrouve ici seule femme au centre d’un groupe d’hommes, et un étrange ballet a alors lieu.

Paradoxalement, c’est-à-dire sans doute inconsciemment de la part de tous les protagonistes, du réalisateur aux acteurs, des musiciens aux producteurs, cette scène portée par ce morceau représente sans doute toute l’ironie tragique, toute la puissance symbolique, et toute l’indécente ingénuité de la contre-culture, dont les uns comme les autres se sont révélés des lecteurs critiques quand on leur prêtait des allures de chantres.

Car nul n’est dupe dans l’histoire, à part peut-être Gaëtan-Jean-Pierre Kalfon qui aura toujours cru, sans doute un peu trop, au sens de l’histoire (ce qui ne retire rien à son jeu exceptionnel, au contraire même), et bien sûr Viviane-Bulle Ogier, dont c’est précisément le rôle pathétique dans le film.

Mais Schroeder comme Pink Floyd a trop fréquenté les mouvements hippies et psychédéliques pour ne pas prendre les vessies pour des lanternes.

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UN DE CES JOURS : PINK FLOYD, UNE FICTION

136 pages
ISBN papier 978-2-37177-562-6
ISBN numérique 978-2-37177-200-7
14€ / 5,99€

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[PUBLIE.ROCK] 40 ans de The Cure : pourquoi lire J’ai été Robert Smith de Daniel Bourrion

The Cure célèbre cette année ses quarante ans de carrière, l’occasion pour ceux qui ne le connaissent pas de découvrir ce chouette livre de Daniel Bourrion publié en 2012 dans la collection publie.rock.

Pour nous qui avons grandi dans les années 80, Robert Smith est l’une des figures qui nous ont guidés jusqu’au sortir de l’adolescence, le grand frère à qui on s’identifiait, émergeant de la sombre grisaille de la fin des seventies et du West Sussex de l’Angleterre. Sa musique était mélancolique, désespérée et triste comme nos adolescences, mais avait réchappé du nihilisme punk, suffisamment pour qu’en l’écoutant on se sente rebelle sans aller jusqu’à se mettre véritablement en danger.

C’est de cette adolescence-là dont il est question, bien plus que du leader des Cure, dans le livre de Daniel Bourrion, J’ai été Robert Smith :

(…) échanger sa peau sa vie avec celle d’une star, qu’on s’imagine ça et que l’on comprenne qu’il y avait là une sorte de rêve fou et d’absurdité totale dont on n’avait pas le moins conscience, certain alors que c’était là que se ferait la sortie de la vallée et de la terre aux sillons hauts dont on voulait tant s’échapper (…). Face à l’ennui, face à un avenir que l’on nous promettait difficile, dans un monde où le Sida venait d’apparaître, un monde frappé (déjà !) par la crise économique, un monde en guerre froide, un monde revenu de tous ses idéaux, que nous restait-il alors pour rêver, sinon (…) la légende dorée qu’on s’inventait au lycée des heures durant vautré sur les mauvais fauteuils aux teintes passées usées par des fesses et des fesses à jeans toujours pareils (…)

Les phrases coulent et nous entraînent sur les traces d’un passé proche et pourtant définitivement dépassé, où l’on s’achetait un walkman pour écouter nos cassettes métal ou ferrochromes, Dolby NR, le temps des premières virées et des premiers défis, le temps des premières bitures aussi. C’est toujours la même histoire, en vérité, les idoles et le folklore changent, mais la blessure reste la même, d’une génération l’autre, qu’on ait grandi en Lorraine, à Paris ou ailleurs.

2′ 35″ pour un manifeste rock

« Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. − Et je l’ai trouvée amère. − Et je l’ai injuriée. »
Rimbaud

Qu’est-ce que le rock ? Le rock, fondamentalement, c’est l’enfance privée d’innocence. Un regard de garnements sur un monde d’adultes fait de faux-semblants et d’hypocrisie. « L’insulte aux nantis d’une poignée de beaux gosses blancs aimant la musique noire », disait Yves Adrien.

Awopbopaloobop alopbamboom !

Basse, guitare, batterie : la Sainte Trinité, une explosion, la vie qui dévie soudain à cause de la musique ; la sortie de route qui vous conduit sur le wild side, le chemin de traverse, la grand-route. L’appel du large, irrésistible.
La vie marquée au fer rouge du rockandroll, les pulsions adolescentes si fortes qu’elles ne vous quittent plus ; des pulsions qui s’incarnent bientôt en un idéal qui vous transcende ; c’est la prise de conscience que le monde qu’on cherche à nous vendre n’est pas le bon. « La vraie vie est ailleurs » : Rimbaud est rock, certainement.

Si le rock est une explosion incandescente, comme la lave il finit par refroidir et se figer. Le rock devient roc, un monolithe impressionnant et sans danger. Ou plutôt, qui présente justement le risque de l’idolâtrie. C’est pourquoi l’écriture rock, si une telle chose existe, et, quel que soit son sujet, doit puiser à la source, revenir à l’origine du monde, la pulsion première, primaire, l’énergie brute des débuts.

Awopbopaloobop alopbamboom ! Be-bop-a-lula she’s my baby doll, my baby doll, my baby doll.

Il y a dans le rock quelque chose de tribal, une incandescence hypnotique, une forme de poésie primaire, mystique. Au commencement était la Parole et la parole s’est faite chair : le rock est d’abord une parole sexuée.
Alors, publie.rock, c’est l’appropriation du champ rock par la littérature ?
En tout cas pas des hagiographies, mais des tranches de vie traversées par une pulsion électrique, marquées par une musique, une esthétique, tout en s’attachant à suivre le conseil d’Yves Adrien (encore lui) : « Se méfier. De la nostalgie qui frappe et gagne à tous les coups. Des légendes dont on cimente les cultes et religions. »

Et toujours tirer la langue à la société.


Depuis 2018, je dirige la collection publie.rock. C’est pour cerner l’essence et le devenir de cette collection j’ai écrit ce petit manifeste rock.

Le prochain opus de la collection, signé Benoît Vincent : Un de ces jours – Pink Floyd, une fiction, paraîtra le 21 novembre prochain, en même temps que la réédition de Local Héros – Dire Straits, une fiction.

Et pour tirer la langue à la société,
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« Francese, si ? » — Une visite à Bussana Vecchia

Il est dangereux de ne pas correspondre à l’idée que le monde se fait de nous car il ne recule pas volontiers dans ses avis. c’est par où on lui échappe que la légende va son train. (Jean Cocteau — la difficulté d’être)


Bussana Vecchia


La casa aperta, la maison ouverte à tous, et aux quatre vents. Visite gratuite et boissons offertes, et le concert d’Amy Winehouse de 2007 au Shepherd’s Bush Empire de Londres en fond sonore.
C’est un chemin en terre à la sortie du village, une entrée façon patchwork, bric-à-brac d’objets improbables — un antique Piaggio Ape bleu hors d’usage sur lequel on a peint des smileys, un poupon sur un tricycle, des abat-jours chinois rouge et jaune accrochés aux branches, la façade d’un vieux syntoniseur Marantz fixé dans un mur de pierre —, un peu le palais du facteur cheval, un peu la cabane à l’entrée de la digue aux chats, dans le quartier de la Pointe Courte à Sète. La casa aperta. J’ai à peine franchi le seuil qu’un couple de cochons nains vient m’accueillir. Ils s’amusent à courir de l’entrée jusqu’au bout du chemin et retour, comme s’ils faisaient la course. On dirait deux jeunes chiens qui attendent que je leur jette une balle, heureux d’avoir de la visite. Meet you downstairs in the bar chante Amy ; en bas, ici, une bassecour  : le bar est à l’étage. Je remonte le sentier. Une jeune femme, le visage grêlé par l’acné, survivance d’une adolescence difficile, en short ultra court, lovée dans un fauteuil et occupée à se rouler un spliff de la taille de mon pouce, m’adresse un signe de bienvenue et un large sourire. Un peu plus loin, un type barbu, cheveux longs tenus par un bandana, 25 ans tout au plus, d’emblée sympathique, s’occupe de réunir du petit bois en vue d’allumer le four à pizza. « No politics, religion, sports, urlare, shouting perfavore please », les seules règles qui s’appliquent ici sont inscrites à la craie en italoglobish sur une ardoise suspendue au mur. À côté, le bar, et derrière, le dortoir : une pièce où sont posés en vracs lits et matelas. Un peu plus loin, une table avec posés dessus une vieille machine à coudre, quelques bouteilles et des verres, un sofa sur lequel est couché le chien avec l’air le plus triste qu’il ne m’ait jamais été donné de voir, sorte de Cavalier King Charles Spaniel en descente d’acide, un épagneul aux yeux kawaii et aux oreilles frisées, qui remue paresseusement la queue lorsqu’il me voit venir vers lui. À droite, un auvent, des guitares fixées au mur au-dessus d’un canapé deux places, un fauteuil club en cuir rouge défoncé sous une énorme enceinte d’où s’échappent les dernières notes du concert d’Amy diffusé sur l’écran plat posé en face. Je reviens sur mes pas, commence à discuter avec la fille. Avant, ici, c’était une décharge, elle m’explique. On est sept à vivre à la casa aperta en permanence, ajoute le garçon. Chacun peut venir, donner un coup de main au chantier. On peut y manger et même dormir.
En contre-bas, quelqu’un gueule, avec un fort accent américain : « looks like an abandoned shack here ! ». Déboule un grand gaillard roux, l’air sévère, qui ne peut s’empêcher de lâcher un sourire en voyant ma mine déconfite. « Y’a pas de musique ici, on dirait une baraque abandonnée » il me dit. « He’s the boss ! » me glisse la fille, hilare. Le type passe devant le chat occupé à sa toilette sur la rambarde, caresse le chien qui s’agite mollement dans le canapé, avant de disparaitre sous l’auvent. Presque aussitôt l’enceinte balance du drum’n’bass à un volume sonore déraisonnable, qui explique peut-être la neurasthénie de l’épagneul et l’euphorie des cochons nains.
Pizza, bière, boissons, tout est gratuit ici, me dit encore la fille. Disons qu’il y a une boîte aux lettres près du bar où chacun glisse ce qu’il estime devoir.
Je ne prends rien, mais glisse quand même, avant de partir, quelques euros dans la boîte, en remerciement pour la visite.


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Le 23 février 1887, mercredi des cendres, à 5 h 43, un violent séisme toucha la Ligurie, qui sera ressenti jusqu’à Nice, fera 643 morts et plus de 600 blessés. À Bussana, petit village médiéval situé sur les hauteurs de San Remo, la secousse arrive à 6 h 21 et détruit presque toutes les maisons. 53 morts ici, autant dire une hécatombe. Les survivants se regroupent d’abord dans des habitations de fortune à l’entrée du bourg, avant de se décider, après sept ans, à reconstruire en dur beaucoup plus bas, au pied de la colline. Ils baptisent le nouveau site Bussana Nuova et abandonnent l’ancienne cité à la végétation, aux fantômes et aux chats errants.
53 ans plus tard, le chemin qui y conduit est envahi par les ronces, les murs se soulèvent sous la pression des racines des arbres qui poussent à l’intérieur des ruines, la nef de l’ancienne église est à ciel ouvert, comme si elle était désormais consacrée à quelque dieu païen solaire. Peu importe que le village soit abandonné de Dieu : les hommes qui viennent s’y installer en 1947 sont eux abandonnés des hommes, la fange de la fange, immigrants en provenance du sud de l’Italie. On les laissera trois ans à peu près tranquilles, avant de les faire évacuer par la police, et pour éviter qu’ils reviennent, on fait détruire les escaliers et les toits des maisons qui sont encore debout.
Dix ans passent, et un certain Clizia, sculpteur et potier de Torino, décide de réinvestir le village, où il anime l’été des retraites artistiques. Trois ans encore, il s’y installe définitivement avec une dizaine d’autres artistes. Ils sont peintres, sculpteurs, musiciens ou poètes et viennent bientôt de toute l’Europe pour le rejoindre. Il n’y a ni électricité ni eau potable à Bussana, mais une envie un peu folle d’établir ici une Colonia Internazionale degli Artisti, une internationale des artistes, qu’on dote même d’une constitution en 1964. Bussana Vecchia, comme on l’appelle désormais, c’est un peu la version baba cool du coup d’éclat de Gabriele D’Annunzio à Fiume 40 ans plus tôt.

Un jour de 1959, à une soirée mondaine à Saint Jean Cap Ferrat — le genre de sauterie où se côtoient, chez quelques nouveaux riches, gens bien nés et artistes placés —, un type obséquieux, grand et fin, les lèvres et le cul également pincés, une coupe de champagne à la main, se dirige bientôt vers Elizabeth Wilmot, une Anglaise tout juste rentrée d’un long séjour à Singapour ; Elizabeth « Wendy » Wilmot, écrivain, un peu actrice, parfois journaliste, souvent excentrique — « Wendy » du nom sous lequel elle signe les livres pour enfants qui lui valent un certain succès.
« Mrs Wilmot », dit-il en s’approchant, ou « Elizabeth, dear », ou peut-être même un condescendant « Liz » — c’est une femme, après tout, et elle écrit pour les enfants —, enfin il l’aborde, et avec quelques manières (Elisabeth n’est pas sans charme, peut-être espère-t-il lui faire impression en se tortillant de la sorte) il lui parle avec force détails de cette « affreuse » colonie d’artistes qui s’est installée sur les hauteurs de San Remo. Elizabeth Wilmot juge que l’affreux, c’est lui, ce type à l’esprit étriqué, et, piquée au vif, décide de se rendre dès le lendemain à Bussana Vecchia. Elle passe la frontière en bus et monte à pied, sous un soleil de plomb, jusqu’au village. Quelques jours plus tard, elle s’y fait conduire par le chauffeur d’un ami avec tous ses bagages. Ce sera un aller simple. D’aucuns prétendent qu’elle était accompagnée d’un alligator nain qui lui tenait d’animal de compagnie, d’autres disent plus prosaïquement que c’étaient ses bagages qui étaient en cuir de crocodile. Qu’importe, il faut se figurer cette Anglaise aux manières d’aristocrate arrivant au village en Rolls Royce blanche, le chauffeur en costume, les mains gantées, posant ses malles à l’entrée d’une maison en ruine, choisie au hasard, qu’elle lui désigne comme étant la sienne et qu’elle ne quittera plus jusqu’à sa mort en 1991. En 1966, son fils Colin quitte Londres et une vie sans relief pour venir rejoindre sa mère et se lancer dans une peinture figurative et conceptuelle indigeste, dont on donnera une description assez juste en évoquant des croûtes peintes à la truelle. S’il a depuis longtemps remisé ses pinceaux, Colin vit encore aujourd’hui à Bussana Vecchia, où il tient chambre d’hôte, et où il est un peu la figure historique et la caution morale du village.
Il y aura, dans les années 2000, une tentative de docu-fiction sur lui, produit et réalisé par Diane Salinger, connue pour quelques seconds rôles dans Pee Wee’s Big Adventure, Batman returns ou la série Carnivale, et dont on peut voir en ligne 8 minutes éprouvantes de rushs qui expliquent à elles seules pourquoi le projet n’a jamais abouti. On y voit Colin se brosser les dents ou faisant tourner les tables en compagnie de trois vieilles peaux (un homme et deux femmes, dont Salinger) dont on ne saurait dire si ce sont des acteurs de seconde zone égarés dans un film de série Z à jouer un rôle qui ne leur convient pas, ou d’authentiques illuminés perdus dans un délire ésotérique. Dans sa maison, une tête de sanglier est sculptée dans un mur, et les dents sont celles de Colin : « j’ai voulu mettre mon ADN dans cette maison », dit-il, assez fier. Au cours d’une séance de spiritisme, alors qu’on convoque l’esprit de sa mère, il va chercher sur une commode ce qui ressemble à un crocodile miniature, à peine une vingtaine de centimètres de long, empaillé si c’est un vrai, accréditant de fait la légende maternelle, tout en soulignant qu’il n’y avait pas une once d’eau à Bussana Vecchia en 1959, et on imagine mal un tel animal survivre dans ces conditions.


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Communauté d’artistes, excentriques en tout genre, tout cela est fort sympathique, mais si Bussana Vecchia fait figure de cité utopique isolée du monde, elle n’en a pas moins connu certains tourments. Le 25 juillet 1968, ici comme ailleurs on dresse des barricades, quand la police arrive en force avec l’ordre de faire évacuer les lieux. Si les villageois gagnent cette partie, ils perdront sur le long terme le combat des idéaux hippies face aux sirènes du capitalisme rampant : au fil des années, des verrous ont été posés aux portes, des antennes satellites ont fleuri sur les toits, on a installé l’eau et l’électricité, et les artistes d’aujourd’hui appâtent le touriste avec des bibelots kitchs.
Un type avec un faux air de Darry Cowl fait tourner un train électrique à travers trois maisons. « Francese, eh ? » Il me fait quand je le salue, puis, désignant une locomotive à l’arrêt, il me dit : « la Micheline ». La machine démarre aussitôt, et il m’invite à en suivre le parcours. Je souris et m’éloigne après avoir pris par politesse deux photos de l’engin beige et rouge, avant qu’il ne disparaisse dans un tunnel.

« Buongiorno ! »
« Francese, si ? » Me répond la femme aux cheveux bruns lâchés, la quarantaine, élégante, qui aussitôt ouvre sa boutique pour moi, faisant fis de mes protestations. Quelques mauvaises reproductions de tableaux de maîtres aux couleurs fades sont accrochées aux murs — « Ça, je le fais pour l’argent », elle me dit, ce qui me laisse perplexe. Puis elle me montre des toiles sans style, peintes au couteau dans des couleurs vives, représentant des femmes en tenues légères dans des poses lascives. « Ça, c’est mon vrai travail ! », elle me fait d’un air entendu, aussi je fais mine de m’y intéresser. Guettant ma réaction, elle m’observe en coin de ses yeux pétillants, croisant nerveusement ses mains sur le devant de sa robe bleu clair, et j’aimerais pouvoir lui dire sans la vexer que je la trouve bien plus sensuelle que ses peintures, somme toute assez vulgaires. Elle me montre encore les bracelets qu’elle fabrique avec des fermetures éclairs, des bijoux avec des coquillages, toute la boutique y passe, je l’écoute poliment, il fait une chaleur étouffante et on est en sueur tous les deux, si bien qu’à bout de souffle elle fini par me dire qu’elle va se chercher à boire, qu’elle revient, et j’en profite pour m’éclipser.

Plus haut, presque à l’extérieur du village, Silvano Manco a son atelier, une grande pièce lumineuse au dernier étage d’une maison, une table posée au milieu avec ses pots et ses pinceaux, un fauteuil et une étagère contre un des murs où sont rangés quelques centaines de disques et une chaine hi-fi qui déverse à plein volume du jazz de bonne tenue. Silvano lui-même fait aussi de la musique, et il écrit des livres, en plus de peindre. Né en 1957, il s’est installé à Bussana Vecchia en 1979. Il est venu à la peinture tardivement, en 1988, mais c’est aujourd’hui son activité principale. « Fervent partisan, dit-il, que l’art est un, quelle que soit la forme que prend ses manifestations individuelles », il fait partie du dernier collectif d’artistes un peu authentiques de Bussana Vecchia, le « Laboratorio Aperto », le laboratoire ouvert.


Avant de quitter le village, je m’arrête pour boire un rafraichissement à la terrasse du café installé un peu avant le parking, et je vois, abandonné sur un muret, un livre de Cocteau en italien, la difficoltà di essere. La veille, j’avais visité le musée Cocteau de Menton. « Sei francese ? » me demande la serveuse en s’approchant, comme elle me voit prendre en photo le livre.


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Photos : Bussana Vecchia, juillet 2015


Licence Creative Commons
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Alan Moore – La voix du feu (Éd. ActuSF)

S’il est bien connu (et reconnu) comme scénariste de bande dessinée, on sait moins qu’Alan Moore est aussi l’auteur d’une poignée de nouvelles et d’un roman, La voix du feu, fort bien traduit chez nous par Patrick Marcel en 2008 dans la défunte collection Interstices des éditions Calmann-Levy, qui sort enfin en poche ces jours-ci chez ActuSF. On trouvera, sur le site de l’éditeur, une très intéressante interview du traducteur sur son travail.

Dans ce livre ambitieux, Moore entend retracer l’histoire de Northampton, sa ville natale, depuis l’aube de l’humanité jusqu’à nos jours. Plus qu’un roman, il s’agit plutôt ici d’un collage de nouvelles, qui toutes se situent à un moment historique différent, mais en un même lieu, chacune apportant une strate supplémentaire à l’histoire.
Si le livre ne tient pas toutes ses promesses, le récit est souvent captivant et, en passant au roman, Alan Moore a su préserver la musicalité si particulière de sa prose.
La dernière partie du livre est tout spécialement intéressante puisque c’est Moore lui-même qui en est le personnage principal. Il nous invite ainsi à le suivre tout au long d’une journée, décrivant ses lieux de prédilection, ses amis, son travail.
Il évoque aussi, de manière à la fois pudique et très intime, sa pratique de la magie, qu’il lie de façon tout à fait inextricable à son activité d’auteur. Ce sont là quelques-unes des plus belles et fascinantes pages de l’ouvrage.

Alan-Moore-Snake

Le rituel est simple, en son genre, prévu seulement comme un point focal, une plate-forme conceptuelle où se tenir, au coeur des tourbillons et des glissements de ce terrain illusoire : des serpents imaginaires sont placés aux points cardinaux, en protection contre les pièges mentaux que symbolisent ces directions majeures, tandis qu’appel est fait en même temps à des vertus tout aussi symboliques. En ce domaine l’idée est la monnaie unique, et toutes les idées sont des idées réelles. Un langage pesant est engendré et utilisé pour arrimer ces images comme des bouées de repère à l’intérieur de l’esprit. Cette incantation et le roman progressent ensemble vers le silence prégnant, suspendu, de leur culmination. Voilà comment on fait les choses ici, et comment on les a toujours faites.
Vin, fleurs de la passion et autres substances de la terre. Formes peintes avec les doigts tordus en l’air. Des gestes dérangés, bien entendu, mais après tout, le dérangement est le but recherché. Exprime le désir en termes à la fois lucides et transparents. Ecris-le, de crainte qu’il ne soit oublié quand le spasme frappera. Maintenant, au creux de l’estomac, le fourmillement d’extases horribles qui approchent. Un nom prononcé, un appel lancé, et puis le silence. Échec. Rien ne se passe et soudain, l’élan d’autre chose. Soudaine déperdition de chaleur, et convulsion. Parcours précipité, visage blême, d’une échelle de grenier transformée en escalier d’Escher, ne parvenant à atteindre l’ultraviolet de la salle de bains éclairée au néon qu’au moment où le venin remonte pour se déverser dans la porcelaine béante.

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L’île singulière (la littérature à l’époque de sa reproductibilité numérique)

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Nous voilà avec notre corps debout dans le soleil comme un palais plein de merveilles, mais, vous qui cherchez la vérité, ô âmes graves et nobles, descendez sous les fondations, de caves en caves.
Melville – Moby Dick

N’en déplaise aux cassandres qui prédisent régulièrement sa fin, le livre, sous sa forme communément admise, continue d’exister. Seulement, il a perdu de sa superbe (1), et surtout, il n’est plus ni la fin ni le seul but de la littérature. Il en est tout au mieux un possible. La littérature de nos jours s’écrit souvent en ligne, où discrètement elle conquiert de nouveaux espaces, elle réinvente les lieux oubliés, détourne les outils sociaux : le feuilleton, les revues en ligne, les blogs où elle s’écrit en fragments, etc. (2) participent d’une expérience globale, qui n’est plus nécessairement linéaire. Le financement participatif, la POD accessible pour presque rien, les programmes sur nos ordinateurs qui permettent la création d’un ebook en deux clics ont fait tomber les barrières et ouvert grand les digues aux projets les plus fous (3).
Bien sûr, les best-sellers préfabriqués continuent d’envahir chaque mois les tables des librairies, noyant le reste sous leur masse toujours plus dense. Peu importe, ce qui compte navigue en eaux profondes. Mobilis in mobili, quelque chose émerge ici et là qui est encore peu visible, quelque chose bruisse que nous sommes plusieurs à sentir. La littérature, libérée du livre, trouvera peut-être à se déployer sans contraintes : elle envahit déjà les interstices de l’internet. Désormais, elle s’écrit aussi sur le web, elle s’écrit sur la toile ; la littérature s’écrit sur le fil.

la littérature s’écrit sur la toile ; elle s’écrit sur le fil.

« Les choses sont faites de telle sorte en littérature que, durant des siècles, une poignée de lettrés faisait face à des milliers de lecteurs. Vers la fin du siècle précédent, un changement survint (…) Le lecteur est à tout moment prêt à devenir écrivain », écrit Walter Benjamin en 1935 (4), à propos de l’essor du livre à la fin du XIXe. On voit qu’à plus d’un siècle de distance rien n’a changé, sinon que le phénomène s’est prodigieusement accéléré. On pourrait presque dire qu’il y a aujourd’hui une poignée de lecteurs face à des milliers d’auteurs. Pourtant, grâce à l’internet, tous peuvent trouver leur public, fut-il restreint : c’est la longue traine théorisée par Chris Anderson. La demande est réelle, toutefois il est de plus en plus difficile pour un auteur de vivre de sa seule écriture, en tout cas selon les vieux schémas. La représentation nouvelle impose d’être agile, toujours en mouvement, appliquant le précepte édicté par Mohammed Ali : flotte comme un papillon, pique comme une abeille.

L’homme, pour appréhender le monde, a besoin de croire. Parce qu’il est trop intelligent, dans un monde trop complexe, il s’interroge, il a besoin de certitudes pour ne pas perdre pied face au vertige du monde. Lorsqu’il s’est débarrassé de Dieu, il croit encore : chacun accompli dans son quotidien le plus intime des dizaines de petits rituels qui le rassurent et lui permettent d’avancer. Notre rapport aux objets en fait partie. Comme le souligne Benjamin, « les œuvres d’art les plus anciennes (…) sont nées pour servir un rituel, d’abord magique, puis religieux (…) En d’autres termes, la valeur singulière de l’œuvre d’art “authentique” trouve son fondement dans le rituel ».
Ainsi, l’œuvre artistique porte en elle, même diffus, un rapport au spirituel qui inconsciemment nous amène à la lier, dans l’approche que nous en avons, à une sorte de cérémonial. Il y a de grandes chances que le livre que vous tenez à portée de main ne soit déjà plus un livre au sens où vous l’entendez : c’est un fichier numérique, imprimé à l’encre chimique sur du papier traité à l’acide, un ersatz de livre (5). Pourtant, tous, nous éprouvons encore une attirance particulière pour cet objet, que l’on rattache à une tradition ancienne, un sentiment particulier, une charge symbolique forte, une expérience physique (l’odeur du livre, le ressenti du grammage du papier sous les doigts et jusqu’au bruit des feuilles qui se tournent) qui ajoutent au plaisir premier du texte, et sans lesquels, croyons-nous, ce plaisir ne serait pas complet.
« Le livre sera toujours notre nostalgie, dit François Bon. Seulement, des œuvres comme celles de Kafka, Proust, Michaux, nous apprenons maintenant, depuis des usages différés, à les appréhender aussi dans leur potentialité non-linéaire. (…) si on pense en termes d’écosystème, alors la forme linéaire (le film, le livre) peut très bien être incluse dans le projet général transmedia (6) ». Mais, écrit Roger Chartier, « en brisant le lien ancien noué entre les discours et leur matérialité, la révolution numérique oblige à une radicale révision des gestes et des notions que nous associons à l’écrit. » (7)

Quoi qu’on en dise, le livre est une marchandise : c’est son contenu qui ne l’est pas. Nous confondons trop souvent la carte et le territoire. Dans toute croyance, il y a un enseignement exotérique, accessible à tous, et un savoir ésotérique, plus mystérieux, qui s’acquiert par l’initiation. La littérature est l’ésotérisme du livre.

La littérature est l’ésotérisme du livre.

Je discutais il y a peu avec un pianiste, suffisamment connu pour remplir un peu partout des salles sur son nom, et qui voyait dans le disque un support physique destiné à n’être qu’un marqueur temporel, une balise, dans un flux plus large. Ses albums enregistrés lui ouvraient les portes des salles, mais se vendaient peu. Les concerts étaient sa principale source de revenus. Tout est infiniment reproductible, sauf l’immédiateté d’une émotion : le concert pour un musicien, le happening artistique, il reste à en trouver l’équivalent pour la littérature. La reproduction de l’œuvre entraine la perte de son hic et nunc, son « ici et maintenant » qu’il nous appartient de réinventer sous des formes nouvelles. Il nous faut apprendre à bâtir des cathédrales de mots éphémères qui subjuguent dans l’instant présent. Plus prosaïquement, il faut trouver d’autres moyens de subsistance. Cory Doctorow (8) donne l’exemple d’un auteur de strips abondamment piraté, qui vit pourtant confortablement des bénéfices des produits dérivés qu’il commercialise lui-même : son public paye pour un t-shirt, un mug, à l’effigie de son héros. Pourquoi ? Parce que si le livre a perdu sa force symbolique, le lecteur ressent toujours le besoin d’afficher son appartenance à l’idée-force qu’il véhicule. Les musées regorgent de foulards, bijoux, parapluies reprenant des tableaux célèbres. L’œuvre en elle-même est de plus en plus facilement reproductible, à l’échelle individuelle. Son coût devient dérisoire, son prix de vente symbolique. Pourquoi ne pas alors imaginer d’autres pistes, des badges, des cartes — que sais-je ? — que le lecteur qui a si aisément piraté l’œuvre initiale sera heureux d’acheter et de porter.
Le livre physique est peut-être déjà condamné, non pas à disparaître, mais à devenir, comme le vinyle, un objet à tirage réduit à forte portée symbolique, pressage 180g de qualité en édition limitée pour le disque, papier vélin ou vergé ivoire, tirage entre 500 et 1500 exemplaires pour le livre. Après, il reste le CD et le mp3, il reste l’e-pub ou l’impression en POD.
Neil Young que l’on interrogeait récemment sur le retour du vinyle soulignait qu’il ne pouvait s’agir que d’un marché de niche : « notre société recherche toujours plus de commodité, et le vinyle n’est pas un objet commode. » (9)

Mon pianiste m’expliquait vouloir refaire une édition de son dernier album, à l’issue de sa tournée actuelle, en y ajoutant un nouveau disque enregistré live : nous aurions ainsi la même œuvre, avant et après. Si un musicien peu le faire avec un objet aussi fermé qu’un compact disc, pour un écrivain aujourd’hui, les possibilités sont infinies. Reproductible, l’œuvre est aussi infiniment perfectible. Elle n’est plus figée comme dans le marbre (Benjamin prend l’exemple de la statuaire grecque), l’auteur peut y revenir et la modifier à loisir. Le livre papier est une statue de marbre, comparé à l’œuvre numérique (10).

« Chaque jour, écrit Walter Benjamin, se fait plus irrésistiblement sentir le besoin de rendre l’objet possédable par une proximité toujours plus intime. » Mais aujourd’hui, ce ne sont déjà plus le livre ou l’enregistrement sonore ou vidéo que nous désirons posséder, ceux-là, en tant qu’objets, ont perdu ou sont en passe de perdre leur valeur symbolique. Ce sont les liseuses ou les tablettes, les téléphones portables et les ordinateurs — qui potentiellement contiennent tous les livres, toutes les musiques et tous les films —, qui se font désirables. Ce sont eux qui pénètrent le mieux notre intimité.
L’époque est vaniteuse, peut-être, mais elle est aussi porteuse de richesses qui reste à inventer.

L’écriture, comme le langage, est constitutive de l’homme : nos outils changent et évoluent, elle ne peut pas disparaître. La littérature est une île singulière, aux contours changeants, une île sans cesse réinventée qu’il nous appartient de redécouvrir en permanence.


NOTES :
(1) « l’édition en France fonctionne par des mises en place massives, une durée de présence librairie qui est en moyenne de 5 semaines, un système aberrant et obsolète de « retour » à 3 mois pour les « offices », un stock minimum qui reste chez l’éditeur et le reste on recycle, quitte à réimprimer si redécollage, ou passer en POD si sorties à moins de 500/an. » François Bon – Comment de 15 Annie Ernaux en faire 30.

(2) fragments repris ensuite pour faire un ensemble, sans pour autant effacer le travail premier : les deux se complètent et se répondent. Ainsi le Lovecraft Monument de François Bon, ou l’expérience Radius de Walrus eBooks.

(3) Bien sûr, cela ne garanti en rien la qualité des ouvrages proposés. Ce sont ceux qui s’investiront dans la maîtrise des outils qui sortiront du lot. Et encore, nul n’est à l’abri du mauvais goût : gare alors, car sur internet, comme dans l’espace, personne ne vous entend crier !

(4) Walter Benjamin – L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1935). Toutes les citations de Walter Benjamin citées dans l’article viennent de ce texte.

(5) « En général, par exemple, ceux qui vous répondent tant aimer « l’odeur du papier » n’ont pas connaissance des 4 ou 6% de chaux vive en couche fine sur la page qu’ils respirent, pour la rendre hydrofuge et économiser sur les micro-gouttelettes du jet d’encre. Ni d’ailleurs que cette odeur est plutôt celle de la colle et de l’encre que celle du papier (résidus de tri sélectif blanchis à l’acide puis agglomérés en mélasse colorée pour casser le blanc et ne pas se déchirer dans le nouveau roulage), et surtout éviter en ce cas de les informer des différents composants chimiques inhalés dans cette odeur d’encre, c’est à vous qu’ils en voudraient et non pas à la chimie. » (François Bon – Après le livre)

(6) François Bon – ce qu’on a raté avec le livre numérique

(7) Roger Chartier, cité par Jean-Philippe de Tonnac, préface au livre d’entretiens entre Jean-Claude Carrière et Umberto Eco : N’espérez pas vous débarrasser des livres, ed. Grasset

(8) Cory Doctorow – Information doesn’t want to be free, laws for the internet age

(9) Neil Young: vinyl revival is « a fashion statement »

(10) je dis écriture numérique à escient, l’ebook en tant que transposition du livre papier est lui même une forme d’enfermement.


Photo : Sète, le mont Saint-Clair vu depuis la plage de Carnon, janvier 2015.

Sète, l’île singulière, la formule est de Paul Valery. « Jusqu’en 1927, Sète a changé de nom à plusieurs reprises. Ce nom, De Ceta, Seta, ou Cetia au Moyen Âge, trouve son origine dans la forme qu’a le mont Saint-Clair vu des villes alentour, faisant penser à une baleine surplombant la mer » (Wikipedia).
Ainsi quand je vais à Sète, je pense à Paul Valery et au Moby Dick de Melville (et à Brassens aussi, incidemment).


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Fragments du dedans, François Bon (éd. Grasset)

9782246806905-X_0Les livres sont faits de mots, les mots des 26 lettres qui font tout notre alphabet.
Vingt-six, c’est le titre d’une toute nouvelle collection des éditions Grasset, qui propose à des écrivains contemporains d’écrire un abécédaire intime et personnel, avec pour seule contrainte l’ordre alphabétique des entrées.
Après François Bégaudeau et Yves Michaud, c’est à François Bon de se frotter à l’exercice.
Avec ces Fragments du dedans, Bon aborde des thèmes qui lui sont chers, et brosse de lui-même un portrait sincère, intime et sans fard. Comme pour Autobiographie des objets (au Seuil en 2012), le livre s’est d’abord écrit en ligne, sur tierslivre.net, son laboratoire d’écriture depuis 1997.
Certaines entrées se résument à quelques lignes, d’autres occupent plusieurs pages, toutes sont d’égale importance : c’est la littérature toujours qui jaillit, sous la frappe rageuse de l’écrivain sur son clavier. « Le beau tremble » écrit-il, « ou bien parce que tu projettes sur lui le tremblement qu’il induit ? »

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