Catégorie : textes

  • Notes sur ma table de travail

    Le bureau ? OK, le bureau. Fatras de papiers, bordereaux de remise de chèques à droite, coincés sous l’encrier — encre bleu nuit, le flacon en verre encore au trois-quarts plein, acheté il y a plusieurs années, mais certaines habitudes sont tenaces ; fétichisme des objets : stylos-plumes (il y en a trois dans le tiroir, et chacun a une histoire à raconter), appareils photos argentiques, caméras super-8, magnétophones à bandes, tout ça plus ou moins hors d’usage, conservés pour leurs valeurs symboliques, stimuli d’imaginaires.

    Quatre disques durs externes et une clé USB dans l’axe de vue, sous la dalle de l’ordinateur dédié au traitement des photos. À gauche, papiers encore, tubes d’aspirine, quelques livres récents et le dernier numéro de Mojo. Une tasse de café vide sur un bock en plastique mou représentant un vinyle des Beatles, ramené de Liverpool par un ami. Et aussi, posé sur l’un des disques durs, une figurine — un homme assit, pensif, en train de fumer — réalisée à partir d’un manga dont on ne sait rien, mais elle aide à se mettre en condition pour écrire. Et tout autour, des bibliothèques. Livres plus ou moins classés dans les étagères, beaucoup entassés à même le sol qu’il faudra se résoudre un jour à trier. Et au milieu de la pièce, un petit tapis persan, dessus, un pupitre sur lequel est fixé un micro, pour quand l’écriture prend voix.

    Le bureau ? Non. Le bureau, c’est le sac en toile posé par terre. La table de travail : l’ordinateur portable ou l’appareil photo, parfois le téléphone, de temps en temps le carnet — le dernier tout récemment acheté, format bloc-note à couverture souple, qu’on ne finira jamais, on le sait —, tout ça qui tient dans le sac. Le bureau ? Le disque dur externe, avec le double des photos et des textes (et qui pour dire, à l’âge du numérique, si les originaux sont sur l’ordinateur, sur le disque externe ou sur un serveur distant ?). Pareil pour la bibliothèque : les livres, parfois les mêmes, parfois dans une autre langue ou une autre traduction, sont aussi dans la liseuse numérique.

    Le bureau ? Le bureau tient dans un sac, tient dans un disque dur, tient dans la main. Le bureau est en ligne, dans les nuages, il transite par des satellites géostationnaires, des câbles sous-marins, des fermes de données, stocké dans des machines aux quatre coins du monde, équipées de processeurs qui comportent entre quatre et dix cœurs, ce qui est plus que l’on n’aura jamais.
    Le bureau voyage plus vite que la lumière. Le bureau est agile, nomade, virtuel. L’auteur lui-même est nomade, il virtualise les données, il est à l’écoute des signaux faibles, échafaude des milliers de scénarios dynamiques qu’il oublie parfois presque aussitôt. Stratégie de création. Souvent, on ne le comprend pas, et il n’a plus le temps d’expliquer : « something is happening, and you don’t know what it is, don’t you, mister Jones ? » Il repense à ça. Parfois il se sent seul, mais il sait sa solitude partagée. Les signaux faibles annoncent le changement.

    Le bureau ? Il n’y a pas de bureau.

    « En d’autres termes, les signaux faibles seraient de l’éveil et non de la veille ». (wikipedia)



    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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  • L’invisible trésor

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    Le récit de nos maigres exploits, les genoux griffés de l’enfance, les visages croisés, les sourires effacés, les photos jaunies, les joies et les peines qui s’ajoutent et se soustraient sans but à mesure que s’égrènent les années, la poussière soulevée par nos pas hésitants, le presque rien de nos jours qui confère la force et l’envie d’avancer jusqu’au bout du temps donné, tout ça, c’est l’intime que l’on garde pour soi qui disparaitra avec nous, l’inestimable et invisible trésor dont on est seul à avoir la clé, le livre que personne n’écrira ; la légende de nos vies fragiles.


    Photo : Villeneuvette, avril 2016.

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  • La remémoration onirique

    Londres

    Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés — Jean de La Fontaine

    Nous sommes au jour de la représentation. Les phases de sommeil paradoxal n’ont plus lieu. La beauté du monde s’étiole. Le ciel, même bleu, est de plus en plus gris. Les pluies sont acides, la mer reflue par vagues. Le sol aride craque sous notre poids. Il n’y a plus de miracles, la magie a disparu. Ici, on cultive l’ennui, la vacuité des choses. Conditionné par les technologies modernes, le sens commun s’est perdu dans un naufrage planétaire. Privés d’amour, nous dérivons dans un vide universel. Nous ne rêvons plus, nous dormons éveillés, somnambules obéissants sur une terre instable. Les fenêtres qui s’ouvrent sont virtuelles, de simples outils promotionnels. La surface du miroir reflète d’autres miroirs. C’est une glace sans tain : quelqu’un nous observe que nous ne voulons pas voir. Il y a des phénomènes lacunaires de résistance, mais la croyance collective préfigure la faillite de l’esprit. Les instruments du conditionnement sont maintenant tous déployés, la méthode est bien rodée, l’amplification de quelque chose de décisif qui nous empêche de sentir nos entraves. Lorsque le soleil se déchire en lambeaux il y a toujours plus de ténèbres. Un évènement sombre se dessine et nous nageons, bienheureux, à sa rencontre. Bienvenue sur le réseau.


    Photo : Londres — octobre 2014

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  • Alphaville 2016

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    Le silence de ces espaces infinis m’effraie — Blaise Pascal

    Ne pas se retourner. La nuit-lumière me protège du soleil. Je suis d’un autre temps, d’une époque dont on a perdu l’usage ; je suis une montre mécanique égarée dans la zone de l’oubli. L’agent des « pays extérieurs » ; pour vous, peut-être, un journaliste du Figaro-Pravda.
    Le chant de l’univers s’est déshumanisé ; la colère est de mise, influencée par l’ennui. Au cœur du dispositif, les appareils ont l’apparence de machines, mais ils sont humains. Ici, tous les animaux sont morts. Les habitants errent sans but dans un labyrinthe sans fin, la tête pleine de conceptions simples. Ils ne disent jamais pourquoi. La question du poème elle-même se fane sur les lèvres d’une jeune femme s’endormant à l’aube, quelque part sur cette terre interdite. Et cependant, la littérature, dévidée en rouleaux d’aphorismes, continue d’émouvoir.
    J’ai dans ma poche un pistolet automatique Colt Commander et à la main un petit Instamatic, vitesse d’obturation fixe à 1/90e de seconde. Pas de mise au point, je photographie l’éphémère éclairé à l’ampoule flash. La mort, à la grâce simpliste, s’affiche en 35 mm dans les laboratoires, format carré 28 par 28. Les compteurs de la cognition sont à perforations ordinaires, et toutes les vues immédiates.

    Le taxi, une Ford Galaxie noire, fonce dans les rues vides en approche du point zéro. La cassette dans le lecteur du tableau de bord diffuse une musique étrange.
    Je suis le messager de votre conscience. Une fois le temps aboli, la mission qui m’a été donnée s’achèvera : j’irai affronter ma destinée.


    Photo : peut-être une nouvelle, étrange aventure de Lemmy Caution : Menton, mai 2016
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    La bande annonce du film de Jean-Luc Godard :