Catégorie : textes

  • 14 fois vers le même objet

    1. En anglais, on dit « fontain pen », stylo fontaine. La source inépuisable de l’écriture, les mots qui se déversent, qui coulent sur la page, s’accrochent parfois aux rugosités, les mots rageusement rayés jusqu’à trouer le papier (effet conjugué de la pointe et de l’encre humide).
    2. Outil de jardin, râteau à main, cisaille et élagueur tout-en-un ? L’écriture comme du jardinage, d’abord on déblaie, on élague, on arrache les mauvaises herbes et les ronces.
    3. Fountain pen. Corne d’abondance, fontaine de Jouvence. Ratures plus souvent que littérature.
    4. je me souviens d’avoir lu une interview de Laurent Génefort dans la revue Bifrost, il y a 5 ou 6 ans. On l’interrogeait sur la raison pour laquelle il écrivait des romans de plusieurs centaines de pages. Selon lui, la littérature de science-fiction avait suivi l’évolution des techniques : d’abord de courts récits, écrits à la main ou tapés à la machine, publiés en revues. Puis des romans standard, machines électriques et diffusion de masse. Enfin, le traitement de texte, le roman-fleuve. On peut imaginer, suggérait-il, avec la publication en ligne, des romans sans fin, des livres univers qui s’étendraient à l’infini.
    5. “The surrealists believed that objects in the world possess a certain but unspecifiable intensity that had been dulled by everyday use and utility. They meant to reanimate this dormant intensity, to bring their minds once again into close contact with the matter that made up their world.” Jonathan Lethem—The ecstasy of influence. Quelle est l’influence qui sommeille dans mon stylo ?
    6. Oh, et puis, de toute façon, je n’écris presque plus jamais au stylo, encore moins à la plume.
    7. « La main est constituée d’une partie proximale, élargie, à laquelle sont appendues cinq structures cylindriques, les doigts. On lui décrit une face palmaire (ou antérieure) et une face dorsale (ou postérieure), une extrémité proximale (ou supérieure) et une extrémité distale (ou inférieure), et un bord latéral et un bord médial. La partie proximale peut être divisée en trois parties : l’éminence thénar, latérale, le creux de la main, central, et l’éminence hypothénar, médiale. Elle comporte sur sa face palmaire (la paume) trois plis de flexion, les lignes de la main. » (Wikipedia) C’est l’éminence hypothénar qui pose problème, quand on est gaucher et qu’on écrit au stylo plume : l’éminence hypothénar frotte l’encre encore humide et l’étale sur la feuille. On s’en met plein les doigts aussi. (L’encre sur la peau ne part pas facilement au savon et à l’eau).
    8. En chiromancie, cette éminence, on l’appelle le Mont de la Lune. C’est assez plaisant de se dire qu’on barbouille son texte à l’aide du Mont de la Lune.
    9. L’odeur de l’encre : l’encre, substance liquide mise en solution de colorants d’origine végétale, minérale ou chimique, dans un solvant » (Wikipedia, encore). L’écriture, mise en solution de substances chimiques présentes dans un cerveau.
    10. C’est un Parker sonnet vermeil (argent recouvert d’or). Bel objet. Trop ?
    11. La vraie question : pas le stylo, la marque, le modèle, le type d’encre ou la couleur. La vraie question : pourquoi écrire ?
    12. Motifs en léger relief sur le corps du stylo. Surface rugueuse sous les doigts. Métal froid, reflets dorés à la lumière. Oxydation légère. Négligence peut-être, charme certain. Acheté non pas d’occasion, mais en solde, retrouvé par le vendeur au fond d’un tiroir. Coup de foudre immédiat. Objet qui, sans avoir jamais servi, a paradoxalement déjà une histoire — comme en témoignent la patine et la vieille étiquette, minuscule carré blanc accroché à un mince fil rouge sur lequel quelqu’un a écrit au crayon le modèle et le prix (en euros : pas si vieux, finalement ce stylo).
    13. Plutôt qu’une cartouche d’encre, j’utilise la pompe à encre. J’ai le goût des rituels. Comme l’artisan affute ses outils avant d’attaquer son travail, je prépare mon instrument avant de me lancer dans les corrections à la main.
    14. L’écriture, le gros œuvre, je le fais avec le traitement de texte ; les corrections, au stylo. Comme Apple inscrit sur ses produits : « Designed in California. Assembled in China », je pourrais dire de mes livres : conçu dans un cerveau humain, fabriqué sur ordinateur, finitions main.

    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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  • L’homme au mojo triste (pour Jim Morrison)

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    La vie réelle s’étire en longs après-midis passés à ne rien faire. Je vais de motel en motel, l’ennui est mon royaume et l’avenir a comme un air mutant.
    À minuit, à l’heure où dansent les morts avec des filles nues dans la boue, je sers aux hommes-chiens leurs repas de sang frais. Ma tristesse se dissipe dans la nuit, mais elle m’entraine si loin que je ne suis pas sûr de retrouver ma route. Je vois bien la lumière en haut de la tour du guet, mais c’est celle de l’écran vide d’un poste de télé. La folie imprévue, une maladie étrange, a congédié mon âme ; elle me conduit dans un fracas d’enfer et m’abandonne au carrefour d’un chemin et moi je fais un vœu au corbeau qui s’en vient creuser ma tête bleue, couchée sur le côté, cheveux au vent, sur le bord du sentier.


    Il y a 45 ans, le 3 juillet 1971, James Douglas Morrison mourrait à Paris.
    Il est enterré au cimetière du Père Lachaise. La photo a été prise en novembre 2014.

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  • Deus ex machina (microfiction)

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    Pragmatique en toute chose, il trouvait toujours le premier les solutions aux problèmes les plus difficiles. Si bien que parfois, confronté à une complication quelconque qui pouvait révéler un certain illogisme — comme il arrive qu’on en rencontre en de rares occasions dans la nature —, et auquel cependant il apportait rapidement une réponse, il se disait que c’était lui, tout aussi bien, qui aurait dû construire le monde.


    Photo : non loin de Montpellier, un soir de juin 2016
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  • autobiographie aux noms propres

    Champagne ! Champagne, et puis voilà. Un 31 décembre, à Lisieux, dans un appartement au deuxième ou au troisième étage de la place Thiers, aujourd’hui place François Mitterrand, un immeuble situé exactement en face de la cathédrale Saint-Pierre. Champagne, et c’est quatre ans d’attente, de tests et d’examens qui sont balayés par l’ivresse. Début octobre, neuf mois plus tard à peu de choses près, clinique Juliette de Wils, au 6 de la rue du même nom, à Champigny-sur-Marne — Juliette de Wils, le nom si souvent entendu dans la bouche de ses parents qu’il croira longtemps Juliette une amie d’enfance de son père, connue à Port Said, quand le père de son père travaillait au canal de Suez — il vint au monde comme un boulet de canon, selon le mot du médecin, le docteur Avignon, qui n’eut pas même le temps d’enfiler ses gants et sa blouse ; comme un bouchon de champagne aussi, et sans doute, s’il avait connu l’histoire, aurait-il choisi cette métaphore peut-être plus raffinée.
    Le baptême à l’église Saint Saturnin, 5 rue de Musselbourg. Dans sa mémoire Saturnin sonne comme le nom d’un personnage du Bois-Joli : il lit Saint Saturnin et c’est à Aglaé et Sidonie qu’il pense, Le Manège enchanté sur l’ORTF qui apparaît, Zébulon, la vache Azalée et le chien Pollux de son enfance, une enfance qui passe par l’école élémentaire Georges Politzer, rue Gaston Soufflay. Souvenirs sous forme de flashs rapides, trop rapides pour pouvoir bien les isoler, ciels bleus, les yeux plissés par le soleil, cols roulés orange, short bleu marine dans la cour de récréation bitumée, un grillage qui sépare la maternelle du primaire, un sac de billes qui se déchire, des pleurs, un genou en sang, le visage sévère d’un instituteur. La maison, rue Carnot, il s’en souvient mieux, les marches qui conduisent au couloir de l’entrée, oui, mais revus mille fois sur des photos, lui enfant, riant du chat et du chien qui tournent autour de lui, comme le salon, la chambre des parents, mais le jardin, la grille en fonte qui fait l’angle par laquelle il observe les passants, un pistolet à eau à la main, ça c’est un souvenir à lui. Champigny, Champignac-en-Cambrousse pour lui c’est pareil, il n’a pas dix ans et Spirou, comme Tintin, c’est sa fenêtre sur le monde.
    Maison-Rouge-en-Brie, dont il ne verra jamais plus qu’une simple route que traverse un passage à niveau qu’ils empruntent dans l’Aronde conduite par son grand-père maternel pour se rendre dans la maison de campagne où ils passeront tous leurs étés, avec sa sœur, comme en écho à la Maison-Blanche dont il entend parler au journal télévisé, et Port Said, Le Caire, Beyrouth, les souvenirs de son père, Bruxelles, Champignac, Moulinsart et la Syldavie, le monde on le lui offre en partage, et réels ou fictifs, les lieux dont on lui parle sont les lieux de l’ailleurs, son territoire parcellaire, son aventure.

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    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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