Catégorie : textes

  • Nous sommes les justes

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    La vie est peut-être la fête des Morts. Il y a une guerre qui vient et il y a un monde qui finit, mais il nous reste un peu d’amour et des éclats de rire et des éclats de joie, un peu de tendresse et la mélancolie. Une fois encore, une dernière fois, j’allume ma bouche au feu de ta bouche en sachant que ce moment-là ne reviendra pas. Déjà, nos corps fourbus s’épuisent, nos carcasses se traînent dans la rue et les draps ne gardent plus de notre étreinte qu’une forme en creux et de la poussière d’étoiles.

    L’heure est venue, mon ange, la nuit s’enfuit, elle meurt — comme nous mourrons —, sans jamais se retourner.
    La mort bientôt se glissera entre nous, ses lèvres se poseront sur nos lèvres avant l’arrivée du soleil et nous nous mélangerons à elle dans une ultime caresse. Au moment de la chute, une voiture passera les vitres baissées sous nos fenêtres ouvertes et entendant nos cris ses occupants croiront entendre quelques pêcheurs. Nous n’irons pas ailleurs, nous sommes les justes, pris dans la trajectoire d’un monde conduit par un Dieu fou.

    Nous sommes venus au jour pour nous aimer et qu’importe si c’est l’amour qui nous consume ; au moins, nous partirons heureux, à l’heure de la toute fin du monde.


    Photo : un samedi soir à Montpellier – avril 2016.

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  • Genèse

    Comme j’écrivais mes larmes une à une, les poches vides et les poings crevés, du sang coula sur la page. La difficulté initiale résidait dans le silence. L’aventure s’entreprend la nuit : la nuit, tout est mouvement.

  • La texture instantanée

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    Le monde conventionnel est un paravent, il faut en sortir — quand on photographie.
    Sergio Larrain, lettre à Sebastian Donoso, son neveu, 1982

    La lune qui se reflète en cristaux argentiques sur papier souple photosensible est le signal de la duperie standardisée. Le renoncement facile à la sincérité m’assaille parfois en demi-teintes, mais je résiste au danger invisible. Je pèse les choses et les rends égales. Je suis celui qui demeure dans un état d’abandon. L’attente n’est pas un espoir vide, et les temps ne sont pas encore accomplis. Les contours sensibles de l’exposition sont stables, c’est la dominante rêvée qui augmente en densité. Il y a une constante à la persévérance : dans le combat, c’est la composante principale de la lumière.
    La réussite calme équilibre le destin. On ne peut tout atteindre d’un seul coup, voilà le seul secret.


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  • Derrière la porte

    La porte est entre’ouverte, qui donne sur ma chambre d’enfant : le lit à étage (je dors en bas et ma sœur au-dessus) est posé contre le mur tout de suite à droite en entrant ; ma mère m’appelle, me demande si j’ai vu mon frère ; je ne réponds pas ; il est là pourtant, comme endormi, couché sur mon lit ; c’est le lit d’un garçon de onze ans, mon frère est de dix ans mon ainé : il y a quelque chose d’incongru à voir son corps ainsi plié bizarrement, allongé à ma place, le bras gauche détendu, une sangle élastique défaite à côté ; c’est une chambre d’enfant, mais l’odeur est celle d’une chambre d’hôpital, une odeur d’éther, et je ne vois plus les jouets, soldats en plastique, peluches et livres illustrés abandonnés quelques heures plus tôt, je ne vois rien d’autre que la petite table blanche en rotin, débarrassée de son désordre habituel, sur laquelle sont posés un flacon, une seringue et une boule de coton tâchée de sang ; la porte à gauche de ma chambre, c’est celle de mon beau-père et de ma mère ; je me tiendrais exactement là, deux ans plus tard, sur le seuil, lorsque les pompiers passeront en emportant son corps nu recouvert d’un drap fin et rêche, en pleine nuit ; « tentative de suicide » entendrais-je dire, « rien de grave, elle est bonne pour un lavage d’estomac, c’est tout », rien de grave, mais pour moi ? En face, le salon, une arche en délimite l’entrée ; le salon donne sur la rue, il est lui-même divisé en deux pièces, le séjour proprement dit, où sont le piano et un grand canapé, à droite, et à gauche, la salle à manger, si l’on veut, un globe terrestre en bois qui abrite le bar, la chaine hi-fi et les étagères de livres qui courent jusqu’au plafond ; les étagères courent aussi le long du couloir, et si, partant du salon, je remonte vers ma chambre, à gauche, il y a une porte blanche, vitrée sur sa partie haute, le verre épais, dépoli, qui ouvre sur un vestibule, également envahi par les livres et au fond, une autre porte, une grande porte en bois, blanche, poignée en porcelaine tenue par un clou, qui donne sur les toilettes ; la hauteur de plafond est conséquente, du moins vue avec des yeux d’enfant, et là encore, les murs sont recouverts d’étagères de livres, mais au sommet, ce sont des revues pornographiques que je trouverais cachées là, un mercredi après-midi où j’étais seul et désœuvré ; dans le couloir, à gauche donc, les toilettes, à droite, la cuisine : une porte en pin, vitrée, carreaux jaunes, tâchés de graisse, qui ouvre sur une pièce sombre (il y a bien une ouverture, mais elle donne sur la cour, la lumière du jour est avalée par les murs des immeubles), une odeur de thé dans la cuisine, toujours, le thé du petit-déjeuner, le thé de quatre heures, le thé aussi versé dans un bac où l’on plonge des feuilles de papier pour les faire jaunir avant de les sécher et de s’en servir pour restaurer des livres anciens, achetés aux puces le dimanche matin ; les livres, toujours présents, là où j’écris aujourd’hui, la porte du bureau devant moi fermée, porte en bois clair non traité, une affiche en toile fixée dessus, un dessin de Schuiten représentant Kafka assit à une table, entouré de colonnes vertigineuses de livres, et le long des murs ici aussi, des livres jusqu’au plafond, rangés selon un classement qui n’obéit qu’à mes humeurs, souvent changeantes : aujourd’hui, à gauche, une première armoire, avec quelques beaux livres, les Casanova reliés en dix volumes, les pléiades, les ouvrages théoriques sur la photographie, puis dans les cinq meubles suivants, de tailles et de teintes différentes, les comics, les CD et la Science-fiction ; derrière le bureau, une belle bibliothèque en chêne — elle était déjà dans le salon, à Paris —, les romans, disons, pour faire vite ; pour certains classés par éditeurs, par auteurs pour les autres ; posé sur la bibliothèque, les dictionnaires (le Robert Culturel en 5 volumes, le Larousse Universel en 2 tomes de 1923, un dictionnaire d’anglais, le Grevisse, le Robert Historique), la Bible d’Osty, la poésie ; dessus encore d’autres ouvrages en attente de lecture ; à droite, d’abord les disques vinyle, la chaine hi-fi, puis trois étagères de formes inégales empilées, où sont rangés les poches, les livres sur la musique, les beaux-livres : art et photographies ; en face du bureau enfin, à droite de la fenêtre, une bibliothèque de taille plus modeste, ancienne aussi, qui me vient, celle-là, de mon père, où sont les éditions anciennes et les essais ; au sol, empilés ici ou là, des livres encore, tout cela dans un désordre invraisemblable — enfin, pour tout autre que moi —, et tout autre que moi qui pénètrerait dans cette pièce (comme cela arrive de temps en temps) serait aussitôt pris d’un sentiment de vertige, mais moi non ; ou plutôt, c’est une sorte d’ivresse qui me prend quand je referme derrière moi la porte où est l’affiche de Schuiten, un étourdissement qui m’entraine autre part, dans un appartement parisien du 8e arrondissement, à une époque révolue, un Paris et un moment qui n’ont jamais vraiment existé ailleurs qu’en moi, en un rêve que je reconstruis par petites touches, patiemment, et lorsque le soir il m’arrive de m’asseoir dans le fauteuil ou à même le sol, sur le tapis persan (qui était aussi à Paris, dans le salon), que je balade mon regard dans la pièce, je me sens bien — je pourrai dire : en paix — ; et si je ferme les yeux, je suis dans une autre pièce qui ressemble à celle-ci ; à droite en sortant, il y a la porte d’entrée, recouverte d’une épaisse tenture — une tenture derrière laquelle je me cachais certaines fois — et en face de la porte d’entrée, sur le palier, la cage de l’ascenseur à grilles, et deux étages plus bas, la rue : dehors, c’était la liberté, l’errance joyeuse, le métro, l’école buissonnière ; sitôt franchi le seuil, je m’élançais comme un chien fou, laissant derrière moi la porte de l’immeuble se refermer lourdement sur les douleurs et les blessures cachées.


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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