Catégorie : journal

  • Le doux pressentiment

    bougies

    À chacun de mes pas, j’avais le doux pressentiment d’être un fou dans la nuit. Je voulais être moi, j’accélérais les sensations : je m’endormais à l’expérience.
    Depuis je veille sur une mythologie intime dont le monde ne sait rien. Je contemple mes erreurs. Je vais par les jardins, l’imagination fonde mes jours. Des intuitions oubliées renaissent d’obsessions lointaines, châteaux de cartes posés sur le sable mouvant de ma mémoire. Je suis l’homme qui a laissé sa légende pourrir dans une poubelle. L’existence est une émotion fugace. Il n’y a que d’étranges fleurs fanées pour se prêter à l’interprétation et la logique du merveilleux viendrait gâcher la fête.
    Ne vous préoccupez plus de moi, je vais dans la nuit inconnue qui tourne en brouillard sous mes doigts et j’érige pour mes regrets des colonnes de fumée lestées de plomb. Je suis le sentiment de la vie privée de raisons admirables. Il ne m’appartient plus d’aimer, j’ai de modernes croyances absurdes, une impression d’éternité. Je suis seul, condamné à m’occuper de visages disparus.
    Là où je vais, la ville est belle pourtant, en ses vitrines changeantes.



    Photo : Paris, juillet 2014.

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  • Le corps maigre ruine d’étoffe

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    Paris en 1984 nous nous trainions par terre sans trop savoir pourquoi, la peau pâle, le corps maigre ruine d’étoffe, ignorant que nous étions vivants quand nos princesses mouraient l’une après l’autre. L’habitude ténue des jours laids portait la découverte sans importance, nous n’aimions plus que l’apport singulier des calmants vagues dans nos veines coincées sous nos doigts de poètes. Nous n’avions plus d’amour, mais le désespoir en bouquet.

    Nous allions dans les rues dans l’ennui des quartiers chauds confronter n’importe quelle attirance aux rêves des soirs d’octobre, où la littérature brûlait comme de l’acide. Nous marchions dans l’erreur avec rien dans la tête qui retient l’attention, et les coups nous arrivaient au cœur.

    Les rues depuis ont changé d’éclairage, on s’y perd un peu plus tard. Nos fantômes sont partis. L’impression également que nos idées s’y brisent.


    à la mémoire de Daniel Darc, et de quelques autres perdants magnifiques

    Photo : dans Paris, juillet 2014

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  • Voici la nuit

    wordlenov

    Les yeux sans amour rêvent de chimères quand arrivent les corps sombres
    La nuit après les hommes fait l’espoir impropre
    Il n’y a plus de matins sur la ville
    Le noir porte seul le souvenir de la carte fantôme


    Image : nuage des mots les plus utilisés ici ces derniers jours, réalisé avec l’outil wordle– Texte : improvisation à la lecture de ces mots

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  • l’instant vaudou

    Sans titre

    Un coup violent porté au foie, et c’est le réveil brusque. Assis dans le lit, tout est calme sauf ma respiration. Dans le rêve ils sont quatre ou cinq autour de lui, deux pour le tenir, les autres qui cognent à tour de rôle. Des coups, il en a déjà pris plusieurs, vu comme il se tient. Du sang coule sur son visage, sombre, épais ; il a les cheveux poisseux, la bouche entrouverte, pas même sûr qu’il sente encore les coups. Le dernier, dans le foie, oui. S’il était ko, ce coup-là le réveille pour de bon, quand lui aurait préféré continuer à glisser doucement vers le noir.

    Je l’ai senti le coup, le réveil brusque et pas possible de dormir après ça. Mais ça finit par passer. Tout passe. Les mauvais rêves comme le reste. Rien qui dure ici bas.

    La photo prise presque au hasard capture l’instant vaudou, c’est comme un rêve aussi, le dérèglement des sens, la ligne entre les lignes, la folie cachée derrière les visages calmes. La fille possédée par un démon qu’elle est seule à voir, les yeux révulsés, et lui, plongé dans la béatitude, tous les deux ensemble pourtant, arrivés ensemble et ils repartiront ensemble, et la seconde d’après la photo, tout sera comme avant, les apparences seront sauves : ils échangeront un sourire, un baiser, sans s’être rendu compte de rien, sans même avoir senti sur leur visage le voile de la folie. L’instant est passé, trop vite pour que personne ne s’en rende compte. Rien qui dure ici bas.

    Le corps, lui, n’oublie pas. Les rêves sont là pour ça, ils sont les souvenirs de nos arrachements mystiques.


    Photo : Montpellier, septembre 2015

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