Catégorie : articles

  • Tripp Mickle — After Steve

    Vous vous en souvenez peut-être, après la mort de Steve Jobs, d’aucuns estimaient qu’Apple, en perdant son créateur, perdait aussitôt sa capacité à innover.

    C’était ignorer que Jobs, s’il était visionnaire, et si, par son management qu’on qualifierait au mieux d’autoritaire, savait pousser une équipe à s’investir corps et âme sur un projet, avait aussi la fâcheuse tendance à s’arroger tous les lauriers des créations émanant de Cupertino, oubliant de mentionner l’apport essentiel des personnes travaillant avec lui.

    Mais l’homme avait du flair, le sens du marketing et il avait le goût du design épuré. Il s’entendit à merveille avec son designer en chef, le très British Jony Ives. Ensemble, avec pour mantra la formule célèbre de l’architecte Ludwig Mies van der Rohe, Less is more, ils allaient renverser la table, enchainant ruptures technologiques et succès commerciaux : iMac, iPod, iPhone, iPad…

    Dans le même temps, Jobs s’en remettait à un certain Tim Cook pour l’optimisation opérationnelle du groupe, un domaine dans lequel le natif de l’Alabama, aussi discret et froid que son boss fût exubérant, excellait.

    Aussi, lorsque Jobs est tombé malade, c’est à Cook qu’il confia une première fois les rênes d’Apple, et lui qu’il positionna pour lui succéder après sa mort. Évidemment, Cook n’ignorait pas l’apport primordial de Jony Ives au succès de la marque, et il ne manqua pas de propulser le designer à un poste stratégique dans l’organigramme d’Apple. Seulement, sous la houlette de Cook, l’accent fut mis sur l’optimisation des processus, la sécurisation et le développement des profits, et moins sur la créativité.

    On ne saurait blâmer Cook de ses choix : d’une part, c’est ce qu’il savait faire le mieux, et par ailleurs, il s’en remettait à Ives pour l’inventivité. Mais Ives n’avait plus Jobs pour l’aiguiller, et Cook estimait ne pas avoir les compétences requises pour se permettre d’intervenir.

    Steve Jobs prétendait que les produits Apple allaient changer nos vies. Cook affirmait plus prosaïquement qu’ils allaient faire la fortune de ses actionnaires.

    Ives se rêvait artiste, il ne se reconnaissait plus au sein d’Apple. À la mort de Jobs, Cook adressa un mémo au personnel d’Apple qui disait : « Nous continuerons d’honorer sa mémoire en nous consacrant à l’œuvre qu’il aimait tant. »

    Pour Ives, honorer la mémoire de Jobs, c’était continuer à innover. Pour Cook, c’était s’assurer que la plus grande création de Jobs, la société qu’il avait bâtie, continue de progresser pour devenir l’entreprise la plus cotée au monde.

    À l’image de son nouveau patron, l’évolution d’Apple s’est faite plus discrète que par le passé, mais de manière tout aussi efficace. L’accent fut mis sur les services et l’optimisation industrielle. Cook avait une vision très hiérarchisée des tâches et des fonctions. Ives avait besoin de liberté, de complicité et de défi. Livré à lui-même, désormais occupé par des tâches administratives qui lui pesaient, il s’ennuyait. Tripp Mickle nous brosse un Tim Cook froid, maladivement rationnel, et dépourvu d’empathie, tandis qu’Ives, chaleureux et proche de ses collaborateurs, semble vivre en rock star, multipliant les dépenses faramineuses pour satisfaire à son bon plaisir. Enfin, obsédé par l’idée de l’objet parfait, il finit par privilégier la forme à la fonction, un comble pour un admirateur du mouvement Bauhaus. On regrettera ainsi qu’il ne soit pratiquement jamais question dans le livre des choix hasardeux du designer, tel que le clavier papillon des MacBook Pros ou la suppression drastique des ports de connexions sur ces machines.

    Si Ives avait eu le leadership, on peut supposer qu’Apple aurait fini par se perdre dans une recherche esthétique de plus en plus en décalage avec les attentes du public, et aurait sans doute coulé en bourse… pour finir comme en 1997, au bord de la banqueroute.

    En définitive, avec le départ d’Ives (définitivement acté en 2022), c’est Cook, celui que personne n’avait vu venir, qui gagne à la fin.

    Et, bien plus que l’Apple Watch imaginée par Jony Ives, c’est l’arrivée en 2020 des nouveaux processeurs Silicon qui sont peut-être la vraie rupture technologique tant espérée depuis la mort de Jobs — celle que personne non plus n’a vu venir.

    After Steve, passionnant compte-rendu des onze années qui ont suivi la mort de Steve Jobs, nous fait vivre de l’intérieur les conflits d’égos, les états d’âme, les choix douloureux comme les accomplissements.

    Les témoignages obtenus — plus de 200 ! — sont de première main et font la force de ce livre. Seul bémol à mon sens, le sous-titre : Comment Apple est devenue une entreprise à trois mille milliards de dollars et a perdu son âme. Contrairement à ce que semble penser Tripp Mickle, ni Steve Jobs, ni Jony ives n’ont donné une « âme » à Apple, et Cook n’en a pas tué l’esprit.

    L’auteur fait mine d’oublier qu’à l’instar des intelligences artificielles, les entreprises ne sont pas des êtres sensibles. Simplement, certains objets qu’elles proposent prennent une telle place dans nos vies qu’ils semblent faire un peu partie de nous… pour le meilleur comme pour le pire !


    Tripp Mickle — After Steve: How Apple Became a Trillion-Dollar Company and Lost Its Soul — Morrow, $29.99 (512 p) ISBN 978-0-06-300981-3

    Non encore traduit en français.

  • David Mitchell — Utopia Avenue (L’Olivier)

    Londres, 1967. Trois garçons, une fille, quatre musiciens d’horizons différents réunis par un manager qui ambitionne de faire d’eux un supergroupe. Si l’époque, le contexte nous sont familiers, l’auteur se joue des clichés du roman rock. Les archétypes sont là : conflits d’égos, drogues, groupies. On y croise Bowie, Lennon, Cohen. D’autres encore. On connait la chanson, croit-on, mais voilà : dans sa dernière partie le récit bascule dans le merveilleux, l’envers surréaliste de l’histoire, dont a peut-être négligé les indices.
    Au lecteur de les retrouver, ainsi que les références aux précédents livres de Mitchell. À lui de décider si finalement c’est un étonnant roman d’apprentissage qu’il vient de lire, ou un conte fantastique. Dans tous les cas, ce récit de 750 pages le hantera longtemps.


    (article paru dans le Midi Libre du dimanche 3 juillet 2022)

    Utopia Avenue, de David Mitchell (éditions de L’Olivier) — 752 pages — 25€

    Traduit de l’anglais par Nicolas Richard

  • L’éphémère, l’écrit et la distance

    C’est un petit livre amusant et édifiant tout à la fois qui vient de sortir aux éditions 1001 nuits, une compilation d’articles de George Orwell regroupés sous un titre séduisant, mais quelque peu trompeur : « Sommes-nous ce que nous lisons ? ».
    Entre autres choses, Orwell évoque ici deux des métiers qu’il exerça, en marge de son travail d’écrivain : libraire d’occasion et critique littéraire. Et l’on ne peut pas dire qu’il garde un bon souvenir de l’une ou l’autre activité. Libraire, tout d’abord, dans un texte de 1936 :

    Toute personne disposant d’un peu de bagout et de capital devrait pouvoir gagner convenablement sa vie en vendant des livres. À moins de se lancer dans les ouvrages « rares », la librairie n’est pas une profession difficile à apprendre, et vous partez avec un avantage considérable si vous avez déjà ouvert un livre. (…) les journées d’un libraire sont très longues — je ne travaillais qu’à temps partiel, mais mon employeur, lui, faisait des semaines de soixante-dix heures, sans compter les expéditions pour aller acheter des livres —, et c’est une vie qui use la santé.
    (…) Mais la vraie raison pour laquelle je ne voudrais pas faire mon métier du commerce des livres est que, pendant la période où j’ai pratiqué ce commerce, j’ai perdu l’amour des livres. Un libraire est contraint de mentir à propos des livres, et cela l’en dégoûte ; pire encore, il passe sa vie à les épousseter et à les trimbaler d’un endroit à l’autre. Fut un temps où j’ai authentiquement aimé les livres, aimé les voir, les sentir et les toucher (…) Mais à la minute où j’ai commencé à travailler dans une librairie, j’ai cessé d’acheter des livres. À les voir en légions de cinq ou six mille dos contre dos, ils m’ennuyaient d’avance et me provoquaient même une légère nausée. Aujourd’hui, il m’arrive d’en acheter un de temps à autre, uniquement des ouvrages que j’ai très envie de lire et que je ne peux pas emprunter, et jamais je n’achète un livre que je jetterai aussitôt lu. La bonne odeur du papier en décomposition a perdu son pouvoir de séduction. Je l’associe désormais trop aux clients paranoïaques et aux mouches mortes.

    Critique, enfin, cette fois dans un article de 1946 :

    Cet homme est âgé de trente-cinq ans, mais il en paraît cinquante. Il est chauve, a des varices et porte des lunettes, ou du moins il en porterait s’il n’égarait pas sans arrêt son unique paire de binocles. Il devrait normalement souffrir de malnutrition, mais s’il traverse une période faste il souffrira plutôt d’une gueule de bois. L’horloge indique onze heures et demie du matin et, à en croire son emploi du temps, il devrait être au travail depuis déjà deux heures ; mais, quand bien même il aurait sérieusement essayé de s’y mettre, ses efforts auraient été réduits à néant par la sonnerie presque incessante du téléphone, les vagissements du bébé, le vacarme d’une perceuse électrique dans la rue, et les pas pesants de ses créanciers dans l’escalier. Quelques instants plus tôt, il a été interrompu par le second passage de la poste, qui lui a déposé deux lettres d’information et une mise en demeure, à l’encre rouge, de payer ses impôts. Inutile de préciser que cet homme vit de sa plume. Il pourrait être poète, romancier, auteur de scénarios ou de fictions radiophoniques — car tous les gens de lettres se ressemblent —, mais celui-ci est critique littéraire.

    Voilà de quoi refroidir même les plus idéalistes, aspirants libraires, critiques ou même écrivains !
    Écrivain et libraire, Pierre Torreilles l’était également. Poète et libraire, co-fondateur de la librairie Sauramps à Montpellier. Mais à la différence d’Orwell, tout autant que d’en écrire, il aimait profondément son métier de passeur de livres, ce dont rend compte un joli petit livre hommage qui vient de sortir.

    Dans un entretien qui ouvre l’ouvrage, Bruno Roy, décédé l’an dernier et qui a fondé les éditions Fata Morgana, évoque le poète qu’il a publié, mais aussi le libraire qu’il côtoyait déjà lorsqu’il était étudiant :

    Il était curieux de faire découvrir aux étudiants ce qu’il aimait vraiment. Il était obligé de se soucier de l’actualité, aussi il vendait, par exemple, des œuvres de Pierre Benoit (…), mais quand une dame venait demander le dernier prix Goncourt, c’était assez évident qu’il ne faisait pas beaucoup d’effort, ça ne l’intéressait pas vraiment. Par contre, quand un étudiant venait acheter une œuvre de René Char, il pouvait bavarder pendant une heure… Quand j’avais dix-huit ou dix-neuf ans, que j’étais à l’université, il m’arrivait de rester une heure, voire plus, simplement pour le plaisir de la discussion et des échanges. On avait des controverses avec d’autres clients et la librairie se transformait en salon de lecture.
    (…) Le commerce de la librairie jouait un rôle important pour lui. Il y consacrait un temps que je trouvais disproportionné… C’était un vrai libraire.

    Pierre Torreilles

    Rares sont les auteurs qui vivent de leurs livres, et certains choisissent le journalisme, la critique littéraire, ou la librairie comme travail, parce que le lien avec leurs aspirations profondes est plus évident ici qu’ailleurs. C’est souvent source de frustrations, ces univers étant assez hermétiques les uns aux autres.

    Si les articles d’Orwell sont amusants, plaisants à lire, ils sont un peu datés, et pour tout dire, anecdotiques. Le livre consacré à Pierre Torreilles ravira ceux qui l’ont connu, et tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à l’histoire de la librairie française. Y alternent des témoignages sur l’auteur et libraire, et des études approfondies de l’œuvre qui permettent de remettre un instant la lumière sur le poète un peu oublié, comparé pourtant de son vivant à René Char.

    Dans la nécessité de faire,
    Fonde sur ce qui est présent,
    Ne t’écarte jamais.
    C’est la l’éternité de
    L’éphémère, l’écrit et la distance,
    l’absence recueillie
    et c’est là pénétrer droit
    au cœur de l’objet. (Pierre Torreilles, Denudare)


    George Orwell : Sommes-nous ce que nous lisons ? (1001 Nuits) — 3€

    Collectif : Pierre Torreilles (Librairies Sauramps) — 9€

  • Rodolphe Barry — Une lune tatouée sur la main gauche (Finitude)

    J’ai appris que Sam Shepard tournait une série en Floride et, demain, je m’envole pour Miami. Il m’accordera peut-être une interview. Ma seule certitude est que la décision de débarquer là-bas est de celles qui changent tout. Les livres de Shepard sont pour moi comme des manuels de survie, de liberté ; ses errances sont devenues les miennes. Il est de ces écrivains qui ne s’adressent pas seulement au cœur ou à l’esprit, mais à la moelle épinière.

    Sam Shepard, Virginia, 1988, photo de Herb Ritts

    Nous avons en France une image assez floue de Shepard, surtout connu ici pour ses rôles au cinéma. On sait moins qu’il était éleveur de chevaux, musicien, écrivain et dramaturge, titulaire d’un prix Pulitzer.
    Écorché vif, artiste intègre, ami indéfectible, mais tourmenté par ses démons, Shepard ne ressort pas toujours grandi de ce livre. Mais on ne peut qu’être fasciné par cette vie menée à 100 à l’heure, tiraillée entre des aspirations profondes, une vie d’écriture et de solitude, et la vie mondaine qu’offrait Hollywood, les succès au théâtre et un mariage avec Jessica Lange.
    Barry, qui se met lui-même en scène, enquêtant sur Shepard à la manière d’un détective de roman noir, nous donne à voir le personnage dans toute sa complexité, sans rien renier de l’admiration qu’il lui porte. Une réussite.

    (Cet article a également été publié dans le Midi Libre du 27 mars 2022)