Disparition de l’autrice Joan Didion

« J’écris pour savoir ce que je pense, ce que je regarde, ce que je vois et ce que cela signifie », déclare Joan Didion lors d’une conférence donnée à l’Université de Berkeley en 1975 (…) « Nous interprétons ce que nous voyons, sélectionnons parmi les choix multiples celui qui nous arrange le plus. Nous vivons entièrement, surtout si nous sommes écrivains, à travers l’imposition d’une trame narrative sur des images disparates, à travers les “idées” avec lesquelles nous avons appris à figer ce tissu mouvant de fantasmagories qu’est notre expérience réelle », écrit-elle dans L’Album blanc, l’un des reportages au long cours qui ont assis sa réputation.

(…) Les romans de Joan Didion ne sont guère épais. Styliste obsessionnelle, celle-ci souhaitait, en effet, qu’ils soient lus d’une traite, afin d’éprouver la prosodie qu’elle leur insufflait par son tempo. « J’ai toujours eu le sentiment que le sens même des choses résidait dans le rythme des mots, des phrases, des paragraphes, j’ai développé une technique pour tenir à distance toutes mes pensées, toutes mes croyances, en les recouvrant d’un vernis de plus en plus impénétrable », écrit-elle dans L’Année de la pensée magique.(Macha Séry — Le Monde)

Joan Didion est morte hier, à 87 ans.

Amazon aurait proposé un accord à la France pour qu’elle renonce à une loi protégeant les libraires

Selon une information de Reuters, reprise ce matin par le Le Monde, « le géant de l’e-commerce a proposé de relever les frais d’envoi de livres en France aux alentours de 2 euros, contre une quasi-gratuité actuellement, à condition que le Parlement renonce à un texte définissant un prix de port minimal afin de favoriser les librairies indépendantes. »

Le texte en question est celui discuté actuellement, défendu par la députée Laure Darcos, visant à sauver ce qui peut encore l’être pour les librairies indépendantes, en matière de commerce en ligne.

Rappelons quelques données : selon le SLF, « 3200 librairies exercent la vente de livres de manière significative ou principale. Les 1200 premières librairies constituent 60 à 75 % du chiffre d’affaires des éditeurs. » (chiffres 2016)

À proportions égales, la librairie indépendante représente une activité qui génère deux fois plus d’emplois que dans les grandes surfaces culturelles, trois fois plus que dans la grande distribution et, selon les chiffres de la Fédération du e-commerce et de la vente à distance (FEVAD), 18 fois plus que dans le secteur de la vente en ligne.

Les librairies indépendantes (librairies indépendantes et surfaces culturelles) représentent plus de 40 % de l’ensemble des ventes de livres au détail (43,7 % selon GFK) et davantage dans de nombreux secteurs éditoriaux : 46% en littérature, 54% en sciences humaines, 52% en histoire, 53% en beaux arts, 60% en théâtre et poésie…

67 % des références vendues sur l’ensemble du marché l’ont été dans le réseau de la librairie.

Tout cela, on le dit depuis 40 ans, la France le doit à la loi Lang sur le prix unique du livre, qui a permis de sauvegarder chez nous une diversité, tant éditoriale que commerciale, qui n’existe souvent plus ailleurs.

Amazon se moque du livre, qui ne pèse plus grand chose dans son C.A. global, maintenant que l’entreprise s’est diversifiée dans à peu près tout ce qui peut se vendre. Il n’en reste pas moins qu’elle agit en prédateur sur tous les marchés où elle opère.

Libraires et auteurs face à la crise qui secoue MDS

MDS, distributeur de très nombreux éditeurs, se trouve depuis plusieurs semaines dans l’incapacité de livrer dans des délais corrects les librairies (15 jours minimum !).

La solution trouvée pour améliorer la cadence est surréaliste : toute commande inférieure à 3 exemplaires pour un titre donné ne sera pas servie. Une situation intenable pour les libraires (impossibilité de prendre la moindre commande client dans ces conditions), mais aussi pour beaucoup d’auteurs et d’éditeurs indépendants.

Une lettre ouverte des autrices et auteurs de bande dessinée à la société MDS, au SLF et aux pouvoirs publics, est à lire sur le site Actualitté. Quelques extraits :

Les retards de livraison se sont accumulés, au point que le 23 novembre, l’entreprise a informé les libraires, brutalement et par courrier, de son incapacité à honorer les commandes de moins de trois exemplaires d’un même livre. Condamnant par là même les petites librairies possédant beaucoup de références d’ouvrages en un seul exemplaire, interdisant les commandes de clients ou les ventes de livres en médiathèques à l’unité.

Le Syndicat de la Librairie française (SLF) a naturellement répliqué que ces conditions étaient scandaleuses. (…)

S’il y a évidemment un fort risque que certains clients se dirigent plutôt vers une plateforme en ligne déjà citée, gageons que les libraires sauront se tirer de ce mauvais pas, conseillant à leurs clients d’autres ouvrages pour les livres les moins vendus, commandant trois exemplaires des ventes plus conséquentes. Les petits éditeurs distribués par MDS risquent, en revanche, d’en subir les conséquences.

Mais derrière eux, déjà fragiles et n’ayant aucun moyen d’action, otages complets de la situation, les autrices et les auteurs dont la présence en librairie est rarement supérieure à deux ouvrages, vont à coup sûr payer le prix fort de ce pugilat entre Librairie, Édition et Distribution.

Contrairement à ce qui est écrit dans cette lettre ouverte, je ne suis pas certain que « les libraires sauront se tirer de ce mauvais pas » sans casse. Bien sûr que le conseil permet d’orienter les lecteurs vers d’autres ouvrages, mais pour ceux qui par exemple veulent compléter une collection (MDS distribue beaucoup d’éditeurs BD et jeunesse), ou dont le choix est arrêté, la tentation d’aller voir en ligne est grande.

Le Prix Hors Concours 2021 attribué à Timothée Demeillers

Depuis 2016, le prix Hors Concours s’attache à récompenser un ouvrage francophone reflétant la diversité éditoriale. Construit sur le modèle des grands prix littéraires, il est ouvert aux éditeurs indépendants dont le siège est en France.

Comme le précise Livre-hebdo, « la pré-sélection se fait par 400 lecteurs (acteurs du livres, lecteurs de l’Institut Français, professeurs de français, animateurs de cercles de lecture…). Leur avis s’appuie sur la lecture des extraits du catalogue. Après la découverte des cinq oeuvres dans leur intégralité, ils attribueront leur mention spéciale.
 Le lauréat, quant à lui, est désigné par le jury des journalistes : Stéphanie Khayat (Télématin), David Medioni (Ernest !), Ilana Moryoussef (France Inter), Isabelle Motrot (Causette) et Inès de La Motte Saint-Pierre (La Grande Librairie). »

Cette année, le prix est attribué à Demain la brume de Timothée Demeillers (Asphalte). Le prix des lecteurs est décerné à Ultramarins de Mariette Navarro (Quidam).

Revoici, pour l’occasion, mon retour de lecture sur le livre de Thimothée Demeillers, publié en août 2020, au moment où sortait le livre :

Nous sommes au début des années 90, et la Yougoslavie est sur le point d’exploser, provoquant ce qu’on croyait désormais impossible : une guerre terrible et fratricide, au cœur même de l’Europe. 

Deux histoires parallèles rythment le récit : une punkette, Katia, lycéenne à Nevers, tombe amoureuse de Pierre-Yves en qui elle voit un modèle, avant que celui-ci ne se radicalise ; à Zagreb, trois amis, deux garçons et une fille, Damir, Jimmy et Nada. Les garçons forment un groupe de rock dont le premier succès enflamme la jeunesse yougoslave. On croit ces trois-là inséparables, c’est compter sans la guerre.

Demain la brume est un livre extrêmement bien documenté, sans que ce soit jamais pesant. L’auteur rend très bien l’air du temps de l’époque, et nous rappelle que rien n’est jamais noir ou blanc : le mal, les instincts les plus vils, étaient dans les deux camps.

Mais Demain la brume est également un beau livre sur l’adolescence, l’amitié, les premières amours, le passage précipité à l’âge adulte d’une génération dont les idéaux s’écroulent lorsqu’elle se prend de plein fouet le mur de l’histoire.

Un livre, enfin, qui nous alerte et souligne combien nos démocraties sont fragiles, aujourd’hui tout autant qu’hier.