Carnet de notes & pensées aléatoires

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  • Le bruit des jours · 21 juin 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    Une nuit sans Lune
    Un tigre dans le jardin
    Je ne rêvais pas

    Flaubert est mort

    Flaubert est mort le 8 mai, entre 11 heures et midi, foudroyé par une attaque.
    Pour vous, ce n’est peut-être pas un scoop, mais pour moi qui le fréquente quotidiennement depuis août dernier à travers sa correspondance, c’est un choc.

    À peine deux semaines plus tôt, il écrivait : « je me flattais d’avoir terminé le premier volume ce mois-ci ; il ne le sera pas avant la fin de juin, et le second au mois d’octobre. J’en ai probablement pour toute l’année 1880. Je me hâte pourtant, je me bouscule pour ne pas perdre une minute et je me sens las jusqu’aux moelles. »

    C’est ainsi, on se construit patiemment une vie et on croit toujours aux lendemains, mais rien n’est jamais promis. Il suffit d’un instant pour que tout s’écroule et que tout disparaisse.


    Ce qui m’agite

    Qu’est-ce qui m’agite vraiment ?
    Note les choses comme elles viennent, m’a commandé l’oracle. Tout ce à quoi tu penses, écris-le. Pose les mots ; pose ton fardeau. Laisse le vide se faire en toi.

    Hier, un oiseau est tombé du nid. Un chat dormait sur le parapet. Un autre, sur mes genoux.
    Où suis-je, maintenant ? Pas encore là où je voudrais être. Pendant ce temps, d’un continent l’autre, des hommes courent après un ballon. Un vieillard sénile se rêve en roi du monde. Pour le divertir, on se bat sur un ring et c’est en musique et dans les rires qu’on fait couler le sang.

    Tout cela, je l’ai lu autrefois dans des livres, et je n’y croyais pas. À trop chercher à se faire peur, on finit par ouvrir des brèches. Le feu vient désormais du ciel, et sous les coups et les bombes, c’est toujours les femmes et les enfants d’abord.
    Quelqu’un a fait un pari fou. Il a hypothéqué nos âmes.


    Les vieux réflexes

    Oublie tes vieux réflexes. Plus rien ne fonctionne comme avant, ni ton corps, ni les humains qui semblent avoir perdu tout sens de la mesure. La planète, elle, ne va pas si mal. Elle se moque de nos coups de chaud, de nos errements. Elle s’adapte, sans doute satisfaite de nous voir nous auto-détruire, après le mal qu’on lui a fait.
    Qu’on entraîne avec nous plusieurs millions d’espèces pèse peu à son échelle. Les formes que prend la vie sont infinies. C’est notre monde qui disparait, non pas le monde ; les conditions de notre survivance que nous mettons chaque jour un peu plus en péril, pas celles de la planète.

    Et quand bien même nous parviendrions à réaliser le grand chelem, pandémies, hiver nucléaire et extinction complète, parions qu’après quelques millions d’années, autant dire une fraction de seconde à l’échelle de l’univers, de nouvelles formes de vies encore inimaginables apparaitront pour repeupler la Terre.

    La perte immédiate ne se mesure qu’à notre échelle : je parle de notre intelligence que nous n’arrivons pas à mettre au service du bien commun. Sommes-nous trop auto-centrés ?
    La conscience, ce que nous croyons être notre irréductible essence, que nous appelons aussi notre âme, ne nous appartient pas, et n’est pas propre à notre humanité, ni même au seul règne animal. Le vivant est multiple, tout comme les formes d’intelligence.
    Nous courons au bord d’un précipice sans voir la nature qui se déploie sous nos yeux dans son infinie complexité. Si seulement nous perdions nos vieux réflexes et apprenions à regarder, peut-être pourrions-nous comprendre que c’est là son ultime cadeau à une humanité en perdition ?

    Le Soleil ne tourne pas autour de la Terre, et le monde ne tourne pas autour de nous. Il n’est peut-être pas trop tard pour revenir humblement à la table du vivant. La nature ne nous est pas extérieure mais constitutive. Nous sommes uns et multiples, formés des mêmes atomes et traversés par un même flux de conscience.
    Mais voilà, nous continuons à nous déchirer pour un lopin de terre quand c’est l’univers qu’on nous a donné en partage.

    À vous aussi, on a dit que ce Dieu au nom duquel tous se battent est amour ?

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  • Le bruit des jours · 14 juin 2026

    Chaque dimanche, le journal de la semaine.

    Faites de beaux rêves !

    « Faites de beaux rêves ! », m’a dit l’anesthésiste, tandis que le liquide froid parcourait ma veine, remontant le long de mon bras jusqu’à m’engourdir tout à fait. « Autant ne pas résister », ai-je pensé, et j’ai fermé les yeux.
    J’ai rouvert les yeux, peinant à me dépêtrer du songe dans lequel j’étais plongé, aussitôt oublié, sinon pour une impression rétinienne, un visage éclairé de biais par des lumières rouges et vertes, les traits exagérément déformés par un cri très cinématographique.
    Je ne sais pas qui était le directeur de la photographie de mon rêve, mais il était doué.
    « Ah ! Vous revoilà ! », m’a dit une infirmière que je n’avais jamais vue. Elle a levé les yeux vers l’écran placé au-dessus de ma tête, relevant mes stats, avant de pianoter sur le clavier de son ordinateur sur lequel était juché un panda miniature. « C’est mignon », j’ai marmonné, désignant l’animal. L’infirmière a souri. « Nous avons chacun le nôtre. Ma collègue, c’est un chien », et elle m’a désigné ce qui semblait être un cochon.
    « Je rêve encore », me suis-je dit, « et c’est Buñuel qui dirige mon rêve », tandis qu’une autre infirmière glissait un énorme boyau flasque sous la couverture de la vieille dame allongée sur le brancard à côté du mien. Au contact de l’air chaud qui s’échappait du tuyau, la couverture se gonflait et il m’a semblé qu’avec l’aide d’un ou deux souffleurs supplémentaires et d’un peu de bonne volonté, cette dame pourrait bientôt léviter.
    J’ai refermé les yeux.
    L’infirmière est revenue me voir. « Bon. Votre pression est bonne, je vous envoie au parking. » Elle a dit tension, mais que voulez-vous, entre le panda et les tentatives de lévitation de ma voisine, j’étais encore un peu perdu. Un aide-soignant a surgi et m’a souri avec quelque chose dans le regard qui pouvait s’apparenter à du sadisme ou de la malice, et, posant ses deux mains fermement sur les poignées du brancard, m’a entraîné au pas de course dans un enchevêtrement de couloirs, les néons défilaient au plafond, créant un effet stroboscopique, nous frôlions parfois des silhouettes en blouses bleues ou blanches, jusqu’à enfin rejoindre une chambre — ma chambre où, après qu’il m’a laissé là, je constatais que, sous ma couverture, j’étais à peu près nu. Une infirmière est venue peu après m’apporter une « collation », une madeleine industrielle et une tranche de fromage sous cellophane, et seulement alors, j’ai su avec certitude que je ne rêvais plus.


    Le chagrin

    Le 21 janvier 1879, Flaubert écrit à sa nièce Caroline : « malgré des efforts de volonté gigantesques, je sens que je succombe au chagrin. Il est temps que ça finisse. Ma santé serait bonne si je pouvais dormir. J’ai maintenant des insomnies persistantes ; que je me couche tard ou de bonne heure, je ne puis plus m’endormir qu’à 5 heures du matin. »
    Cinq heures, c’est l’heure où je me rendors. Mes insomnies viennent à trois ou quatre heures, et je rumine alors, et succombe au chagrin. Flaubert a le mot juste. Ce ne sont pas des angoisses. C’est la vérité crue qui s’impose à moi ; le temps qui passe, les années perdues et qui ne se rattrapent pas. Je peux bien mourir demain ou dans vingt ou trente ans, j’aurai toujours ce vide que j’ai laissé se creuser dans ma vie. Je n’ai plus de regrets, mais j’en ai du chagrin.


    Je porte seul le poids des sentiments

    Le corps est un territoire hostile. Ne vous approchez pas trop près : je parais calme, mais je mords parfois. Des anguilles glissent dans mes veines. Elles se nourrissent de ce que je tiens caché. Et elles ont faim. Je les sens qui vibrent, créatures électriques sous ma peau de papier de verre. Elles sont moi comme je suis mon père, mon frère et tous mes morts, et nous sommes multitude. Avec elles je me sens en danger et plus fort. Avec elles je me sens vivant. J’écris pour ne pas me noyer. Mes mains tremblent quand les mots sortent. Ce que j’appelle libération ressemble à de l’épuisement. La littérature qui ne risque rien ne coûte rien.