Chaque dimanche, le journal de la semaine.
Des cathédrales
… on ne peut bien décrire la vie des hommes, si on ne la fait baigner dans le sommeil où elle plonge et qui, nuit après nuit, la contourne comme une presqu’ile est cernée par la mer… — Marcel Proust, Le Côté de Guermantes
Est-ce la faim qui me taraude ? La fatigue ? L’envie de changer de perspective, peut-être ? Ou la colère ?
Est-ce que je suis en colère ? Parfois, c’est évident. D’autre fois, je porte un masque. Mais la colère gronde. Je suis en colère après le cancer qui m’a pris par surprise. Je suis en colère après moi-même pour avoir laissé filer les années, reportant au lendemain les décisions que j’aurai dû prendre aussitôt. Je suis en colère après moi-même pour avoir toujours cru en ma bonne étoile, sans jamais comprendre qu’on ne récolte que ce que l’on sème. Je suis en colère de m’être toujours satisfait de ce qu’on voulait bien me donner, sans jamais répondre tout à fait aux attentes que l’on plaçait en moi.
J’ai longtemps été en colère après mon père, pour de mauvaises raisons. J’étais en colère après lui, parce que c’était mon reflet qu’il me renvoyait. Je suis en colère après moi-même de l’avoir jugé, en colère de ne pas l’avoir compris, et en colère après ma mère pour avoir trop longtemps choisi son camp par principe.
Je suis en colère après les hommes qui saccagent et détruisent, qui tuent et font souffrir parce qu’eux mêmes, certainement, sont en colère.
Je suis en colère parce que j’ai mal. Parce que je souffre dans mon corps ; parce que je souffre également d’un mal pour lequel il n’existe pas de cure, auquel on donne le joli nom de mélancolie, pour le parer d’un vernis romantique.
Je suis en colère parce que je ne comprends pas d’où je viens, ni pourquoi je suis parfois si triste, et je suis en colère parce qu’au fond, c’est quand je m’abandonne à cette mélancolie que je me sens le plus en phase avec moi-même.
S’agit-il d’une inclinaison naturelle, ou est-ce plutôt le fruit d’un traumatisme lointain ? Je suis en colère après ma mère — oh ! tellement en colère après elle pour son inconséquence et les blessures qu’elle a infligées à ses enfants.
Je suis en colère après ce beau-père qui disait voir en moi le fils qu’il n’avait pas eu, en colère après lui pour m’avoir traité comme tel et transmis le goût précieux des livres et s’être révélé un salaud à la fin, et je suis en colère après moi-même de ne pas avoir cherché, à l’âge adulte, à le revoir pour me confronter à lui, et d’avoir attendu sa mort pour enfin m’en rendre compte.
Je suis en colère après mon frère d’avoir été jaloux de l’immense amour que me donnait maman, et dont il se croyait privé, sans comprendre que je n’y étais pour rien. Je suis en colère après lui pour les mots lâchés à mon encontre et qui me hantent encore, et je peux bien m’en vouloir d’être en colère après lui, après les efforts qu’il a faits ensuite pour racheter le passé, ma colère est toujours là, c’est un torrent de violence qui ne trouve pas à s’exprimer maintenant que lui aussi est mort, une colère mêlée de culpabilité, ce qui la rend plus pernicieuse encore.
L’écriture est un exutoire à la colère et un saut dans le vide dont on espère qu’il nous conduira à édifier des cathédrales. Il faudrait désarmer les colères, après les avoir une à une nommées. Balayer les ruines du passé et commencer de rebâtir. Retrouver le sommeil, m’abandonner à ses marées, et peut-être enfin me retrouver, parce que je ne cherche jamais que moi-même, quand je cherche à donner un sens aux choses qui m’entourent. Je ne cherche jamais que moi-même, quand je crois voir une réponse à l’univers dans une série télé. Je ne cherche jamais que moi-même, quand je scrute une toile de Basquiat à m’en faire saigner les yeux ; quand je relis dix fois chaque mot d’une phrase de Marcel Proust pour en comprendre les mécanismes. Je ne cherche jamais que moi-même, quand je cherche à comprendre les ressorts psychologiques des personnages que je m’invente pour les mettre — peut-être — dans un livre.
Et n’est-ce pas moi que je cherche encore quand je dis que je cherche Dieu ?
Laisser un commentaire