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Mes deux newsletters de juillet, Signal/Bruit #102 et Bruit/Blanc #16, sont désormais en ligne.
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Chaque dimanche, le journal de la semaine.
À partir d’un certain point, il n’y a plus de retour. Ce point est à atteindre. (Kafka)
C’est parfois malgré soi qu’on arrive là où l’on voulait être. Je crois en la magie, mais je ne crois pas aux coups du sort. Les choses n’arrivent pas seulement par hasard. Si l’on désire une chose ardemment et que notre cœur est pur, il est probable qu’avec un peu de patience on finisse par l’obtenir. Cependant, il faut être prudent : les forces en jeu ne se manipulent pas à la légère. Rien ne se perd. Rien ne se crée. Ce qui nous est donné est repris par ailleurs.
Il y a toujours une part de tragique dans nos vies.
Don’t practice pieces you’ll be playing later. This has the effect of dulling and blunting the performance when the playing is for real. So, practice something else which addresses the same concerns.1 (Robert Fripp)
Ce qui est vrai pour la musique l’est aussi pour l’écriture. Il s’agit moins de faire ses gammes que de se mettre en marche, préparer la performance que sera le texte destiné à être déclamé ou publié.
Fripp encore : « The first takes were warming up. Then, I leant into it. Looking over the guitarist’s shoulder, as I do from time to time, I noticed that this was more than a metaphor: the body physically leant forward a little, and the playing reflected this: phrases got pushed slightly ahead of the beat, felt a little edgier, even a little unhinged. In other words, the notes were performed rather than played, the difference between accuracy and music. »2
C’est cela, précisément, que je recherche quand j’écris : la musique avant la précision. C’est la musique qui porte l’émotion.
Du véritable adversaire un courage illimité se diffuse en toi. (Kafka)
Imagine un peu : les épreuves que tu traverses ne sont pas des portes qui se referment ; c’est un poids dont tu te délestes.
Tu ne le sais pas encore, c’est ta nouvelle vie qui commence. Que dis-tu ? Oui, c’est normal que tu pleures après avoir médité. Tu as besoin de montrer ton vrai visage — tu dois montrer ton vrai visage maintenant, à toi-même, et aux autres.
Ton âme est plus pure que tu ne le crois. Tes péchés sont depuis longtemps pardonnés. Toutes les fautes que tu as commises en chemin t’enseignaient quelque chose sur toi-même. Il fut un temps où tu pouvais choisir. Un temps d’opportunités. Un temps où l’univers t’appartenait, à condition de le réclamer. C’était trop, sans doute. Il te manquait la confiance. Tu t’es contenté de ce qui s’offrait en premier, tu avais peur de t’aventurer trop loin, peur de trébucher, de tomber ou te perdre. Bien. As-tu été heureux ? Il y a eu de grandes joies dans ta vie. Il y a eu des chagrins et des peines. Plus d’une fois, tu t’es senti trahi. Toujours à un doigt du bonheur, hein ?
Mais tu n’as jamais vraiment perdu ta route. Quelque chose de plus fort encore que ton cœur bat en toi depuis le jour qui t’a vu naître. Cent fois, on t’a humilié. Mille fois, tu t’es renié. D’autres ont connu ça avant toi, qui ont fini par se retrouver. Combien de fois as-tu vu tes ambitions contrariées ? Combien d’occasions gâchées ? Combien d’échecs, combien de deuils à porter ?
Plus que tu ne peux dénombrer, et pourtant, c’est ta chance. Il t’a fallu apprendre à tomber pour ne plus avoir mal ; panser les blessures — les tiennes et celles que tu as infligées.
Où te tiens-tu aujourd’hui ? Debout, sur tes deux pieds. Au sommet du monde, si tu le voulais vraiment. Tu croyais avancer en ligne droite et qu’il n’y aurait rien au bout. Pourtant, souviens-toi : tu avais 16 ans, le prof vous avait proposé un étrange exercice : vous deviez découper une bande de papier, et, après lui avoir imprimé une torsion, en joindre les extrémités avec un bout de scotch. Tes camarades avaient fait peu de cas de l’exercice, qui s’était terminé dans le brouhaha, avant d’être interrompu par la sonnerie de la fin des cours. Mais toi, tu avais rapporté chez toi ton ruban de Möbius. Tu en faisais la démonstration à qui voulait bien t’écouter. Chaque fois, un sourire poli. Toi, tu pressentais quelque chose qui allait au-delà du simple phénomène physique. Quelque chose ébranlait tes certitudes. Tu ne le savais pas encore : il n’y a pas de ligne droite, il n’y a pas de sens, ni de début ou de fin. Il y a un chemin que tu laboures sans cesse, où tu marches sur tes pas et dans les pas de ceux qui t’ont précédé et t’ont ouvert la voie, et où rien, jamais, n’est impossible. Sauf si tu cesses d’y croire.
Tout craque. Tout se tend. Quatre heures de sommeil, est-ce bien raisonnable ? Tout pèse, et rien n’apaise. Les journées s’étirent jusqu’à l’épuisement. Il y a cependant toujours de très brefs moments de répit. Profite des interstices. Ne laisse pas passer la joie quand elle se présente. Cultive le bonheur. L’heure des moissons viendra bientôt.
Essaye donc de ne pas lutter. Regarde autour de toi. Les objets qui te sont familiers ont peut-être quelque chose à te dire. Abandonne-toi au temps qui passe. Laisse-toi porter par la vague. Le flux t’emportera loin, jusqu’à toucher du doigt le futur. Quant au reflux, ce n’est jamais un retour en arrière : c’est prendre du recul. On ne gagne peut-être pas toujours à ce jeu, mais rien n’est jamais perdu, car il n’y a rien à perdre, sinon soi-même, si l’on refuse de jouer.
Ne travaillez pas les morceaux que vous jouerez plus tard : cela a pour effet d’affadir la performance le moment venu. Travaillez autre chose, qui réponde aux mêmes exigences. ↩︎
Les premières prises étaient un échauffement. Puis je me suis penché en avant. Regardant par-dessus l’épaule du guitariste, comme il m’arrive de le faire de temps à autre, j’ai constaté que c’était plus qu’une métaphore : le corps s’était physiquement incliné légèrement en avant, et le jeu s’en ressentait — les phrases se trouvaient poussées légèrement en avance sur le temps, sonnaient un peu plus acérées, presque déréglées. En d’autres termes, les notes étaient interprétées plutôt qu’exécutées : la différence entre la justesse et la musique. ↩︎
Chaque dimanche, le journal de la semaine.
We are all apprentices in craft where no one ever becomes a master (Hemingway)
Prisonnier du labyrinthe, je courais à l’aveugle et me cognais aux murs. Il a suffi que je prenne de la hauteur pour comprendre : les murs auxquels je me cogne sont ceux que je m’invente. Je sais depuis que la véritable épreuve n’était pas le labyrinthe, mais trouver ma voie une fois sorti.
On croit avoir à portée de main toutes les informations, tout le savoir du monde, et pourtant… Ce que l’on ne peut trouver qu’en soi, c’est la magie : l’art de transformer la matière du monde en quelque chose d’unique, qui se tient hors du temps.
Depuis l’annonce de mon cancer en novembre 2024, la mort m’est devenue une présence régulière. Elle m’a épargné pour le moment, mais elle frappe autour de moi. On ne sait rien de la mort, sinon du sentiment de perte, du chagrin qui s’empare de ceux qui restent. Les religions nous promettent une résurrection, la vie éternelle dans un lieu éthéré, paradisiaque. Certains veulent croire que nos âmes rejoignent un grand tout et qu’ainsi, rien ne disparaît.
Je ne le crois pas. C’est en nous que nos morts restent vivants, tant que nous pensons à eux.
« C’est étrange », écrit Thierry dans son journal de juin, « je n’ai pas ressenti la mort d’Isa comme traumatique, plutôt comme un état de grâce, ce qui est assez dingue pour un athée. Si Isa était morte dans une chambre d’hôpital en mon absence, j’aurais vécu ça autrement, mais tenir sa tête jusqu’au bout a été comme capter Isa en moi, la prendre, la recueillir. »
Un peu plus haut, il dit aussi : « Elle a voulu vivre, et je veux vivre pour elle, pour la maintenir vivante en moi. »
Mon père est à mes côtés presque chaque jour depuis qu’il est parti, il y a bientôt quatorze ans. Que restera-t-il de lui, lorsque je ne serai plus là, ni mes frères, ni ma sœur ? Quand tous ceux qui l’ont connu auront à leur tour disparu ? Il ne restera rien. Des photos, des lettres, sans doute, mais qui ne signifieront rien à personne, pas même à mes enfants qui l’ont si peu connu.
Mais n’est-ce pas là ce qui rend la vie si belle ? Sa singularité ?
J’ai appris hier la mort d’Om Malik. Depuis plusieurs années, je lisais ses articles, m’intéressais à ses photos. Par la manière qu’il avait d’écrire, il avait su tisser un lien avec ses lecteurs. Il me semblait presque le connaître.
Quelques jours avant sa mort, il postait sur son blog un billet : Taking a Few Days Off. « I am taking a few days off. No posts here, no newsletter, no notes from the road. Things will be quiet on om.co until I am back (…) I will see you in a few days. »
Sans doute se savait-il malade, et les quelques jours off, il les passerait à l’hôpital. Mais jamais on ne se résigne tout à fait à la mort, pour soi, ou pour les autres.
Comprendre ce bonheur, le sol sur lequel tu te tiens ne peut être plus grand que les deux pieds qui le recouvrent. (Kafka)

L’homme est assis, la tête penchée en avant. Sa bouche est posée sur l’embouchure de son instrument, ses doigts sur les pistons. Ses yeux sont clos. À cet instant précis, le sol sur lequel il se tient, limité à ses deux pieds fermement ancrés, est un portail qui ouvre sur un monde plus vaste dont sa musique porte l’écho. Est-ce un air de béatitude qui enveloppe son visage ? We’re not Bohemian, remember. Beat means beatitude, not beat up…, disait Kerouac.
De quand date cette image de Donald Byrd jouant de la trompette assis dans le A train, à New York ?
J’en connais précisément la date : 23 septembre 1992. C’est ce jour-là que j’ai collé dans mon journal la carte postale reprenant la photo de William Claxton, prise un jour de 1959.
Que signifiait-elle alors pour le jeune homme que j’étais ? Que dit-elle de moi aujourd’hui ?
Il y a bien sûr le médium, la photo elle-même, un noir et blanc superbe, la composition parfaite. La photographie, déjà, me prenait par la main.
Il y a le musicien ensuite, absorbé par la musique qu’il joue. L’idée que je me faisais de « l’artiste », tel que je rêvais de l’être.
Enfin, il y a le jazz. Je le découvrais tout juste en 1992. Un apprentissage. Je ne comprenais pas le jazz. Je voulais l’aimer de toutes mes forces. J’ai beaucoup lu, écouté les classiques. Encore et encore. Et puis j’ai regardé. Donald Byrd, les yeux clos, par exemple. Il faut parfois traverser le regard d’un autre pour trouver ce qu’on aimait déjà sans le savoir. J’étais perdu. Tout s’est peu à peu éclairé. Beat signifie béatitude, et non être abattu…
Le jazz ne m’a jamais quitté.

Chaque dimanche, le journal de la semaine.
Il fut un temps où j’étais roi. À cinq ans, rien ne résistait à l’enfant prodige, ses boucles blondes, son sourire angélique. L’amour que je recevais était sans partage ; j’étais le soleil et l’univers tournait autour de moi.
Il fut un temps où je conquérais le monde. À 17 ans, je traversais les mers et multipliais les conquêtes. Le sexe était facile. Rien ne résistait aux mèches blondes et au sourire carnassier de l’enfant prodigue.
Il fut un temps où j’avais toutes les cartes en main. L’or me brûlait les doigts. L’amour était encore une promesse, les combats furieux. À 30 ans, je courais si vite que je ne voyais plus rien.
Il fut un temps où je perdais toutes mes batailles. Après m’être relevé des décombres, à l’âge des premières rides, des premiers cheveux blancs, contemplant le champ de ruines qu’était devenu mon royaume, j’arborais un sourire désenchanté.
Je me suis levé ce matin, le corps fourbu et dans le miroir la lumière du néon faisait briller des reflets argentés dans mes cheveux. J’ai adressé un sourire compatissant à mon double désabusé. J’ai plongé mes yeux au fond de mes yeux et j’y ai vu briller encore les derniers feux des promesses d’autrefois. J’ai coiffé mon casque et attendu que s’élèvent les tambours et les chœurs. J’ai ouvert grand la porte : le soleil brillait, qui m’inondait de sa lumière, et j’ai couru vers lui une dernière fois ; je riais de toutes mes forces, à bout de souffle, laissant derrière moi mon empire disloqué.