Je préférerais ne pas

NOTE : j’ai écrit ce texte, dans une sorte d’urgence, au lendemain des attentats de janvier dernier. Je ne voulais pas le publier à chaud, et le relisant plus tard, je le trouvais peut-être trop naïf.
Après les évènements terribles de la nuit passée, je me dis que c’est le monde, sans doute, qui manque un peu de naïveté.


 

POET — I have not seen you long : how goes the world?
> PAINTER — It wears, sir, as it grows.
> (Shakespeare, Timon of Athens)

Il ne se souvient pas précisément de comment, cette fois, ça a commencé. Il sait que c’est quelque chose qui a toujours été là, latent, qui s’est exprimé avec plus ou moins d’acuité selon les époques. Sous cette forme, vraiment, c’est apparu longtemps avant lui, dans un siècle désormais révolu, un siècle aux idéologies rances. Il y eut une guerre en ce temps-là, une guerre terrible, si terrible qu’après on crut le mal définitivement éloigné. Il était seulement tapi dans l’ombre, caché dans les replis sombres de l’âme humaine. Il attendait son heure, qui inéluctablement finirait par venir : son heure revenait toujours.
La menace du mal, diluée dans les tics de langage, était devenue un épouvantail qui n’effraie plus les corbeaux. Le mal lui-même prenait des formes différentes qu’il devenait difficile d’identifier, des formes en apparence opposées. Toutes visaient cependant la même chose : asservir et humilier les hommes. En attendant, autre chose occupait les esprits. Le climat s’était détraqué, et ça durait depuis un moment. On en parlait et on ne faisait rien. C’était l’hiver et il faisait chaud comme au printemps. Aux actualités, on parlait des conséquences de ce réchauffement, et il crut entendre un poème, aussi il s’empressa de noter la litanie du présentateur :

Quand la Seine débordera
Les autoroutes seront sous les eaux
le RER inondé
le carburant rationné
et le métro fermé

Il replia précautionneusement le papier sur lequel il venait d’écrire, et le glissa dans son portefeuille ; très vite, il n’y pensa plus.

Il faisait chaud tout le temps, et même si on savait que ça n’était pas normal, on en plaisantait parce qu’on croyait ne rien pouvoir y faire, et parce que la chaleur était agréable. On oubliait qu’elle était propice à la prolifération des bactéries. La chaleur engourdissait aussi les esprits, les idées complexes nous échappaient, on ne savait plus penser ; le mal revenait, rampant. Le mal proliférait, ses formes étaient multiples, mais le but était toujours le même : le mal voulait faire le mal.

Après, les choses se sont précipitées, il y eut le chaos et la confusion, mais il n’a pas oublié cette première journée qu’ensuite, pourtant, on fit disparaître de l’histoire officielle. Personne vraiment n’avait pu l’oublier, mais tous étaient déjà si bien préparés qu’ils acceptèrent sans trop rien dire de ne plus en parler, et bientôt on savait que ça n’existerait plus.
Un évènement terrible eut lieu ce jour-là, un crime qui provoqua presque partout la stupeur et l’effroi. Au nom d’une idée, on avait tué sauvagement des personnes dont le seul crime était de s’en être moqué. Alors, partout, les gens se sont levés. Ils étaient choqués et ils sont sortis marcher dans les rues. Mais déjà, dans l’ombre, certains se frottaient les mains : ces meurtres, ils ne les avaient pas commis, pourtant ils allaient leur profiter. L’idée abjecte qui avait conduit à tuer cette fois-ci n’était pas la leur, mais elle poussait dans le même terreau ; comme la leur, elle était une forme du mal.
Sous le coup de l’émotion, beaucoup étaient allés manifester le soir même. Il se souvient que l’ami d’un ami, après la manifestation, avait été renversé par une voiture en rentrant chez lui, tué sur le coup, et le chauffard s’était enfui. Ça n’avait rien à voir, mais il y avait vu un lien avec les évènements du matin, comme une prémonition, un oracle funeste.
L’histoire, par la suite, avait été tant de fois réécrite, par couches successives si souvent transformée, qu’elle ne faisait plus sens. Tout était désormais si confus que les gens, pour la plupart, préféraient simplement oublier. Lui, il n’oubliait pas. Il y avait eu une grande marche organisée peu après, mais il n’avait pas voulu y participer. Sa colère est trop forte et sa peine bien trop lourde à porter pour pouvoir marcher. Il savait aussi que pendant que certains marchaient, d’autres allumaient des feux. Alors il était resté chez lui. Il avait relu un très vieux texte qui parlait d’un greffier consciencieux et discret qui sans raison refuse bientôt tout nouveau travail. « Je préférerais ne pas », oppose-t-il simplement à chaque nouvelle demande de son employeur. Il ne savait pas pourquoi, mais ce livre résonnait fortement en lui. Il l’avait lu plusieurs fois par le passé, et chaque fois quelque chose lui échappait, mais aujourd’hui tout semblait faire sens. Il n’aurait pas su l’expliquer autrement, et cette phrase tournait maintenant dans sa tête comme un mantra : « je préférerais ne pas ».

Il repensa à Woodie Guthrie, à sa guitare sur laquelle, en 1941, il avait peint « this machine kills fascists. » Les fascistes aujourd’hui avaient tué ceux qui s’exprimaient avec de l’encre et du papier plutôt qu’avec des armes. Aujourd’hui, ils avaient gagné, mais dans une plus grande perspective, croyait-il, c’est le stylo qui gagnait. Il en était convaincu : ce sont les mots, toujours, qui tuent les fascistes. Des jours sombres toutefois se profilaient à l’horizon. Profitant de l’émotion suscitée, on fit passer très vite de nouvelles lois. Au nom de la défense de la liberté, on contraignait celle-ci. On le faisait pour lutter contre le terrorisme, mais se faisant, on accréditait sa victoire. Les gens, au prétexte qu’ils n’avaient rien à se reprocher, ne voyaient pas le mal qu’on faisait en leurs noms. Les mots inscrits aux frontons des mairies, vidés de leurs sens, n’étaient déjà plus des idées, mais des slogans publicitaires. Le combat était perdu d’avance.
Il y eut des émeutes, sans que personne sache qui était derrière. Beaucoup y trouvaient leur compte. Le feu grondait, et les autorités tentaient comme elles pouvaient d’éteindre l’incendie. Les foyers étaient trop nombreux, les combustibles différents, il était impossible de contenir tous les feux : ce fut vite un seul brasier qui enflammait tout. On prit de nouvelles mesures, des mesures d’exception, disait-on, mais on ne savait déjà plus qui prenait ces mesures. Les informations étaient contradictoires, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’information. Un long silence, et puis plus rien. On ne parlait plus de rien. À la télévision, les visages étaient les mêmes, seulement il y en avait qu’on ne voyait plus. On jouait désormais partout la même partition, une petite musique suave et rassurante. Le discours, parfaitement rodé, était partout repris : il n’y avait plus à s’inquiéter. Ceux qui s’inquiétaient quand même finissaient par se taire, où bien ils disparaissaient. On ne les entendait plus. Le mal, on n’en parlait plus. On ne parlait plus vraiment de rien. Les livres aussi ne parlaient plus de rien. Le livre qu’il lisait au moment des évènements, il le lisait encore, il le relisait toujours, mais il n’en disait rien. Ce livre, avait-il remarqué, on ne le trouvait plus nulle part. En tout lieu, au café, au travail, dans les médias, on parlait de la pluie et du beau temps, mais le temps lui-même était sujet à controverses, et on savait qu’il valait mieux éviter les polémiques. On parlait dans le vide. Les esprits étaient vides, d’autres s’occupaient de penser à notre place. Le monde était devenu terne, mais il se voulait rassurant.

On la croyait éradiquée, la peste était revenue : peu à peu, se disait-il, elle contaminait toute l’Europe.
Des affiches officielles, sur les murs des villes, présentaient des hommes et des femmes au travail, à la ferme ou à l’usine ; parfois c’étaient des soldats. Tous rayonnaient, ils avançaient la main sur le cœur. Les couleurs dominantes étaient celles du drapeau national. Ailleurs, on mettait en garde contre un ennemi intérieur invisible : les affiches alors étaient sombres, des créatures rampaient dans l’ombre qui menaçaient des enfants, un numéro de téléphone était inscrit en chiffres rouge sang.
Un jour, il soupira en passant devant l’une d’elles, et presque aussitôt il entendit murmurer dans son dos. Il pressa le pas sans se retourner. Il s’en voulait de n’avoir pas fait face : il n’avait, après tout, rien à se reprocher. Il arriva chez lui, certain de ne pas avoir été suivi. Mais la peur, elle, le poursuivait encore, et ça le mit dans une rage folle. Il jeta sa veste par terre, renversa son bureau. Il prit ses livres qu’il lança contre l’écran de sa télévision. Enfin, il se calma un peu, et il entreprit de tout ranger. Une phrase de Gilles Deleuze lui revint en mémoire : Fuir, mais en fuyant, chercher une arme. En soulevant sa veste, il vit son portefeuille à terre qui s’était ouvert en tombant.
En le ramassant, une feuille s’échappa qu’il attrapa au vol. C’était quelque chose qu’il avait autrefois recopié, il s’en souvenait. En le relisant, il comprit pourquoi il l’avait fait. Le texte était un poème, le poème un message, ce message, un espoir. Il prit une feuille de papier, un gros feutre noir, et entreprit de recopier le texte en lettres épaisses. Il le relut, quelque chose manquait, et il ajouta sans y réfléchir quelques mots à la suite. Il prit une autre feuille et recommença, et plusieurs fois il fit ainsi. Il trouva dans un tiroir du film adhésif, et, profitant de ce que le soir tombait, il se glissa dans la nuit et retourna là où un peu plus tôt il s’était arrêté et avait haussé les épaules. S’assurant cette fois qu’il était seul, il accrocha son texte sur l’image de propagande. Il se recula pour le lire :

Quand la Seine débordera
Les autoroutes seront sous les eaux
le RER inondé
le carburant rationné
et le métro fermé

Quand la Seine débordera, il faudra nous lever,
il nous faudra courir et nous retrouver,
traverser la ville inondée

Sa feuille paraissait minuscule, perdue au milieu de la grande affiche rouge, et son texte pouvait ne rien vouloir dire, il se sentait soulagé et fier. Pour la première fois, après tant de temps, il était debout. Il courut à travers la ville, en différents endroits, pour coller ses feuilles sur les murs. Il rentra épuisé chez lui aux premières heures du jour, mais ne parvint pas à dormir. Le lendemain, il constata que ses affiches avaient disparu. Mais les jours suivants, d’autres réapparurent. Et d’autres encore. Ça n’était jamais la même écriture, et bientôt c’étaient d’autres mots, mais tous disaient la même chose. Il y eut des dessins et des caricatures, et les gens se remirent à rire. On ne le disait pas ouvertement, mais on savait désormais que le roi était nu.

Un soir, il sortit avec ses feuilles sous le bras, mais juste comme il venait de fixer l’une d’elles sur un mur, un agent s’approcha, lui intimant l’ordre de le suivre. Il avait une arme à la main. Dans l’ombre, il perçut des ombres mouvantes, des yeux qui l’épiaient, guettant sa réaction. Il y avait des gens qui ne s’avançaient pas encore, mais qui étaient maintenant tous derrière lui. Alors, très calmement, il se tourna vers l’agent, et lui dit simplement ces mots qu’il s’était si souvent répété : je préférerais ne pas.


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