Kiyoko (Quitter Flore)

Tokyo 2007

J’appelai Flore une dernière fois depuis Roissy, tandis que s’affichaient sur les écrans face à moi les vols en partance. Je l’entendis me dire à l’oreille des mots tendres, des mots simples, des mots du quotidien, des mots qui me rattachaient encore à elle mais auxquels je ne répondais déjà plus que distraitement. Je n’étais déjà presque plus là ; en fait, j’étais déjà parti. Atlanta, Cincinnati, Orlando, New-York ou Toronto ; Bangalore, Bombay, Islamabad ; Abou Dabi, Addis-Abeba ou Tel Aviv ; Bangkok, Hô Chi Minh-Ville, Hong Kong, Kuala Lumpur, Pekin ; Bergen, Kiev, Londres, Oslo, Reykjavík, Zagreb ; vols Air France, Cathay Pacific, Delta, KLM, SAS… Je me sentais pris d’ivresse, avec chevillée au corps l’envie de partir loin, de tout quitter. Mon coeur se pinça quand je reçus le texto que Flore envoya, alors même que nous venions tout juste de raccrocher. Un « Je t’aime » de la dernière chance, envoyé dans l’urgence, non plus un sms mais un sos. J’aurais voulu répondre, la rassurer. Je ne le pouvais pas. je levais les yeux, mon vol s’affichait : Tokyo Narita, départ 22h30, embarquement immédiat. Je rangeai mon téléphone dans ma poche et Flore dans un coin de mon esprit. Pour l’heure, j’étais seul. Seul et libre. Je m’avançai vers le guichet, regardai autour de moi. Je ne reconnus personne. Le vol dura près de onze heures. On nous servi rapidement un repas, un avant-goût sous cellophane d’un ailleurs lointain… Après avoir lu mon journal, joué sans conviction avec la console multimédia fixée à mon siège, je chaussai les écouteurs de mon lecteur Sony et fini par m’endormir au son de Miles Davis. Je dormis pratiquement tout du long. Arrivé à Narita, les douanes passées, je retrouvai les personnes qui m’accompagneraient tout le séjour, libraires et journalistes qui tous, comme moi, venaient ici pour la première fois. Le trajet en bus jusqu’à l’hôtel me sembla interminable. Il faisait nuit lorsque nous arrivâmes à l’Intercontinental Tokyo Bay, mais je n’avais pas sommeil. J’allai poser ma valise dans ma chambre, au 13ème étage. La climatisation était poussée au maximum. J’ouvris les rideaux, contemplai la ville illuminée depuis la baie vitrée. Je décidai de ressortir. Je descendis au lobby déposer ma clé, et me lançai à l’assaut de la ville. Je savourai chaque seconde de liberté retrouvée, respirant à plein poumons, captant les odeurs si particulières du lieu, marchant le long des grandes avenues. Nous n’étions pas dans un quartier particulièrement vivant, et pourtant de nombreux commerces étaient encore ouverts. Comme j’avais faim, je poussai la porte d’un restaurant et commandai un plat en me fiant à sa photo. Impossible au goût de dire ce que c’était, mais j’étais affamé et y trouvais mon compte. Plus tard, au détour d’une rue, cachés dans la pénombre sous une voiture en stationnement, j’aperçus des chats que je pris en photo. Il se faisait tard, presque trois heures du matin, mais mon horloge interne était encore réglée sur le début de soirée. J’avisai un combini, et m’engouffrais à l’intérieur. On trouvait de ces petites boutiques ouvertes jours et nuits à presque tous les coins de rue – plus de quarante-mille à travers tout le pays, avais-je lu. 7Eleven, AM/PM, Lawson ou Family Mart, elles offraient un large choix de restauration rapide, sandwichs, chips, sucreries, des plats chauds ou froids – ramen, nikuman ou onigiri, à consommer sur place ou à emporter. On y trouvait également toutes sortes de boissons, des produits de toilette, des journaux, magazines et mangas, et la possibilité d’accéder à différents services tels que banque, billetterie, tirages photographiques ou photocopies. Les combinis offraient sur quelques mètres carrés un instantané du Japon, certes partiel et limité, mais qui constituait une véritable aubaine pour les touristes, et je notais mentalement de revenir ici à la fin de mon séjour y dépenser mes derniers yens en barres chocolatées au thé vert et autres confiseries improbables, souvent plus proches pour un occidental du bonbon au poivre que de la savoureuse friandise promise par l’emballage. Parcourant les rayonnages, je remarquais l’utilisation fréquente de mots français pour les noms de certains produits, sensés leur conférer une touche d’exotisme et de prestige aux yeux des japonais, mais qui ne lassait pas de me faire sourire. J’avisais en particulier un chocolat qualifié de « Petite Bit » sur son emballage, que dans un élan potache je décidais aussitôt d’acheter pour l’offrir à Manu dès mon retour.

Tandis que j’attendais pour payer, la porte extérieure s’ouvrit et je la vis s’avancer dans ma direction. Elle s’appelait Kiyoko, je l’apprendrais plus tard, et je fus instantanément subjugué par sa beauté. Elle portait une tenue traditionnelle japonaise bleu nuit ornée de motifs à fleurs blancs, et tenait à la main un sac griffé Chanel. Ses cheveux auburn étaient relevés en un chignon traversé d’une baguette laquée noire. Nos regards se croisèrent et elle baissa aussitôt les yeux en rougissant. Ne pouvant me détacher d’elle, je payais rapidement et me retournai pour l’observer. Après quelques instants, elle passa à son tour en caisse avant de sortir du combini. Instinctivement, je me précipitais pour la rejoindre et l’appelais. Je m’excusais. Je lui expliquais en anglais que je souhaitais la photographier. « Pour la tenue », ajoutai-je, conscient de l’incongruité de ma demande. Elle rougit encore, sourit, accepta. Je pris très vite la photo et la remerciai, puis la regardai s’éloigner d’un pas rapide. Enfin je vérifiai le cliché sur l’écran de contrôle de mon appareil, pour constater que dans mon empressement j’avais omis d’effectuer les réglages nécessaires et la photo était floue. Ainsi donc, et alors que dans les jours qui suivraient la jeune femme allait entrer de plain pied dans ma vie, je n’aurais d’elle comme seul souvenir qu’un cliché maladroit aux contours indistincts, signifiant sans doute que cette aventure n’arrivait que pour marquer une transition.

De retour à l’hôtel, je pris une longue douche très chaude avant de m’endormir rapidement, pour seulement quelques heures, d’un sommeil lourd. Je me levai tôt, déjeunai frugalement, avant de me rendre au vingtième étage dans la salle offrant un accès internet aux clients de l’hôtel. Il y avait là deux ordinateurs, pour le moment déjà utilisés, aussi attendis-je mon tour en contemplant la baie de Tokyo depuis l’immense fenêtre qui me faisait face. La ville semblait différente le jour, et tout aussi fascinante. En bas, sous mes pieds, le trafic maritime était dense, et au-delà, la ville se déroulait en un entrelacs déconcertant de voies autoroutières encombrées. Un poste se libéra et j’entrepris d’écrire à Flore. Je ne savais pas bien par où commencer. Elle me semblait maintenant si loin de moi. Je m’escrimai tant bien que mal à lui envoyer quelques mots qui se voulaient rassurants, d’abord interloqué d’écrire en katakana puis, ayant trouvé comment paramétrer les caractères, mélangeai les lettres, cherchant vainement les accents, empêtré dans les touches du clavier QWERTY japonais, trouvant là une excuse un peu lâche pour ne pas écrire plus, pour ne surtout rien dire de sincère. Nous avions à neuf heures une réunion et j’arrivais parmi les premiers dans le salon réservé à cet effet. Nous étions une vingtaine à avoir fait le voyage, et après un café vite avalé, chacun prit place pour assister à la présentation des prochains jours. Je n’écoutais que distraitement les différents intervenants, tiraillé entre la fatigue et l’excitation du voyage. J’étais perdu, comme en transe, heureux d’être là et en même temps n’arrivant pas à m’ancrer dans le présent, et je fus pris d’un vertige plus grand encore lorsque je vis s’avancer vers l’estrade la belle jeune femme rencontrée la nuit même. Elle s’appelait Kiyoko ai-je déjà dit. C’est à ce moment que je l’appris. Elle avait 29 ans et était notre accompagnatrice pour toute la durée de notre séjour. Elle avait fait une partie de ses études en France et, vêtue cette fois d’un jean et d’un chemisier sage, elle affichait une assurance toute occidentale, en contradiction avec l’attitude réservée qu’elle avait eu avec moi quelques heures plus tôt. Nos regards se croisèrent mais elle ne parut pas me reconnaitre et moi, je n’en revenais tout simplement pas qu’elle soit là. Je voulus y voir un signe, décidai de ne plus la lâcher d’une semelle. Nous partîmes peu après en bus pour notre première visite et je m’arrangeai pour m’asseoir à quelques sièges d’elle, l’abreuvant d’un flot ininterrompu de questions sur le Japon, faisant mine de m’émerveiller de tout, oubliant complètement ma fatigue. Elle répondait patiemment et toujours avec le sourire à toutes mes sollicitations, mais jamais ne montra le plus petit signe de complicité, la moindre connivence. Pour finir, je commençais à douter. Etait-ce bien elle, en définitive, car enfin, quelle était la probabilité que je croise à nouveau une femme aperçue dans la rue en pleine nuit, dans une ville de deux-mille-cent-quarante-cinq kilomètres carrés et douze millions d’habitants ?

Nous visitâmes Akihabara, le quartier branché, déluge d’images sur écrans géants, de néons publicitaires aux couleurs acidulées, pluie de décibels se déversant jusque sur le trottoir des boutiques et des pachinkos. Au bout d’une heure j’étais sonné, ébloui mais soudain très fatigué. J’étais à cours de questions aussi, et de toute façon, Kiyoko ne disait rien qui puisse m’aiguiller. L’heure du repas était proche, nous avions quartier libre avant de nous retrouver tous au bus deux heures plus tard et je proposai sans trop y croire à mon accompagnatrice de déjeuner avec moi. Elle accepta et, une fois assise et après s’être assurée que nous étions seul, elle me demanda comment était la photo, et me promit que nous en referions une autre (ce que nous ne fîmes jamais). Elle me guida dans le choix du menu, toujours très douce, attentive à mes réactions, et au moment de partir, alors que j’allais me lever, elle posa sa main sur la mienne. Cela ne dura que quelques instants, elle m’effleura à peine, mais je sus que nous n’en resterions pas là. Pourtant, sitôt sortie du restaurant, elle prétexta une course urgente pour me laisser seul retrouver le chemin du bus. Je l’y retrouvai un peu plus tard, et à nouveau son attitude avait changé. Elle gardait une certaine distance, presque de la froideur, et ne semblait plus marquer la moindre sollicitude à mon égard. Le soir, un dîner traditionnel nous attendait au restaurant Tsukiji, du côté de Ginza. Comme toujours au Japon, le repas fut court, et lorsque nous sortîmes et que notre groupe commença à se disperser, je m’arrangeai pour me retrouver à nouveau seul avec elle. je lui demandais de me faire visiter le quartier, l’un des plus chics de Tokyo. Nous marchâmes ainsi près d’une heure, quand enfin elle me dit qu’il serait préférable de rentrer, qu’il était tard. Je voulus l’embrasser, mais elle détourna la tête. J’essayai encore. Elle me prit la main. « Allons à ton hôtel », me souffla t-elle à l’oreille. Nous passâmes la nuit ensemble, mais elle s’éclipsa au petit matin, et lorsque je la retrouvai au briefing, elle semblait encore une fois ne pas me voir.

Nous quittâmes en bus l’hôtel à huit heures, pour nous rendre à Kawaguchi, à une heure trente de Tokyo, chez Toppan, l’un des plus gros imprimeurs du pays. Dans un vaste hangar, on nous montra d’immenses rotatives, qui, à partir de plaques en résine (une spécificité toute japonaise), imprimaient sur du mauvais papier des pages de mangas ensuite assemblées, coupées, collées, façonnées en livre enfin, alors charriés sur des tapis-roulants pour finir empaquetés dans des cartons, prêts à être expédiés aux quatre coins de l’île. Il se mit à pleuvoir, la pluie tapait fort sur les carreaux et le toit en zinc, une pluie que nous n’attendions pas. Oh, j’avais bien essayé de regarder la météo à la télé avant de partir, mais j’étais resté incrédule, à la fois fasciné et sidéré devant le show du présentateur déroulant son numéro de clown triste ponctué de rires artificiels pré-enregistrés, et n’avais de toute façon rien compris à ses explications. Nous nous dirigeâmes vers la sortie, certains de nous faire arroser, mais non, c’était comme si les employés de l’entreprise avaient été mobilisés pour nous : ils nous attendaient, tous vêtus d’un ciré jaune à capuche avec à la main un parapluie orange transparent. Traversant la cour, les quelques mètres qui nous séparaient des bureaux, je levais les yeux vers le ciel gris et orageux, et à travers le plastique coloré il me sembla différent de ceux que j’avais connu : ainsi même le ciel ici était différent. Sur place, dans une grande pièce froide qui me rappela les cantines de mon enfance, nous déjeunâmes de plateaux-repas arrosés de thé glacé non sucré, suivi d’un café au lait froid en canette. En attendant le moment de repartir en bus, j’observai les japonais sur leur lieu de travail, tous en costume et en chaussons, leurs chaussures remisées dans des casiers prévus à cet effet. Je ne cherchai plus à capter l’attention de Kiyoko. Elle était tout à son rôle d’accompagnatrice, m’ignorant savamment, mais écoutant toujours respectueusement nos interlocuteurs, hochant alors la tête dans un même mouvement de soumission et de respect, avant de revenir vers nous pour nous traduire les propos échangés. Elle se tenait toujours un peu à l’écart, seule femme japonaise, enfermée dans ce rôle. J’aurai voulu partager avec elle mon expérience, mais c’était impossible. Je ne le pouvais pas non plus avec Flore, par mail, à cause de Kiyoko. J’aurai pu avec Juliette, avant, mais je ne le pouvais plus, et je réalisai que j’en souffrais.

A quatorze heures, nous repartîmes pour Tokyo, ou nous avions rendez-vous au siège des éditions Kodansha. Nous étions très en avance sur notre planning, et cela ne fût pas sans conséquence. On nous fit patienter un long moment dans le hall, tandis qu’une escouade de secrétaires et d’assistants s’agitaient en tous sens pour trouver monsieur Watanabe, chargé de nous accueillir. Il arriva enfin, visiblement contrarié, et s’entretint avec Kiyoko. L’échange fut vif, Kiyoko hochait la tête et une goûte de sueur perla sur le front dégarni de monsieur Watanabe. Enfin notre accompagnatrice se tourna vers nous, et avec un grand sourire nous dit que nous allions profiter de notre avance pour visiter les bureaux où travaillent ensemble les éditeurs et les rédacteurs de différentes anthologies manga, l’une de leurs activités principales.

« Hai », dit monsieur Watanabe en s’adressant à nous, fléchissant légèrement le buste, affichant maintenant un large sourire de soulagement. A notre tour, et dans un même mouvement non concerté, nous nous inclinèrent vers lui en marmonnant un arigatô gozaimas plus ou moins approximatif, dans un sympathique élan de mimétisme culturel. Nous grimpâmes plusieurs étages, traversant des salles où nous fûmes scrutés dans un silence assourdissant par des employés méfiants, pour déboucher enfin dans un vaste open space, sur lequel un vent de folie semblait avoir soufflé. Le bazar qui y régnait s’opposait à la stricte organisation des bureaux que nous venions de traverser : nous pénétrions dans l’antre des créatifs. Sur les tables s’entassaient des piles de revues colorées, les téléphones et les claviers des ordinateurs étaient enfouis sous des monceaux de paperasse. ça et là, entre des boules papiers froissés et des gobelets à moitié vides, des figurines tirées de dessins animés semblaient rejouer des scènes de combats. Les auteurs quant à eux s’affichaient en chemises hawaïennes, au milieu de quelques salary men égarés en costumes gris clair. Les murs enfin étaient recouverts de flow charts et d’affiches promotionnelles, où des héros de séries célèbres y côtoyaient des idols, ces jeunes femmes à la carrière aussi fulgurante qu’éphémère, extrêmement populaires au Japon (et tandis qu’Alain Delon continue d’incarner là-bas l’homme occidental dans toute sa splendeur, c’est à Sylvie Vartan que l’on doit cette mode jamais démentie, après le succès énorme en 1964 du film Idol o sagase qui fit d’elle, et pour toujours, l’idéal de la chanteuse adolescente ingénue et sexy. Ouh, l’influence culturelle de la France ! ). Enfin, vers 19h, nous reprîmes le bus pour rejoindre le très chic restaurant Dinagan. Et c’est seulement après, lorsque nous sortîmes de table à 21h, que je pus approcher à nouveau Kiyoko. Nous décidâmes de marcher un peu, avant de prendre le métro, la ligne circulaire de surface JR qui fait tout le tour du centre de Tokyo. Il y régnait l’affluence des heures de pointe, c’était pour beaucoup de cadres ivres morts l’heure de sortie des pubs. Nous descendîmes à Harajuku, près de Shibuya, et nous nous promenâmes un long moment sans que je réussisse jamais à prendre la main de mon amie, encore moins à lui arracher un baiser. Finalement, nous prîmes un taxi pour rentrer.

Lorsque je me réveillais, très tôt, le lendemain, Kiyoko n’était plus là. Nous avions fait l’amour et je m’étais endormi, elle en avait profité pour s’éclipser. Cela me contrariait encore, mais je n’avais plus le temps de trop y penser : on m’attendait pour une visite au marché aux poissons de Tsukiji. Là, les voitures avaient fait place aux vélos et aux scooters, les grandes artères de la ville s’étaient transformées en ruelles étroites, bordées de chaque côté d’échoppes de poissons frais, de légumes secs et d’épices, aux étals fabriqués à l’aide de cageots en plastique ou en bois, et derrière, devant des murs vides et sales, un empilement invraisemblable de cartons, sous des fils électriques qui pendaient du plafond, parfois rattachés à une bouilloire ou un vieux frigo hors d’âge, rouillé par endroits, sur lequel étaient fixés des tarifs et quelques photos. Les poissons, eux, étaient impeccablement rangés dans des bacs en polystyrène, proprement nettoyés et sous cellophane. Les allées étaient encombrées de diables et d’emballages isotherme soigneusement fermés, empilés à même le sol. Une fois dans l’immense halle du marché couvert, il nous fallut faire attention aux charriots mécanisés passant à toute allure entre les stands. Des thons géants gisaient encore congelés sur des palettes, et on les découpaient à la scie. Plus loin, de gros blocs de glace étaient débités à la tronçonneuse. Je m’approchai d’un comptoir, où un homme saisit devant moi dans un aquarium un poisson encore vif, lui trancha la nuque et, d’un geste rapide et assuré, introduisit une tige métallique dans son arrête dorsale, tige qu’il agita dans un mouvement de va et vient rapide tandis que l’animal se cambrait avant de mourir dans un dernier soubresaut. En agissant de la sorte, le poissonnier retirait la moelle épinière du poisson, ce qui permettait une meilleure conservation des chairs, une fraîcheur prolongée de plusieurs jours.

Et ainsi, pendant cinq jours, je parcourus Tokyo. Cinq jours d’immersion totale, à courir d’un bout à l’autre de cette ville tentaculaire, où le jour et la nuit se confondaient à cause d’un jet lag permanent, cinq jours de découvertes et d’errances, cinq jours sans sommeil, limitant à quelques heures les nuits pour ne pas perdre de temps, m’endormant ébloui dans les bras de Kiyoko pour me réveiller seul étourdi. Cinq jours d’une déambulation onirique dans un monde parallèle à la fois proche et inaccessible. J’y ai vu des femmes très belles, en tenue traditionnelle, s’abritant du soleil sous des ombrelles ; d’autres, sortant du bureau en fin de journée, toutes vêtues du même tailleur gris uniforme, boitant dans leurs chaussures à talons, accompagnées de leurs pendants masculins, en costumes également gris. J’ai vu des files de taxis en stationnement, les chauffeurs en gants blancs, fumant avec assiduité en attendant le client sans jamais couper leurs moteurs. J’ai fait l’amour à une femme qui ne se dévoilera finalement jamais, froide et distante toute la journée, déchainée la nuit. J’ai vu encore Asakusa, le jour, où sont des temples bouddhistes, bordés de boutiques proposant pèle-mêle des images religieuses et des figurines d’Ultraman et de Godzilla, et j’ai vu le théâtre Kabuki le soir, où j’ai photographié, sortant du spectacle, des femmes en kimono – Komon, Tsukesage ou Hōmongi-, accompagnées de leurs maris en costume sombre. J’ai mangé des tsukemono, des tempura, du tôfu, du riz, des algues et du poisson, et bu des canettes de boissons improbables. J’ai vu, cinq jours durant un monde nouveau, un monde inconnu et séduisant, un monde de possibles, un rêve dans lequel me glisser et disparaître pour me réinventer. Au vingtième étage de l’Intercontinental hôtel, j’attendais à nouveau mon tour pour accéder à internet, seul devant la baie vitrée, ne sachant quoi écrire à Flore, par où commencer, repoussant le moment de lui écrire, refusant de reprendre pied avec un quotidien qui m’apparaissait soudain si lointain et si banal, pris tout à coup par l’envie d’autre chose : l’envie d’une autre vie. Que m’arrivait-il enfin ? Que signifiait en réalité Tokyo pour moi ? La réalisation d’un rêve ? Une prise de conscience, plus sûrement : je réalisai que je me mentais à moi- même, et depuis trop longtemps. La vie que j’avais n’étais pas celle que je voulais mener. Et je me retrouvais devant un choix cruel : quitter Flore avant qu’il ne soit définitivement trop tard, et la rendre assurément malheureuse, ou rester, continuer à faire semblant, et faire le deuil de mes envies profondes. Abandonner Flore ou m’abandonner moi.

Je repartais le lendemain et je m’étais endormis dans les bras de Kyioko. Je m’éveillais tandis qu’elle refermait la porte sur elle, me quittant sans un mot, sur la pointe des pieds. Je ressentis une profonde angoisse mêlée de tristesse et après quelques minutes, je me levais à mon tour pour me lancer seul dans la nuit, cherchant à rejoindre à pied la tour de Tokyo que je voyais briller au loin. Des heures de marche, une longue errance, fuite improbable sous les néons de la ville, croisant des fantômes, me perdant mille fois, pour finir par arriver enfin, photographiant par en dessous la tour lumineuse, tâches oranges impressionnant mes clichés, photos abstraites d’une idée, souvenirs pour demain. Puis je rebroussai chemin, me perdant encore, me laissant guider par mon instinct, remontant les artères, multipliant les haltes, perdu dans des pensées que je laissai s’épanouir, s’ouvrir et se dérouler, des pensées qui toutes me conduisaient à Juliette, tandis que j’arrivais à mon hôtel. Alors je me précipitai dans le hall, je pris l’ascenseur, croisant des touristes improbables, russes et chinois, et parvenu à destination, jetant un oeil par la fenêtre sur la ville illuminée, je me connectai à internet et lui écrivis. Je lui dis où j’étais, ce que je voyais, dehors et en moi, et lui dis combien je pensais à elle. Que je pensais à elle tout le temps, que je ne pouvais pas l’oublier. Je lui parlais de Kyioko. Je lui parlais de Flore. Je lui dis ce que Kyioko m’avait révélé de ma relation avec Flore. Je lui dis que j’allais la quitter. Que dans ma tête, c’était déjà fait. Elle allait souffrir, mais je ne pouvais plus vivre dans le mensonge. Je ne pouvais plus faire semblant, continuer à me mettre entre parenthèses pour qu’elle vive son rêve. Je voulais vivre le mien, et le mien se jouait avec elle, Juliette. Je lui dis combien nos échanges me manquaient, que la complicité que nous avions nouée ne pouvait pas se défaire ainsi. Mon coeur cognait dans ma poitrine et chaque battement semblait marquer le temps qui me séparait d’elle. Elle avait peur, et alors ? Nous avons tous peur d’aimer. Elle avait peur de se mettre à nu, de tomber l’armure qu’elle s’était forgée, de se livrer sans arme à l’inconnu qui lui faisait face, qui s’avançait nu lui aussi et ouvrait ses bras pour la serrer fort et la réchauffer. On dit que l’amour dure trois ans. Où sept. Où neuf. On dit que l’amour ne dure pas. Qu’il finit toujours par se conjuguer au passé. Mais son présent est si beau qu’il vous transporte hors du temps. Il soigne les blessures anciennes, il fait repousser l’herbe verte sur des terres que l’on croyait brûlées. Je lui dit que j’étais fou. Je lui dit que j’étais triste et heureux à la fois. Que je m’étais perdu et qu’elle devait me retrouver…
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(Texte extrait du roman Votre profil plaît déjà beaucoup – éditions Numeriklivres).

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