Étiquette : atelier d’écriture

  • Avancer, un pas après l’autre

    En 1968, Jean-Luc Godard, pour son film One + One, filme en studio les Rolling Stones tandis que ceux-ci construisent de toutes pièces la chanson Sympathy for the devil. On les voit partir d’une simple idée, un riff de guitare, un embryon de mélodie, qu’ils creusent jusqu’à presque l’épuiser. Ils la développent, cette idée, tentent des arrangements, ajoutent, soustraient, se perdent plusieurs fois en route pour ensuite tout reprendre à zéro, avant d’aboutir au morceau fini, qui compte comme l’un des chefs d’œuvres du rock.
    L’atelier d’été de François Bon me fait penser à ce film, au processus de création expérimenté par le groupe et fixé par Godard. L’idée de départ, c’est la nôtre, toujours, mais François nous donne les outils pour l’explorer, l’interroger et sortir de la matière brute des mots qui se bousculent sur la page un texte qu’on ne soupçonnait pas porter en nous. C’est extrêmement stimulant, et cela nourrit tout mon travail, No direction home en particulier, qui reviendra pointer son nez ici même avant la fin de la semaine. Cette fois, on ira faire un tour dans le Tennessee !

    Chaque jour, je me lève tôt et j’écris, parfois deux heures, parfois plus si je ne travaille pas ensuite. C’est un travail dont on ne voit que l’écume, des jours et des jours sur une page, une phrase, un simple mot ; un travail dont je suis le seul acteur, et le seul témoin. Un travail qui me permet d’avancer. Un pas après l’autre.
    Aujourd’hui, j’ai échangé par mail avec mon éditrice chez Numeriklivres : la date de parution de mon prochain bouquin est fixée au 11 juillet, sauf contretemps, soit un peu moins d’un an après le premier. Et ainsi, avancer, un pas après l’autre.

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  • C’est seulement du rock’n’roll (mais j’aime ça) – #3

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    Troisième épisode : Death by misadventure (à propos de la mort de Brian Jones, ou quand la rumeur fait la légende)

    Partir d’une proposition d’écriture de François Bon, qui mêle Franz Kafka et Roland Barthes, pour s’interroger sur les conditions de la mort de Brian Jones, le 3 juillet 1969.

    Brian Jones, de son vrai nom Lewis Brian Hopkins Jones, né le 28 février 1942 à Cheltenham, Gloucestershire, est mort noyé dans sa piscine en juillet 1969. Il avait 27 ans. Il était connu pour avoir créé les Rolling Stones. Mais il avait perdu son emprise sur le groupe au profit de Keith Richards et Mick Jagger, qui ont fini par l’exclure quelques semaines avant sa mort.

    Brian Jones s’est vu signifier le 8 juin 1969 qu’il ne faisait plus partie des Rolling Stones. Dans la nuit du 2 au 3 juillet, peu après minuit, il est retrouvé inconscient dans sa piscine, à Cotchford Farm dans le Sussex. Étaient présents dans la résidence sa petite amie suédoise Anna Wohlin, son factotum, Frank Thorogood et la compagne de ce dernier, Janet Lawson. L’enquête conclura à une mort par accident.

    Brian Jones avait un différend avec son factotum, qui portait sur une malversation financière. Les deux hommes avaient bu, et puis se sont baignés dans la piscine. Une rumeur courut un temps : Frank Thorogood aurait cherché à humilier Brian Jones en lui maintenant à plusieurs reprises la tête sous l’eau. Bien des années plus tard, sur son lit de mort, Thorogood aurait confié : c’est moi qui l’ai fait.

    En 2008, Scott Jones, journaliste d’investigation pour le Mail on Sunday, prétendit avoir retrouvé la trace de personnes présentes chez Brian Jones le soir de sa mort, et découvert dans les archives de la police des éléments nouveaux. L’enquête fut à nouveau examinée en août 2009, mais les experts estimèrent que ces éléments ne contredisaient pas la thèse d’une mort par accident. Restait l’inexplicable : musicien hors pair, Brian Jones était aussi un nageur émérite.


    Partir d’une chanson, d’un évènement, d’une photo ou d’un objet et raconter ses impressions : C’est seulement du rock’n’roll (mais j’aime ça) est une promenade aléatoire et subjective dans mes souvenirs musicaux. Pas de contrainte de publication, ça vient comme ça peut, mais ces textes courts, publiés en ligne, sont néanmoins appelés à former un ensemble cohérent.

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  • Abécédaire des villes : une rencontre à Séville

    Hey ! How are you doing ? Je lui lance en passant, sans trop oser m’avancer, mais lui aussitôt vient à ma rencontre.

    Cette fois, on arrivait par le pasaje de Vila. La bodega est une dizaine de mètres plus bas, à droite, dans la calle Rodrigo Caro. Le bar fait l’angle avec la rue Mateos Gago, et il se tenait sous l’auvent, appuyé contre le dernier pilier. Il parlait avec quelqu’un, un verre de bière à la main. Casual conversation, comme disent les Anglais, discussion de pure forme, comme chaque soir il y en a dans tous les pubs.

    On se connaît, il me fait, mais je ne sais plus d’où. On ne se connaît pas à proprement parler, je dis. On s’est croisé plusieurs fois cette semaine, mais nous n’avons pas encore eu l’occasion de vraiment faire connaissance.

    Lundi soir, à peine arrivés, les valises sitôt posées dans la chambre, nous sommes ressortis faire un tour en ville. Les tapas bon marché, beaucoup plus d’espagnols que de touristes à l’intérieur, on a poussé la porte. Je n’ai rien compris à ce que m’a dit la fille au comptoir. Habla francés ? J’ai demandé. Elle a aussitôt levé les bras au ciel et s’est éloignée en marmonnant quelque chose. De l’autre côté du bar, un type a souri et lui a dit quelque chose. Grand, blond, les cheveux mi-longs, la cinquantaine peut-être, les traits marqués, il lui avait parlé en espagnol, mais j’ai tout de suite pensé qu’il était américain. Elle a plaisanté avec lui, et lui a servi une bière. La fille est revenue vers moi peu après, soudain plus conciliante. J’avais faim, j’ai commandé au hasard quelques tapas, et nos boissons : una cerveza y una coca-cola por favor. Ça, à défaut d’autre chose, je savais le dire, et ici au moins, ça me sauverait toujours la mise. Elle inscrivit à la craie sur le comptoir la commande. Le type en face me salua en levant son verre dans ma direction. Parfois on croise quelqu’un, et l’on se reconnait l’un l’autre, quand même on ne s’est jamais vu. Qui croit-on voir alors ? Une âme sœur, ou comme soi une âme en peine ?

    Il sourit. Eh bien, enchanté de te parler enfin ! Il me tend la main, et notre poignée de main est chaleureuse.
    Je me présente, et comme il me pose la question, je lui dis d’où je viens. Enchanté Philippe. Moi c’est Terence… Terry si tu veux. Je suis… Il hésite une seconde. Eh bien, je suis de Séville, finit-il par dire, tout sourire, toujours en anglais, et nous savons tous les deux qu’il est américain. Il est d’ici tout aussi bien, comme je pourrai l’être aussi, comme je l’ai été ailleurs, me réinventant tant de fois dans un lieu inconnu, une ville ou un pays nouveau, posant mes valises, délesté, pour un moment, du poids du passé. Étranger aux autres, vraiment, on l’est le plus souvent chez soi.

    De retour à notre table avec nos verres, L. me demanda ce que j’avais commandé. J’en sais rien, je lui dis. Elle se marra. Au moins, ce soir-là, je faisais rire tout le monde.
    Eh, los franceses ! La serveuse nous faisait des grands signes, et j’allais récupérer nos tapas. Voilà, monsieur ! Elle me dit, en français, en me désignant les assiettes. Bon appetite ! Comme Terence, Angelita — son nom, je le saurais le soir même, il serait inscrit sur la note —, on la croiserait souvent toute cette semaine, et d’abord presque tous les soirs ici, à la bodega, qui deviendrait dès le deuxième jour comme notre cantine, mais plus que celle de la serveuse s’affairant au comptoir, l’image que je garderais d’elle, c’est celle de la jeune femme déboulant à toute blinde sur son scooter rose pâle dans les petites rues du quartier, portant un jean rose clair, un blouson rose bonbon, un foulard fuchsia, et toujours son air renfrogné sous son casque, rose lui aussi, framboise s’il l’on veut, semblant défier les touristes perdus dans ces rues piétonnes, répétant sans doute pour elle-même le numéro pince-sans-rire qu’elle leur ressortirait plus tard, derrière son bar.
    Le premier soir, Terence, dont j’ignorai bien sûr encore le nom, je l’imaginais musicien. Le lendemain, on le croiserait, de loin, à deux pas de notre hôtel, et encore une fois, le soir même à la bodega, toujours nous saluant de loin. Le samedi, non loin du Real Alcazar, nous l’avions revu qui tenait une petite échoppe improvisée où il vendait des aquarelles. Il y avait du monde avec lui, il était occupé à peindre et je n’ai pas voulu le déranger.

    Nous aurions pu aller n’importe où ce soir, mais j’ai insisté pour venir là parce que je savais qu’il y serait. Je voulais le saluer une dernière fois, le saluer vraiment, apprendre enfin son nom, pour au moins compléter à grands traits son portrait que j’avais commencé de tracer au brouillon.
    Je dois y aller, il m’a dit, et nous nous sommes de nouveau serré la main. Je dois y aller, mais peut-être demain… Malheureusement, nous partons demain matin, j’ai dit. Il tenait toujours ma main. Eh bien, si tu reviens à Séville, c’est là que je serais, et il fit un geste du bras, qui englobait aussi bien la bodega que la ville tout entière.

    Un peu plus tard, depuis le bar, Angelita nous sortit le grand jeu, nous sifflant en riant, criant le numéro de notre table ou nous jetant en dernier ressort des petits bouts de gressin pour nous signaler l’arrivée de nos plats au fur et à mesure qu’elle les posait pour nous sur le comptoir. En partant, nous voulûmes la saluer, mais déjà elle était loin, elle ne nous entendait plus.


    Tout l’été, François Bon anime un atelier d’écriture sur son blog, le tiers livre. Ce texte est ma contribution à la première proposition.

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  • Derrière la porte, le ciel bleu

    Parfois, ce ciel bleu que je vois le matin par la fenêtre me semble inaccessible. Parfois, je crois avoir perdu la clé du cadenas qui ouvrirait en grand les portes de ma pensée, libérant les mots qui rempliraient la page.

    J’écris, pourtant. Chaque jour, j’écris. Deux heures, le matin, consacrées à l’écriture.
    Levé tôt, le café fort, noir, sans sucre. Concentration maximum, seul face à la page blanche. J’écris, j’efface, je réécris. Parfois, deux heures, c’est une phrase. Une seule phrase, chaque mot pesé dix fois. Les jours se suivent, le texte avance, le texte gonfle. Je me prends à rêver d’un flot continu, inépuisable. Je me prends à rêver au temps qui viendrait à ne plus manquer.

    No direction home, peut-être, mais un but vers lequel tendre : rien de plus cette semaine, mais, dans les jours qui vont suivre, un retour à Harlem, et une évocation de Gordon Parks.

    Et aussi, une participation à une expérience d’écriture partagée, proposée par François Bon à ses abonnés, autour de Kafka et Roland Barthes.

    Chaque jour, écrire.

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  • Portrait-robot

    Partir à l’aventure, carnet du jour
    Disparaître immobile
    Réchauffer un moment les frissons sur la peau

    Reste la route de nuit
    Le voyage qui avale l’obsession
    Photo classée, quelques notes et il faut partir
    Remplacer le marteau par un souffle

    Le matin compte encore
    Le temps finira par finir
    Le bleu, parfois le blues
    La musique déserte quelques souvenirs portables

    Besoin de vieux récits
    Quatre Stones et risque maximum
    Toujours quatre démons tranchants
    Ébauches d’épisodes avalés

    Je veux déjà noter les rêves
    Je veux juste une messe, un abri
    L’enfer est fait de ces textes qui viennent du cœur


    J’aime les jeux d’écriture (pas comptable, mais littéraire), les cut-ups, l’écriture automatique, les libres associations d’idées. Je pensais à cela en lisant hier soir la proposition d’écriture à partir d’un texte de Jacques Roubaud que donne François Bon sur son site (les ateliers d’écriture sont des expériences magiques, les propositions de François Bon sur tiers livre sont un trésor), et je me suis souvenu avoir noté l’autre jour des bouts de phrases qui me venaient en regardant le Wordle généré à partir de l’url de mon blog.
    Simplement mis en forme (arbitrairement en vers non rimés, mais il ne s’agit pas nécessairement d’un poème), et en supprimant quelques redondances, le texte, qui m’a paru s’écrire seul, brosse pourtant un portrait qui pourrait être le mien, comme un portrait-robot.

    Une photo par jour : 319 Robots – mars 2014 / Projet 52 épisode 18

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