Catégorie : textes

  • Abécédaire des villes : la légende de San Remo

    Le 26 janvier 1967, tu meurs seul, Luigi, dans l’effroi de l’écume d’une chanson retrouvée à terre.
    Les paupières closes, je sens toujours sur moi tes doigts d’argile, tes mains gauches d’amant sacrifié. Je voudrais conjurer le passé. La bave aux lèvres, je voudrais t’aimer encore, remonter la nuit jusqu’à toi, le revolver posé sur la table, te retrouver vivant et t’accompagner jusqu’à l’aube.
    Je ne sais pas quoi faire, comprends-tu, de ta mort inutile sous la voûte pavée de tes intentions absurdes. J’étouffe de la triste aumône de l’explication retenue. J’ai l’amertume en bouquet de roses fanées. Mon amour est mort et la justice passe sans bruit, un pas de côté sans rien voir. Le ciel se tait dans le soir de ta vie et mon cœur s’éteint, assassiné d’une balle qui ne lui était pas destinée.


    Photo : San Remo, octobre 2015

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  • Le doux pressentiment

    bougies

    À chacun de mes pas, j’avais le doux pressentiment d’être un fou dans la nuit. Je voulais être moi, j’accélérais les sensations : je m’endormais à l’expérience.
    Depuis je veille sur une mythologie intime dont le monde ne sait rien. Je contemple mes erreurs. Je vais par les jardins, l’imagination fonde mes jours. Des intuitions oubliées renaissent d’obsessions lointaines, châteaux de cartes posés sur le sable mouvant de ma mémoire. Je suis l’homme qui a laissé sa légende pourrir dans une poubelle. L’existence est une émotion fugace. Il n’y a que d’étranges fleurs fanées pour se prêter à l’interprétation et la logique du merveilleux viendrait gâcher la fête.
    Ne vous préoccupez plus de moi, je vais dans la nuit inconnue qui tourne en brouillard sous mes doigts et j’érige pour mes regrets des colonnes de fumée lestées de plomb. Je suis le sentiment de la vie privée de raisons admirables. Il ne m’appartient plus d’aimer, j’ai de modernes croyances absurdes, une impression d’éternité. Je suis seul, condamné à m’occuper de visages disparus.
    Là où je vais, la ville est belle pourtant, en ses vitrines changeantes.



    Photo : Paris, juillet 2014.

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  • La détresse insolite

    La détresse insolite, l’insomnie au compte-gouttes c’est l’éternité dépassée, c’est un fil directeur qui ne se voit pas. Ici, sur cette terre, je n’ai que faire du bonheur, hormis cette vive bouffée de l’intoxication. Je sais que je suis foutu, mais je vais vivre mille ans à l’heure émeraude oubliant la souffrance dans la beauté sombre qui envahit mon sang. Je ne sais pas si j’ai bradé ma vie, et peu m’importe : mon rythme cardiaque ralenti m’entraîne loin de la lourdeur, quand l’acétylation des sentiments les teinte de couleurs chimiques. La fille couchée dans mon lit est vendue aux neurotransmetteurs, elle est démangeaisons sévères et substance illicite, mon héroïne aux dommages permanents, un dragon docile qui tournoie et chante la magie dans le domaine des morts. Elle glisse dans mes veines des monticules de douceurs, suffisamment pour me consumer quand ils refluent.
    Je vole, la pensée ouverte comme jamais dans la course folle opiacée, la pensée malade du plaisir de plus en plus éphémère, et je supplie en tremblant mes récepteurs, qui sèchent d’avoir trop navigué dans les mers intérieures, de m’emporter encore.
    La caféine et l’aspirine bercent mon coma de fumée opaque. Mon corps précipité hors du monde rare, la peur quelquefois se mue en joie dans le rituel de création.
    L’homme à l’aspect spectral aux formes diminuées échoué dans la ville, la belle affaire ! J’ai de la difficulté à comprendre la stigmatisation, moi qui suis plein de milliers d’images à vous couper le souffle, cachées derrière le spectacle navrant des cadavres vivants entassés dans leur jus. La mort rôde, je suppose, tapie derrière le pic de chaleur de l’orgasme semi-synthétique qui ouvre ma bouche vers l’intérieur et m’accompagne jusqu’à dieu. Je marche dans la nausée brunâtre des rues, je brûle à pas comptés, l’héroïne-base coule mes membres dans du vinaigre raffiné, je suis un mutant toxicomane devenu fou, déjà mort à l’extérieur, mais j’ai rencontré l’amour en moi, assez loin pour aller libre par les océans.
    Dans l’étrange montée de la pensée privilège je considérais parfois qu’il fallait peut-être partir avant le manque extrême, la douleur en ligne de mire, quand la jouissance en robe vert-de-gris souffle la représentation hallucinée aux fonctions cérébrales. Seulement, j’ai revêtu mon stupéfiant costume et je tiens par la main une fille au goût amer qui me conduit en mon dernier royaume : ma vie se referme en musique dans le ralentissement d’une danse mortelle.


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  • Le corps maigre ruine d’étoffe

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    Paris en 1984 nous nous trainions par terre sans trop savoir pourquoi, la peau pâle, le corps maigre ruine d’étoffe, ignorant que nous étions vivants quand nos princesses mouraient l’une après l’autre. L’habitude ténue des jours laids portait la découverte sans importance, nous n’aimions plus que l’apport singulier des calmants vagues dans nos veines coincées sous nos doigts de poètes. Nous n’avions plus d’amour, mais le désespoir en bouquet.

    Nous allions dans les rues dans l’ennui des quartiers chauds confronter n’importe quelle attirance aux rêves des soirs d’octobre, où la littérature brûlait comme de l’acide. Nous marchions dans l’erreur avec rien dans la tête qui retient l’attention, et les coups nous arrivaient au cœur.

    Les rues depuis ont changé d’éclairage, on s’y perd un peu plus tard. Nos fantômes sont partis. L’impression également que nos idées s’y brisent.


    à la mémoire de Daniel Darc, et de quelques autres perdants magnifiques

    Photo : dans Paris, juillet 2014

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