Catégorie : textes

  • La remémoration onirique

    Londres

    Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés — Jean de La Fontaine

    Nous sommes au jour de la représentation. Les phases de sommeil paradoxal n’ont plus lieu. La beauté du monde s’étiole. Le ciel, même bleu, est de plus en plus gris. Les pluies sont acides, la mer reflue par vagues. Le sol aride craque sous notre poids. Il n’y a plus de miracles, la magie a disparu. Ici, on cultive l’ennui, la vacuité des choses. Conditionné par les technologies modernes, le sens commun s’est perdu dans un naufrage planétaire. Privés d’amour, nous dérivons dans un vide universel. Nous ne rêvons plus, nous dormons éveillés, somnambules obéissants sur une terre instable. Les fenêtres qui s’ouvrent sont virtuelles, de simples outils promotionnels. La surface du miroir reflète d’autres miroirs. C’est une glace sans tain : quelqu’un nous observe que nous ne voulons pas voir. Il y a des phénomènes lacunaires de résistance, mais la croyance collective préfigure la faillite de l’esprit. Les instruments du conditionnement sont maintenant tous déployés, la méthode est bien rodée, l’amplification de quelque chose de décisif qui nous empêche de sentir nos entraves. Lorsque le soleil se déchire en lambeaux il y a toujours plus de ténèbres. Un évènement sombre se dessine et nous nageons, bienheureux, à sa rencontre. Bienvenue sur le réseau.


    Photo : Londres — octobre 2014

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  • Alphaville 2016

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    Le silence de ces espaces infinis m’effraie — Blaise Pascal

    Ne pas se retourner. La nuit-lumière me protège du soleil. Je suis d’un autre temps, d’une époque dont on a perdu l’usage ; je suis une montre mécanique égarée dans la zone de l’oubli. L’agent des « pays extérieurs » ; pour vous, peut-être, un journaliste du Figaro-Pravda.
    Le chant de l’univers s’est déshumanisé ; la colère est de mise, influencée par l’ennui. Au cœur du dispositif, les appareils ont l’apparence de machines, mais ils sont humains. Ici, tous les animaux sont morts. Les habitants errent sans but dans un labyrinthe sans fin, la tête pleine de conceptions simples. Ils ne disent jamais pourquoi. La question du poème elle-même se fane sur les lèvres d’une jeune femme s’endormant à l’aube, quelque part sur cette terre interdite. Et cependant, la littérature, dévidée en rouleaux d’aphorismes, continue d’émouvoir.
    J’ai dans ma poche un pistolet automatique Colt Commander et à la main un petit Instamatic, vitesse d’obturation fixe à 1/90e de seconde. Pas de mise au point, je photographie l’éphémère éclairé à l’ampoule flash. La mort, à la grâce simpliste, s’affiche en 35 mm dans les laboratoires, format carré 28 par 28. Les compteurs de la cognition sont à perforations ordinaires, et toutes les vues immédiates.

    Le taxi, une Ford Galaxie noire, fonce dans les rues vides en approche du point zéro. La cassette dans le lecteur du tableau de bord diffuse une musique étrange.
    Je suis le messager de votre conscience. Une fois le temps aboli, la mission qui m’a été donnée s’achèvera : j’irai affronter ma destinée.


    Photo : peut-être une nouvelle, étrange aventure de Lemmy Caution : Menton, mai 2016
    Licence Creative Commons

    La bande annonce du film de Jean-Luc Godard :

  • Nous sommes les justes

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    La vie est peut-être la fête des Morts. Il y a une guerre qui vient et il y a un monde qui finit, mais il nous reste un peu d’amour et des éclats de rire et des éclats de joie, un peu de tendresse et la mélancolie. Une fois encore, une dernière fois, j’allume ma bouche au feu de ta bouche en sachant que ce moment-là ne reviendra pas. Déjà, nos corps fourbus s’épuisent, nos carcasses se traînent dans la rue et les draps ne gardent plus de notre étreinte qu’une forme en creux et de la poussière d’étoiles.

    L’heure est venue, mon ange, la nuit s’enfuit, elle meurt — comme nous mourrons —, sans jamais se retourner.
    La mort bientôt se glissera entre nous, ses lèvres se poseront sur nos lèvres avant l’arrivée du soleil et nous nous mélangerons à elle dans une ultime caresse. Au moment de la chute, une voiture passera les vitres baissées sous nos fenêtres ouvertes et entendant nos cris ses occupants croiront entendre quelques pêcheurs. Nous n’irons pas ailleurs, nous sommes les justes, pris dans la trajectoire d’un monde conduit par un Dieu fou.

    Nous sommes venus au jour pour nous aimer et qu’importe si c’est l’amour qui nous consume ; au moins, nous partirons heureux, à l’heure de la toute fin du monde.


    Photo : un samedi soir à Montpellier – avril 2016.

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  • Genèse

    Comme j’écrivais mes larmes une à une, les poches vides et les poings crevés, du sang coula sur la page. La difficulté initiale résidait dans le silence. L’aventure s’entreprend la nuit : la nuit, tout est mouvement.