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  • Jean-Philippe Toussaint — L’instant précis où Monet entre dans l’atelier (Minuit)

    Jean-Philippe Toussaint sort un nouveau livre, et quelle claque, en seulement 30 pages !
    Un texte qui résonne étrangement avec la période actuelle. L’auteur n’imaginait sans doute pas, à l’heure d’écrire son opuscule, la folie qui s’abat aujourd’hui à l’est de l’Europe. Pourtant son texte, interrogeant le passé, explorant la méthode d’un vieux peintre, interpelle notre présent et visite la manière de faire de l’écrivain.

    Il est un peu plus de six heures et demie du matin, pas un bruit au loin dans la maison endormie qu’on vient de quitter, quelques pépiements d’oiseaux dans le jardin où les arbres sont immobiles comme le silence.

    La guerre gronde, la « Grande Guerre » du temps de Monet, l’Ukraine aujourd’hui, et Toussaint pose la question qui toujours taraude l’artiste dans ces moments graves : quoi faire, pourquoi faire ?

    Je veux saisir Monet là, à cet instant précis où il entre dans l’atelier, où il passe la frontière entre la vie, qu’il laisse derrière lui, et l’art, qu’il va rejoindre. Derrière lui, derrière son corps massif qui s’apprête à pénétrer dans l’atelier des Nymphéas, c’est la vie qu’il laisse dans son sillage, la vie et ses misères, du corps, de l’âme, la vie qui, depuis quelques mois, a pris le visage terrible de la guerre (…)
    Que sont les événements du monde pour l’artiste quand il crée ? Un tourment lointain et invisible. Une rumeur angoissante, entêtante, importune. Pendant la guerre, plus que jamais, c’est dans l’art que Monet va se réfugier pour se tenir à l’écart du boucan du monde. L’atelier des Nymphéas sera le havre de paix qu’il élira pour ne plus penser aux tristesses de l’heure. Mais comment ne pas éprouver de la honte de penser à de petites recherches de formes et de couleurs pendant que tant de gens souffrent et meurent sur le champ de bataille ? Car ce sont exclusivement des questions picturales qui occupent l’esprit de Monet pendant les années de guerre, minuscules, complexes, torturantes, impénétrables au commun des mortels, mais essentielles, vitales pour l’artiste qu’il est. Tous les matins, lorsqu’il entre dans l’atelier, Monet prend congé du monde. Il passe le seuil, et, devant lui, de l’autre côté de la porte, encore invisible, immatériel, c’est l’art qui l’attend.

    À travers Monet, Toussaint nous parle de lui ; il parle de chacun de ceux pour qui la grande affaire de cette vie est de créer :

    D’année en année, le pas est plus lourd. Mais les rituels ne changent pas. Dans l’atelier silencieux, il dépose sur une table basse la tasse de café qu’il a emportée avec lui de la maison endormie et jette un regard sur les grands panneaux qui l’attendent. Avant de se mettre à peindre, il nettoie ses lunettes, avec soin, il frotte chaque verre méticuleusement dans une lingette. Il remet en place un flacon sur un établi, il réajuste machinalement ses pinceaux, réaligne ses brosses. Je connais ces rituels, ce sont les petits rituels du matin qui précèdent le moment de se mettre à l’œuvre.

    « Je veux saisir Monet là, à cet instant précis où il pousse la porte de l’atelier dans le jour naissant encore gris », écrit Toussaint. C’est lui-même qu’il cherche à saisir, c’est la pulsion d’écrire, de créer, qu’il tente de fixer sur la page, à la manière du lépidoptériste qui accroche les papillons sur son tableau pour en percer le mystère.
    Et à la question posée plus haut, que faire quand tout semble vain, il apporte la seule réponse qui vaille : créer, toujours !

  • Daniel Mendelsohn — Trois anneaux (un conte d’exils)

    Il y a peu, Warren Ellis, sur son blog, conseillait la lecture de Trois anneaux, de Daniel Mendelsohn. Son article aiguisait ma curiosité, et quelques jours plus tard, j’achetai le livre, que j’ai lu aussitôt.

    Comme le souligne Ellis, la première partie est sans doute la plus « théorique », quand les deux suivantes sont en quelque sorte la mise en pratique du principe de composition en anneau, à partir de l’histoire personnelle de l’auteur et l’évocation de certains livres, reliant magistralement Homère, Fénelon, Proust et Sebald.
    Après avoir écrit Les disparus et connu une période dépressive, il décide de consacrer son ouvrage suivant à L’Odyssée, tout en évoquant un voyage qu’il fit avec son père, peu avant la mort de celui-ci, sur les traces d’Homère :

    (…) le récit dans son ensemble ne fonctionnait pas. Il était d’une lecture étrangement pénible. Vers la fin de l’été, désespérant de plus en plus de trouver moyen de rendre le récit vivant, je décidai de consulter un ami éditeur, qui est l’un de mes mentors depuis que je me suis lancé dans l’écriture, voici presque trente ans. Je lui remis le manuscrit. Il me rappela dès le lendemain. Ce qui n’allait pas, m’expliqua-t-il, c’était que j’avais tous les éléments, mais qu’ils n’avaient pas encore trouvé leur cohérence.

    À ce moment, Mendelsohn explique qu’il avait voulu être le plus fidèle possible au déroulé des évènements. Son ami s’emporte :

    Je me fiche de savoir comment ça s’est passé, rétorqua-t-il, on ne te demande pas de raconter des faits, mais une histoire (…) Fais des retours en arrière, des bonds vers l’avant, oublie la chronologie. Invente, s’il le faut ! Trouve une autre voie d’approche.
    (…) la technique qu’il me recommandait… enchâsser une histoire dans d’autres histoires, jongler avec les séquences temporelles pour donner de la profondeur et de la complexité au récit primaire.
    (..) Ce procédé s’appelle la composition circulaire. Dans cette structure annulaire, le récit semble se perdre dans une digression (l’interruption du fil de l’intrigue principale étant annoncée par une formule toute faite ou une scène convenue), mais cette digression, qui a toutes les apparences d’une divagation, décrit au bout du compte un cercle, puisque le récit reviendra au point précis de l’action dont il s’est écarté, ce retour étant signalé par la répétition de la formule ou de la scène convenue qui avait indiqué l’ouverture de la parenthèse. Ces cercles pouvaient recouvrir une seule et même digression ou une série plus complexe de récits enchevêtrés, imbriqués l’un dans l’autre, à la manière des boîtes chinoises ou des poupées russes.

    Le livre de Mendelsohn, très court, est vertigineux de bout en bout, passionnant et, par moment, proprement bouleversant. C’est une ode à la littérature, à la transmission du savoir, et une stupéfiante leçon d’écriture.

  • Fabrice Colin — Tu réclamais le soir (Calmann-Lévy, 2022)

    Tu réclamais le soir est le roman d’une génération perdue, au tournant des années 90. Les fumeroles de l’adolescence, aux relents de soufre, planent au-dessus des jeunes corps incandescents qui ne se résignent pas encore à rentrer dans l’âge adulte.

    Habitée par un romantisme capiteux et morbide, cette jeunesse croit se reconnaître dans quelques personnages tutélaires de ces années maudites, tels Hervé Guibert ou Daniel Darc, dont surgissent au gré des pages les fantômes ou les ombres, ou certaines grandes figures du siècle passé, Nerval, Barbey d’Aurevilly, Oscar Wilde. C’est le temps des amours et des substances interdites, des premiers émois et premiers mauvais choix, à l’heure où le SIDA décime sans compter.

    On se cherche et parfois c’est un autre que l’on trouve. Les lendemains déchantent, on le sait par avance, alors on danse jusqu’à l’extase, on s’oublie dans les bras les uns des autres au mépris du danger.

    L’âge des possibles et des amours impossibles achevé, quand au petit matin vient la gueule de bois et le recensement des morts, pour certains tout n’aura été que posture et paraître ; on s’est abîmé, usé avant l’âge, par provocation, plaisir du jeu, du je, ou par simple abandon, fuite en avant pour échapper à un avenir sans avenir : école de commerce, une femme, des enfants, RER B, un appartement en banlieue et les sorties au centre commercial le samedi, cafétéria et cinéma.

    Tu réclamais le soir est le livre passionné de cette jeunesse désabusée, mais il y a plus que ça dans ce grand roman de Fabrice Colin : il y a un style, une écriture somptueuse, et il y a un écrivain dans la pleine maitrise de son talent.


    Les premières lignes du livre :

    Le soir où j’ai rencontré Iago avait des allures de dernière chance. Janvier engendrait des crépuscules d’une clémence inhabituelle et je m’enfonçais dans le brouillard, le long de la rue des Blancs-Manteaux.
    Un fin jeune homme aux boucles de jais, chemise noire, veste croisée, long trench noir aussi, venait de descendre sur la chaussée, se détachant du bras de la fille qui le soutenait.
    Il a besoin d’air, me souviens-je avoir pensé, et jamais je n’ai pu ôter cette image de mon esprit : on aurait dit qu’une sentence avait été prononcée et que, tout espoir anéanti, il tenait désormais à mourir libre.
    Il a levé les yeux au ciel puis, des deux mains, a lissé l’ample masse de sa chevelure en arrière, sa bouche figée autour d’un cri muet, et il s’est effondré.
    La fille a crié. Je me suis précipité. Une main sous la nuque, genou sur le trottoir, j’ai essayé de le redresser. Lui dans mes bras, mol abandon, paupières papillonneuses. Confusément, et en dépit de la douleur qui déformait ses traits, j’avais le sentiment qu’il s’amusait de ma détresse.
    Mais, comme à mon habitude, je me suis senti coupable. Cet éclair invisible qui l’avait abattu, c’était moi qu’il aurait dû frapper.

  • Catherine Leroux — L’avenir (éditions Asphalte)

    Couverture

    Il y a quelque chose du Peter Pan de J.M. Barrie dans ce beau livre. Quelque chose aussi de Station Eleven, le roman d’Emily St. John Mandel. Il y a surtout le talent de Catherine Leroux, qui s’est attachée à bâtir dans un univers de fin du monde, une ville, Fort Détroit, décalque presque à l’identique de Detroit, mais faisant partie de l’Ontario et non plus des États-Unis. Tout le génie de l’autrice est dans ce presque, dans les marges, les lignes de divergences avec la réalité qui rendent L’avenir si fascinant à lire.
    Catherine Leroux s’est également attelée à modeler une langue inédite pour faire parler ses personnages. Les adultes et les enfants ont chacun leurs niveaux de langage, employant des tournures qui empruntent aux différents français, de ceux parlés en Amérique du Nord, au Québec, à Toronto, avec peut-être un soupçon de cajun, le tout mâtiné d’anglicismes. Une langue aux reliefs étranges, vivante et pourtant fictive, à la syntaxe heurtée, mais parfaitement lisible. Cette langue n’existe pas ailleurs que dans ce livre, et pourtant elle nous semble crédible, presque familière.

    Le récit commence avec Gloria, qui vient à Fort Detroit pour comprendre ce qui est arrivé à sa fille disparue brutalement, et tenter de retrouver ses deux petites filles, qu’elle connaît à peine. La ville est à l’abandon. Les voisins se serrent les coudes tant bien que mal pour s’en sortir. Quelque part, près du fleuve, des enfants se sont regroupés en communauté, loin des adultes. Deux mondes qui vivent en marge l’un de l’autre ; des deux côtés, des êtres brisés par la vie.
    Dans cet univers urbain désolé, en proie aux incendies, à la violence, à une faune et une flore sauvages qui reprennent leurs droits, L’avenir donne à voir une humanité qui se relève et tente de se racheter, après avoir sacrifié les biens les plus précieux qui lui étaient donnés : la nature et ses propres enfants. Un roman d’espoir, qui résonne fort aujourd’hui.


    Précision : L’avenir de Catherine Leroux paraît aux éditions Asphalte, qui publiera en mars prochain mon roman, Motel Valparaiso.