Processus de création littéraire

Arno Bertina, discutant avec Philippe Roussin, revient sur le processus de création littéraire qui a conduit à Ceux qui trop supportent, titre de l’ouvrage récemment paru aux éditions Verticales en octobre 2021.

Comment naît un projet, comment se construit un livre, mais aussi : de quoi vit un auteur, quels sont les possibilités qui s’offrent à lui (résidences d’écrivains, salons, etc.), et la muséification des auteurs classiques. Un entretien dense et passionnant.

Un très grand merci à Sébastien Bailly pour m’avoir fait découvrir cette vidéo dans sa dernière infolettre, écrire clair.

De l’écriture dite numérique

Depuis la nuit du web, on cherche à définir ce que serait une écriture proprement numérique, c’est à dire une manière d’écrire, de « faire livre » disons, qui ne pourrait exister hors les outils du net. On le sait, la machine à écrire, puis les traitements de texte sur ordinateur, ont profondément modifié le rapport qu’une autrice, un auteur, entretient avec son texte. Internet est par ailleurs une révolution certainement aussi importante que l’invention de l’imprimerie.

Alors, l’écriture numérique ? Se résume t-elle à ce que nous publions sur nos blogs ? Les fils de discussions sur les réseaux sociaux sont-ils une forme nouvelle d’écriture ? Le livre numérique au format Epub lui-même est-il l’outil qui permet à cette écriture d’éclore ? Je ne sais pas. Je ne crois pas.

Une littérature qui n’existerait que par et pour le web ? Certains blogs, fuir est une pulsion, La Grange, pour en citer deux, s’en rapprochent certainement. Les expériences vidéos qu’on regroupe sous l’appellation « Littéra-Tube » aussi. Dans son journal d’octobre, Guillaume Vissac écrit la chose suivante, qui me semble une piste intéressante :

(…) partons de deux constats. Déjà, faire son deuil de considérer l’epub comme forme. Ni sur le plan créatif (mieux vaut opter pour un site web), ni sur le plan du commerce (décroissance absolue du marché numérique depuis près de dix ans pour nous). Autre constat : il faut se rapprocher des usages de chacun. Beaucoup utilisent leur téléphone portable pour lire, et pour naviguer entre des contenus. Mais très peu dans le cadre de la lecture longue. Ce sont les storys instagram et les threads Twitter qui ont raison, et qui seuls exploitent correctement la logique des flux. De micros articulations entre de micros contenus. Imaginons un site web ou une application (à ce stade, c’est exactement la même chose). Imaginons, donc, un espace qui soit pensé pour afficher un texte phrase après phrase. Il faut que le texte s’y prête. Mais admettons que oui. On accède à une page très simple à prix libre. L’accès à ce livre peut donc être gratuit. Le texte affiche une phrase à la fois, decontextualisée du reste. Il n’y a pas de notion de paragraphe, voire de chapitre. Quatre actions sont possibles. Partons du principe que nous sommes sur un smartphone, mais l’équivalent s’envisage évidemment sur navigateur. Scroller vers le haut remonte à la phrase précédente. Scroller vers le bas fait apparaître la phrase suivante. Balayer vers la gauche permet de partager la phrase sur des réseaux X ou Y. Balayer vers la droite permet l’équivalent d’un like (ou vice versa). C’est tout. Le lecteur, la lectrice a un compte, ou en tout cas est identifié d’une façon ou d’une autre. Chaque phrase qu’on like est stockée quelque part et produit un genre d’arborescence, ou de squelette. L’identification ou le cookie de session est également nécessaire pour sauvegarder notre position dans le texte, et pouvoir reprendre la lecture où on l’a arrêtée. On peut aussi accéder à une synthèse de son parcours et de ses phrases likée. Je crois que l’idée derrière l’idée, c’est de se dire : chaque lecture produit au fond un livre différent. Là, chaque page de lecture est stockée et peut être partagée avec d’autres. Venez comparer le livre XX tel qu’il a été lu (et donc sauvé) par Bidule ou par Machin. C’est et ce n’est pas le même livre. Au-delà, on peut produire des statistiques. Par exemple quelles sont les phrases les plus likées, et quel parcours de lecture ça dessine. L’appel à prix libre ne se ferait qu’à deux moments : avant de commencer le livre, et une fois qu’on l’a terminé. Il n’est pas impossible qu’on puisse ainsi rémunérer sa lecture après sa lecture.

Un peu plus loin, il ajoute (mais je crains qu’il ne vous perde) :

(…) pour réaliser mon prototype d’outil de lecture web en cascade, il faut moins lorgner sur un système de like type réseau social qu’opter au fond pour un grand formulaire en temps réel ajaxé (Mais sans doute convient-il d’user d’une autre terminologie, par exemple : formulaire asynchrone de connexion en AJAX et JSON ou, tout simplement, formulaire dynamique. À moins qu’il ne faille en recourir au mot clé auto-submit (ce n’est pas sale, je préfère préciser).)

Art Spiegelman et le roman graphique

Une interview de Spiegelman dans Le Monde, à lire ici. On peut étendre sa remarque à toute la littérature de genre, SFF ou polar.

Je suis mal à l’aise quand on parle de « roman graphique », un terme très marketing. Je préfère dire que je suis un artiste de bande dessinée. Je ne vois personnellement rien de mal dans la bande dessinée, qui fait partie des plus grandes réalisations de l’humanité. Pourquoi s’embarrasser d’un euphémisme ? C’est comme si l’on avait voulu mélanger la bande dessinée à quelque chose de respectable, le roman, alors que le roman n’a pas toujours été respectable, par exemple au XVIIIsiècle. Un jour, mon ami le scénariste britannique Neil Gaiman se rend à une soirée pleine de gens importants qui l’ignorent parce qu’il s’est présenté comme auteur de bande dessinée. Quand ils ont appris qu’il était le créateur de Sandman, les mêmes se sont alors dirigés vers lui sur l’air de : « Désolé, on ne savait pas que vous étiez un romancier graphique. » Comme il s’en amuse lui-même, il est arrivé dans cette soirée dans la peau d’une « prostituée » et en est ressorti dans celle d’une « dame de la nuit ». C’est ainsi. La bande dessinée reste associée à la notion d’humour, ce qui est regrettable.