Auteur : Philippe Castelneau

  • Tripp Mickle — After Steve

    Vous vous en souvenez peut-être, après la mort de Steve Jobs, d’aucuns estimaient qu’Apple, en perdant son créateur, perdait aussitôt sa capacité à innover.

    C’était ignorer que Jobs, s’il était visionnaire, et si, par son management qu’on qualifierait au mieux d’autoritaire, savait pousser une équipe à s’investir corps et âme sur un projet, avait aussi la fâcheuse tendance à s’arroger tous les lauriers des créations émanant de Cupertino, oubliant de mentionner l’apport essentiel des personnes travaillant avec lui.

    Mais l’homme avait du flair, le sens du marketing et il avait le goût du design épuré. Il s’entendit à merveille avec son designer en chef, le très British Jony Ives. Ensemble, avec pour mantra la formule célèbre de l’architecte Ludwig Mies van der Rohe, Less is more, ils allaient renverser la table, enchainant ruptures technologiques et succès commerciaux : iMac, iPod, iPhone, iPad…

    Dans le même temps, Jobs s’en remettait à un certain Tim Cook pour l’optimisation opérationnelle du groupe, un domaine dans lequel le natif de l’Alabama, aussi discret et froid que son boss fût exubérant, excellait.

    Aussi, lorsque Jobs est tombé malade, c’est à Cook qu’il confia une première fois les rênes d’Apple, et lui qu’il positionna pour lui succéder après sa mort. Évidemment, Cook n’ignorait pas l’apport primordial de Jony Ives au succès de la marque, et il ne manqua pas de propulser le designer à un poste stratégique dans l’organigramme d’Apple. Seulement, sous la houlette de Cook, l’accent fut mis sur l’optimisation des processus, la sécurisation et le développement des profits, et moins sur la créativité.

    On ne saurait blâmer Cook de ses choix : d’une part, c’est ce qu’il savait faire le mieux, et par ailleurs, il s’en remettait à Ives pour l’inventivité. Mais Ives n’avait plus Jobs pour l’aiguiller, et Cook estimait ne pas avoir les compétences requises pour se permettre d’intervenir.

    Steve Jobs prétendait que les produits Apple allaient changer nos vies. Cook affirmait plus prosaïquement qu’ils allaient faire la fortune de ses actionnaires.

    Ives se rêvait artiste, il ne se reconnaissait plus au sein d’Apple. À la mort de Jobs, Cook adressa un mémo au personnel d’Apple qui disait : « Nous continuerons d’honorer sa mémoire en nous consacrant à l’œuvre qu’il aimait tant. »

    Pour Ives, honorer la mémoire de Jobs, c’était continuer à innover. Pour Cook, c’était s’assurer que la plus grande création de Jobs, la société qu’il avait bâtie, continue de progresser pour devenir l’entreprise la plus cotée au monde.

    À l’image de son nouveau patron, l’évolution d’Apple s’est faite plus discrète que par le passé, mais de manière tout aussi efficace. L’accent fut mis sur les services et l’optimisation industrielle. Cook avait une vision très hiérarchisée des tâches et des fonctions. Ives avait besoin de liberté, de complicité et de défi. Livré à lui-même, désormais occupé par des tâches administratives qui lui pesaient, il s’ennuyait. Tripp Mickle nous brosse un Tim Cook froid, maladivement rationnel, et dépourvu d’empathie, tandis qu’Ives, chaleureux et proche de ses collaborateurs, semble vivre en rock star, multipliant les dépenses faramineuses pour satisfaire à son bon plaisir. Enfin, obsédé par l’idée de l’objet parfait, il finit par privilégier la forme à la fonction, un comble pour un admirateur du mouvement Bauhaus. On regrettera ainsi qu’il ne soit pratiquement jamais question dans le livre des choix hasardeux du designer, tel que le clavier papillon des MacBook Pros ou la suppression drastique des ports de connexions sur ces machines.

    Si Ives avait eu le leadership, on peut supposer qu’Apple aurait fini par se perdre dans une recherche esthétique de plus en plus en décalage avec les attentes du public, et aurait sans doute coulé en bourse… pour finir comme en 1997, au bord de la banqueroute.

    En définitive, avec le départ d’Ives (définitivement acté en 2022), c’est Cook, celui que personne n’avait vu venir, qui gagne à la fin.

    Et, bien plus que l’Apple Watch imaginée par Jony Ives, c’est l’arrivée en 2020 des nouveaux processeurs Silicon qui sont peut-être la vraie rupture technologique tant espérée depuis la mort de Jobs — celle que personne non plus n’a vu venir.

    After Steve, passionnant compte-rendu des onze années qui ont suivi la mort de Steve Jobs, nous fait vivre de l’intérieur les conflits d’égos, les états d’âme, les choix douloureux comme les accomplissements.

    Les témoignages obtenus — plus de 200 ! — sont de première main et font la force de ce livre. Seul bémol à mon sens, le sous-titre : Comment Apple est devenue une entreprise à trois mille milliards de dollars et a perdu son âme. Contrairement à ce que semble penser Tripp Mickle, ni Steve Jobs, ni Jony ives n’ont donné une « âme » à Apple, et Cook n’en a pas tué l’esprit.

    L’auteur fait mine d’oublier qu’à l’instar des intelligences artificielles, les entreprises ne sont pas des êtres sensibles. Simplement, certains objets qu’elles proposent prennent une telle place dans nos vies qu’ils semblent faire un peu partie de nous… pour le meilleur comme pour le pire !


    Tripp Mickle — After Steve: How Apple Became a Trillion-Dollar Company and Lost Its Soul — Morrow, $29.99 (512 p) ISBN 978-0-06-300981-3

    Non encore traduit en français.

  • L’élément essentiel du récit

    That, right there, is the vital takeaway: having the tapestry of your story fully aligned with the ending. No matter what you want your ending to provide your audience with—meaning, revelation, or something else—it has to work in perfect concert with the everything that’s come before. That’s why something like Lost and its ending doesn’t work; it spent countless hours building and teasing mystery upon mystery upon mystery, only to, in the final hour, abandon those mysteries and claim that the show was all about character. Yes, the show had remarkable characters, but satisfying just that part of the tapestry left so much of the show’s beating heart unfulfilled.* — Michael Moreci

    Je fais partie des quelques personnes qui ont aimé Lost de bout en bout, mais Moreci a tout de même raison. Les scénaristes ont trahi l’attente des spectateurs, et créé du ressentiment — ce que tout auteur de fiction se doit d’éviter !


    * C’est là le point essentiel à retenir : avoir la tapisserie (le déroulé) de votre histoire entièrement alignée avec la fin. Peu importe ce que vous voulez que votre fin fournisse à votre public — du sens, une révélation ou autre chose —, elle doit fonctionner en parfaite harmonie avec tout ce qui l’a précédée. C’est pourquoi la conclusion de Lost ne fonctionne pas. D’innombrables heures ont été consacrées à construire et empiler mystère sur mystère, pour, au dernier moment, abandonner ces mystères et affirmer que la série était uniquement consacrée aux personnages. Oui, la série mettait en scène des personnages remarquables, mais satisfaire uniquement cet aspect de l’histoire laissait inachevée une partie de ce qui était au cœur du projet.

  • Vivons-nous déjà dans le métavers ?

    Je suis retombé hier dans mon journal sur ces notes, qui un an après, me semblent toujours d’actualité (et d’une cruelle ironie envers moi-même, alors que j’écris en ce moment un récit dystopique).

    Blade Runner (1982)

    Crypto people say they’re building it. Gamers might already be living in it. The art world is cashing in on it. Web veterans are trying to save it. But what is it?

    (New York Times, juillet 2021)

    Une chose à laquelle je pense ces derniers jours (déjà entendue formulée ailleurs) : depuis des dizaines d’années, nous vénérons une vision dystopique du futur, et Blade Runner par exemple, plutôt qu’une mise en garde nous apparaît comme la représentation d’un monde hyper connecté fascinant. La menace écologique pourtant décrite dans le film ne nous a jamais vraiment effrayés, perçue simplement comme un élément de ce monde, une ambiance presque cool. Du coup, c’est comme si, inconsciemment, séduit par une ambiance, une imagerie, nous avons délibérément ignoré la mise en garde et au contraire tout fait pour faire advenir cette nouvelle réalité.

    La confirmation de plus en plus tangible du réchauffement climatique nous amènera-t-elle à imaginer enfin un futur utopique ?

    À en croire l’article cité ci-dessus, nous sommes plutôt partis pour une fuite en avant dans la réalité virtuelle :

    Speaking to CNET in May, Mark Zuckerberg shared his own Facebook-centric view: “We want to get as many people as possible to be able to experience virtual reality and be able to jump into the metaverse and to have these social experiences within that,” he said, referring to the company’s experimental virtual reality environment, Horizon, which he hopes people will explore using Facebook’s Oculus headsets.

    Néanmoins, à la fois une bonne et une mauvaise chose, le métavers est encore loin d’être une réalité :

    Hopes and assurances from tech executives are nice, but private platforms are private platforms. “Right now, I can create an avatar, but I can’t jump from one world to the next,” Ms. Heyning said, describing a concept known as “interoperability.” The metaverse, in her view, isn’t a single firm or organization’s product or space, or even all of them together —  it’s the way they’re connected.

  • Ce qui reste du jour.

    La rue s’est transformée, 
    Elle est un rêve que je fais éveillé, 
    Un rêve de rencontres et de corps enserrés
    
    Un ange passe comme une ombre, porté par le vent du soir. 
    Est-ce l’amour, ou bien la mort qui vient ?
    Toujours, l’homme tremble d’un amour panique
    Lui qui croyait ne plus rien éprouver
    
    Ma couronne est trop lourde, je l’ai tressée d’épines
    J’ai construit des châteaux de cartes, 
    Bâti des villes sur des sables mouvants
    Je donnerais mon royaume pour un instant de calme
    
    Je suis trop plein de mots, de tristesse et d’angoisses
    Je voudrais des baisers, des poèmes
    Et ce sont des larmes qui viennent
    
    Mon cœur crève et se déverse en tempêtes 
    Je suis comme un noyé bercé par les flots déchainés 
    L’océan est vaste qui me retient d’échouer
    
    Et voilà que je danse sur les vagues teintées d’orage, 
    Le monde enfin à ma façon :
    Il fait jour à minuit sur mon astre lointain.