Longtemps que je le sais. À l’adolescence, bien sûr, c’était une certitude, mais dès avant, dès l’enfance j’ai su que j’étais différent, différent de toi, papa, et diffèrent de mes frères. Mes attirances n’étaient pas les vôtres. Je ne partageais pas vos choix. Quand j’en ai eu vraiment conscience, je me suis dit qu’il valait mieux attendre : une fois majeur, parti de la maison, je pourrai bien faire ce que je veux, et puis surtout, je ne voulais pas blesser maman. Toi, je m’en foutais un peu. Tes partis pris seront toujours plus forts. Les humiliations quotidiennes que je subissais, tu ne pouvais pas savoir, hein ? Tu n’imaginais pas ça possible, pas sous ton toit, pas la chair de ta chair.
Tu n’avais pas de mots assez durs pour ces gens-là, et le soir, devant le journal, le dimanche midi, à table, après l’église, tu t’en délectais d’en dire du mal. C’était devenu une obsession. Des années que ça durait. Les préjugés étaient tes certitudes. Moi, je ne disais rien. Et puis, il y a eu la manif pour tous, et nous devions te suivre dans la rue ; la première fois qu’on défilait, et pour toi aussi, je crois que c’était la première fois. Tu y voyais une grande cause, mais pour moi c’était le trop-plein. Je ne pouvais plus prendre sur moi, faire semblant d’être ce que je n’étais pas. C’est pour ça que je suis venu te voir dans le salon. Tu étais assis dans ton fauteuil. Mes mains tremblaient, alors j’ai serré les poings et sans baisser les yeux, l’aveu si souvent ravalé, je te l’ai jeté à la gueule. Maman a poussé un soupir d’effroi, mais toi tu n’as rien dit. Ton regard était noir et tu avais la colère en travers de la gorge : tu t’étouffais à l’heure de ma confession. J’étais libéré, tellement soulagé que je te l’ai dit une deuxième fois, pour être sûr que tu comprennes : « papa, je suis de gauche. »
Auteur : Philippe Castelneau
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L’aveu (microfiction)
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Le noir est une couleur
Noir, c’est noir. Sans doute que l’écriture est poreuse, et qu’elle déteint sur le mental. Va savoir ce qui passe de l’un à l’autre, du projet en cours qui démarre très sombre, ou des opportunités qui se dessinent, plutôt heureuses. Mais à lire le blog ces derniers mois, l’impression — fausse — est celle d’une profonde et sourde mélancolie.
Sans doute pourquoi aussi j’ai autant de mal à m’y mettre vraiment à ce projet, et pourtant, j’ai l’intuition de tenir quelque chose d’important — important pour moi, s’entend : tout est relatif, mais c’est suffisant pour griser l’esprit et stimuler la créativité. Le pendant de L’appel de Londres, la version parisienne en quelque sorte. Et comme il était question de Paris dans L’appel de Londres, peut-être qu’ici je parlerais de Londres. Je ne sais pas. Aragon disait, je crois, qu’il ne planifiait rien. Que ses livres s’écrivaient au fil de la plume, en quelque sorte, contenus tout entier dans la première phrase. Là, j’ai une idée, des notes, pas grand-chose de plus. Les contours sont flous, mais l’ensemble se tient déjà bien. Et puis cette idée d’Aragon encore qui m’occupe, le « mentir-vrai », mélanger la fiction et le réel jusqu’à écrire une légende, non pour soi mais pour le monde, la légende plus souvent rêvée qu’éprouvée des années adolescentes ; « Non faire concurrence à l’état civil, mais faire concurrence à la réalité qui (nous) est imposée », disait Malraux : « la puissance transfiguratrice du réel. » Tout ça, plus stimulant à mes yeux que la triste autofiction contemporaine.Les 50 nuances de générateur, ce petit jeu de cut-up à partir de paragraphes générés par une machine et traduits par google avant d’être retravaillés par moi, est terminé. Un premier jet, revu de fond en comble après deux mois à reposer. Puis relu encore après deux autres mois. Les scories éliminées, une fois l’agitation passée, le texte est plus bref, plus tendu. Terminé — enfin ! — ce « machin » qui m’aura finalement pris pas mal de temps, sauf que maintenant je ne sais pas trop quoi faire de cet étrange olni (objet littéraire non identifié).
Et puis, il y a l’audio. Je ne dirais jamais assez merci à Guillaume Vissac de m’avoir demandé d’enregistrer un passage de mon livre pour publie.net. J’y suis allé à reculons, mais quel plaisir ensuite ! Surtout, le travail avec Lilac Flame Son est venu m’apporter un équilibre qui me manquait. Un jour peut-être, je mettrais en ligne la maquette de cette chanson que nous avions enregistrée tous les deux au sortir de l’adolescence et qui devait ouvrir sur une période faste de créativité finalement restée en suspens. Il aura fallu attendre 30 ans pour reprendre l’aventure commencée ce jour-là dans un petit studio d’enregistrement de Combs-la-Ville qui nous avait coûté nos économies. Cela dit, quelle aventure ! Le voyage fut beau, et les retrouvailles (musicale, s’entend — nous ne nous étions jamais vraiment perdus autrement) belles également. Parce que c’est beau, aussi, une amitié vieille comme la nuit des (de nos) temps qui trouve à s’exprimer de la sorte. C’est peu, sans doute, mais c’est notre trésor, et il n’a pas de prix.
Et la suite ? La suite arrive, le prochain morceau est en phase d’affinage, bientôt à maturité.Reste la photo. Je garde toujours en tête le parcours de Sergio Larrain, qui dans la dernière partie de sa vie sortait chaque jour prendre une seule image, qui était pour lui comme un haïku. Je réalise beaucoup moins de photos qu’avant, physiquement je veux dire. Mon œil, lui, photographie des moments sans que soit nécessaire de recourir à l’appareil, et c’est un petit bonheur intime à chaque fois. Ce moment-là, éphémère, n’appartient qu’à moi. Quelques fois, ces derniers mois, je suis sorti avec le SONY pour capturer de tels instants. Parfois ça marche, parfois non. Tout se joue dans le mental. Quelques-unes de ces photos apparaissent sur le blog, d’autres, je les garde pour moi, généralement parce que mes enfants sont dessus. Mais la démarche compte désormais plus que le résultat. Le chemin plutôt que la destination. Pareil pour les haïkus qui s’écrivent tous les jours sur Twitter. Qui s’écrivent, parce que souvent ça vient tout seul, sans que j’ai l’impression d’y être pour grand-chose. C’est bancal, ça ne respecte rien des règles du genre, mais c’est un jeu plaisant et une mise en route quotidienne pour l’esprit, presque un rituel. Et quelle joie de voir Marlen Sauvage, par exemple, qui m’a rejoint dans l’aventure, sur sa page Facebook. Plaisir de l’échange, encore, comme pour les Vases Communiquants, et la revue La Piscine, dont le premier numéro arrive, et c’est peu dire qu’il sera beau quand bien même il se fait un peu désirer (c’est pour ça que c’est un numéro zéro d’ailleurs : il est là pour essuyer les plâtres).
Alors, le noir, oui, mais le noir est une couleur chaude.
Photo : 29 décembre 2015
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La langue vive
La langue vive s’efface, les couleurs des notes s’affichent en surfaces courbes. Les paroles ne sont plus des ordres. Les sons se mêlent au corps, le cœur suffoque et je cours dans la perspective des mots. Le remords disparait dans la musique de nuit.
Photo : Pic Saint-Loup – janvier 2016
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La bonne fortune automatique
Plus tard, la bonne fortune automatique ravivera la mémoire du chaos, mais aujourd’hui nos rêves s’égouttent au fil des heures en fin de semaine.
La musique des amants est une sentinelle qui nous sert en pâture le sens de la métamorphose et nos vies dépravées sont à des années-lumière de nos corps véritables.
La nuit, les journaux n’ont d’yeux que pour le crépuscule d’un simple simulacre ; sa présence, pourtant, est une rupture magique indifférente à la reconnaissance. L’anxiété est une arme trouble qui souffre de notre existence sur terre. Il n’y a plus la moindre trace de vie dans ce monde désolé ; nous mourrons subvertis dans l’étoffe de l’amour.
Photo : Défense d’entrer – septembre 2015




