Auteur : Philippe Castelneau

  • Ératosthène, de Thierry Crouzet (éditions L’âge d’homme)

    On sait peu de chose d’Ératosthène, sinon qu’il est né à Cyrène en Libye (alors une colonie grecque), aux alentours de –276 av. J.-C., et mort à Alexandrie, en Égypte vers –194. On sait encore qu’il dirigea la célèbre bibliothèque d’Alexandrie, qu’il fut philosophe et astronome, mathématicien et géographe. On sait surtout qu’il fut le premier à tenter de mesurer la circonférence de la Terre, se trompant de moins de 2000 km.
    Si l’on sait peu de chose d’Ératosthène, c’est surtout parce son travail, et l’homme tout entier, marquait une rupture radicale avec ce qui le précédait : il réinventait le monde, ouvrait seul de nouvelles perspectives proprement révolutionnaires. Cela lui valut incompréhension et inimitiés, et dès lors qu’il disparut — et n’ayant pas voulu créer d’école, il partit sans laisser de véritables disciples —, il fut dénigré, d’abord, oublié ensuite.

    C’est son histoire que nous raconte Thierry Crouzet dans son nouveau roman, une vaste fable historique qui nous plonge dans une époque mythique à l’origine de notre civilisation, un roman ample et fort bien documenté. Surtout, au-delà de l’histoire d’Ératosthène, il nous propose dans la dernière partie une plongée en avant dans le temps jusqu’à aujourd’hui, qui permet de mieux comprendre comment l’héritage de cet homme absolument visionnaire a été petit à petit redécouvert, et combien son époque, si troublée, n’est somme toute pas si différente de la nôtre. À l’heure de l’Internet et des réseaux, un monde nouveau se met en place dont ne mesurerons pas encore toutes les ramifications, et il nous reste à souhaiter que notre Ératosthène, s’il se manifeste, ne se heurte pas comme son double lointain à l’incompréhension et au rejet de ses pairs, ce qui nous plongerait à nouveau dans 2000 ans d’obscurantisme.
    En attendant, la lecture du livre de Crouzet est un salutaire rappel, et un bel hommage à l’un des génies de l’humanité.

    Le livre, édité par les éditions L’âge d’homme, est disponible dans toutes les librairies. Signalons aussi que la version numérique propose en plus un journal d’écriture, une chronologie détaillée et une bibliographie. Enfin, sur son blog, l’auteur propose visuels, carte, timeline, etc. qui viennent enrichir un peu plus la lecture.

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  • La grammaire du chaos

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  • les yeux ouverts

    Chambre 342

    dans le noir les yeux ouverts
    quelques minutes avant que la nuit ne lâche
    je reconnais tout à coup
    ce que le jour éclipse de plus doux


    Photo : « chambre 342 » – Séville, juin 2014
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  • Le café du dimanche matin – 24 août 2014

    Le dimanche matin, avec mon café, je lis sur tablette blogs et sites d’infos. Tous les jours, The Digital Reader propose une courte revue de presse intitulée The morning coffee. J’aime beaucoup l’idée, et si je ne me sens pas de faire une revue de presse quotidienne, je leur pique l’idée pour une déclinaison hebdomadaire !
    Tous les articles cités sont repris dans mon journal Flipboard.


    Contrairement à ce que laisse entendre un lieu commun, « Internet n’est pas un monde virtuel que nous devrions opposer au monde réel », écrit Isabelle Parente-Butterlin. « Internet est […] une région numérique de notre monde. […] Que le numérique ne soit pas concret ne signifie pas qu’il ne fait pas partie de notre monde.
    Plus loin, elle ajoute : “Pour ce qui est de l’abstraction au monde, et de la coupure avec le monde réel, j’en vois d’autres, dans notre monde, beaucoup plus manifestes qu’Internet et bien moins dénoncées : en quoi les programmes télévisés et les non-informations qu’on nous distille ne sont-elles pas des coupures avec le monde réel ? En quoi le divertissement dont nous avons parfois tous besoin mais qui nous est imposé à grande échelle, comme les événements sportifs auxquels, qu’on le veuille ou non, il est impossible d’échapper, n’est-il pas une coupure avec le monde réel et n’empêche-t-il pas de s’intéresser à ce qui devrait retenir notre attention ? Il y a des produits plus hypnotiques qu’Internet comme le sport, la télévision, et qui nous coupent davantage du monde”.

    Cette coupure du monde réel qu’engendrerait Internet, ce risque d’un digital burn-out — qui n’est que la fascination du vide —, Thierry Crouzet revient dessus dans une interview qu’il publie sur son blog. “Tout cela n’a aucun rapport avec le numérique, mais uniquement avec les autres”, explique-t-il. “Maintenant que nous vivons en permanence avec les autres, comme dans une vaste tribu, nous devons réinventer les rituels initiatiques propres aux tribus, mais en les adaptant à l’âge numérique”.

    Daniel Bourrion lui s’interroge sur la nécessité aujourd’hui de regrouper les différents fragments qui constituent un texte dans un support livre : “le texte me résiste et je ne parviens plus à le ‘fermer’, à le penser comme terminé”, écrit-il. “Je ne ressens plus intimement la nécessité de cette étape” (la publication, NDR).

    Un sentiment qui rejoint des idées déjà développées par François Bon, sur lesquelles il revient cette semaine : “oui, le web est notre médiation langage au monde, et la littérature, qui est la part réflexive de cette médiation, inclut le web dans son champ. Comme toutes les autres disciplines et le concept d’e-inclusion, il n’y a plus besoin d’un concept de littérature numérique. On exerce la littérature sans autre qualificatif, comme depuis son origine orale ou dans toutes les étapes de l’écrit, depuis cette médiation du mental au monde par le langage qui interroge cette relation, et se met au travail dans cette relation en même temps qu’il la renouvelle.”
    Un bel article, tout à la fois bilan et prospective, sur un sujet qui m’intéresse tout particulièrement.


    • Isabelle Parente-Butterlin (aux bords des mondes) – Disjonction : du numérique, du concret, et de l’hypnose : http://goo.gl/UCDtkG
    • Thierry Crouzet – Digital burn-out : le problème, c’est les autres : http://goo.gl/Or12rH
    • Daniel Bourrion (Face Écrans) – De la question de la publication : http://goo.gl/DbhGO6
    • François Bon (le tiers livre) – Du livre et du pantalon : http://goo.gl/rfBNO7

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  • DEUX HOMMES NOIRS MARCHENT DANS LA RUE — (No direction home)

    11 h 40, samedi 9 août, deux hommes marchent le long de W Florissant Ave. C’est une avenue comme en trouve un peu partout en Amérique, une avenue sans charme aucun, une deux fois deux voies, bordée de chaque côté de fastfoods, concessionnaires automobiles, et commerces d’appoint installés dans de gros blocs de béton.
    Une avenue désespérément rectiligne de 20 km de long qui traverse Ferguson, part de Saint Louis pour rejoindre Florissant, à qui elle a emprunté son nom — déformation du mot fleurissant, ainsi nommé par les colons français parce que située au confluent du Mississipi et du Missouri, l’une des plus anciennes colonies du continent, établie au XVIIIe — sept plantations et quarante âmes en 1787 —, et où un siècle plus tard on parle encore majoritairement la langue de Molière (ça ne durera pas).

    11 h 50, samedi 9 août, deux hommes noirs sortent de la boutique Ferguson Market & Liquor. Ils marchent en direction de la station-service Quick Trip, le long de l’avenue qui mène à Florissant, 33km2, 52 158 habitants en 2010, majoritairement blancs, en familles, sinon aisés, du moins middle-class. Une ville classée en 2012 dans le top 100 des petites villes américaines les plus agréables, numéro un des villes où prendre sa retraite, 2e ville la plus sure du Missouri.

    Deux minutes plus tôt, samedi 9 août, on entendait à quelques blocs de W Florissant Ave les sirènes d’une voiture de police et d’une ambulance, lancées à toute allure dans Ferguson. Ferguson, qui n’est en rien comme Florissant. Plus petit, plus pauvre, Ferguson n’apparait dans aucun des classements établis par les magazines à destination des riches retraités.
    Ferguson, 16 km2, 21 203 habitants. En 1990, 74 % sont des blancs, 25 % des noirs. En 2010, 29 % sont blancs, 67 % sont noirs. Plus de 17 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.
    À Florissant, c’est moins de 4 %.

    À Ferguson, la police compte une cinquantaine d’agents. Trois seulement sont noirs.

    11 h 52, samedi 9 août, deux hommes noirs, 18 et 22 ans, le plus jeune portant casquette rouge et chaussettes jaunes, sont signalés à la police. Ce qui s’est passé chez Ferguson Market & Liquor quelques minutes auparavant, il faudra attendre plusieurs jours pour le savoir. Ce qui s’est passé semble de toute façon ne pas avoir de lien direct avec la suite.

    11 h 54 ou à peu près, samedi 9 août, deux hommes noirs, Michael Brown et Dorian Johnson, 18 et 22 ans, le plus jeune, surnommé « Big Mike » — près de deux mètres pour plus de cent kilos —, quittent W Florissant Avenue et se dirigent vers Canfield Drive.

    Il est midi passé de une minute, samedi 9 août. Sur Canfield Drive, deux hommes noirs marchent au milieu de la chaussée.
    Arrive une voiture de police.


    No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.
    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon, un été 2014.

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