Faux autoportrait vraie fiction

J’ai 63 balais, un aspirateur et une brosse à chiotte. Ma femme dit que je n’ai pas d’humour. Ma femme ne m’aime pas. Je porte des lunettes épaisses, monture style rectangle en plastique. Je suis grand et maigre. Les gens disent que je fais sale. Je me douche comme tout le monde. J’ai une brosse à dents comme tout le monde. J’ai un fils de 20 ans. J’ai une arme à feu dans une boite à chaussures sous mon lit. Mon grand-père était Russe. Je bois comme un Polonais. Je dors mal. Je dors peu. Je vais au café tous les jours. Je joue au PMU presque tous les jours. Au café, je bois avec les habitués. Le patron me prend pour un habitué. Il me manque cinq dents. Je fais de la tachycardie. Je n’ai pas d’argent. Parfois je garde l’argent des autres. Je cache des liasses de billets dans la boite à chaussures sous le lit. Je n’ai pas d’amis. J’essaie de bien faire. Les gens ne m’aiment pas. J’habite au quatrième, un immeuble de six étages. J’aime le personnage de Lemmy Caution. Dans la boite à gants de ma voiture, il y a des cassettes de variétés italiennes. Je fume des Gauloises maïs sans filtre. J’ai une Renault 16 vert bouteille. Ma voiture est en panne depuis plus d’un an. La nuit, je parle fort au téléphone. Pas toutes les nuits. Les murs de mon appartement sont plus fins que le papier de mes cigarettes. Certaines nuits, je m’assois dans ma voiture pour fumer en écoutant Luigi Tenco. Mon fils m’aime bien, je crois. Ma femme ne sait pas qui j’appelle la nuit. J’ai des correspondants secrets. J’habite Nogent-sur-Marne depuis 40 ans. J’ai un cousin éloigné qui habite tout près. Je ne le vois jamais. J’ai grandi dans le huitième à Paris. J’ai habité rue de Londres, rue de Lisbonne et rue de Leningrad. Aujourd’hui, j’habite boulevard de Strasbourg. J’ai surtout voyagé en Europe. Je me souviens du métro aux banquettes en bois. Je me souviens de l’école buissonnière. J’ai un rasoir électrique. Je me rase la nuit. Je ne suis pas fou. J’ai des mystères. Je porte un tricot de corps, été comme hiver. Je porte une chemise blanche, tous les jours de l’année. J’ai trois chemises. J’ai un chapeau en tweed. J’ai un costume gris foncé élimé. Quand on me dit monsieur, c’est toujours avec condescendance. Les gens m’appellent par mon nom de famille. Ma femme aussi m’appelle par mon nom. Mon banquier m’appelle par mon nom. Mon fils m’appelle « papa ». Je n’ai jamais été amoureux. Je ne sais pas ce que ça veut dire. J’ai toujours bien aimé les gens. Je ne comprends pas le monde. Je n’aime pas lire. Je ne suis pas plus con qu’un autre. Je n’aime pas les politiques. Je suis transparent, dit ma femme. Ma femme n’aime pas Lemmy Caution. Ma femme n’aime pas Luigi Tenco. Ma femme ne sait pas tout ce qu’il y a dans ma tête. J’aimerais qu’un jour quelqu’un m’appelle par mon prénom. J’aimerais que quelqu’un m’appelle Roger. Je voudrais qu’on m’aime un tout petit peu. Je ne voudrais pas mourir seul.


Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.


Passés dans l’essoreuse du langage écrit, mes souvenirs deviennent fiction, et la fiction qui dit « je » prend aux yeux du lecteur valeur de vérité. Ainsi je peux construire ma légende fragile.
La première idée pour cet exercice, à mesure que je posais des mots tandis que défilait la vidéo explicative, c’était l’autoportrait. Cette idée, je l’ai finalement aussitôt abandonnée, parce qu’elle était trop facile : c’était refuser la contrainte, refuser le risque, refuser de sortir de ma zone de confort. Paradoxalement, j’ai l’impression que c’est dans la fiction que je me mets en danger : il n’y a ni filet ni parachute, au moment du saut dans le vide.

Je me suis tourné vers le livre en cours, et j’ai choisi un personnage, un simple fantôme dans un chapitre à venir du récit. Je l’ai pris, lui, pour voir où cela me conduirait, si je le laissais s’épanouir.

Je sais que je devrais faire ça, désormais : reproduire cet exercice pour chaque personnage de chacun de mes textes. Non pas seulement poser les grandes lignes d’une pseudo biographie, mais aller plus loin. Aller au cœur. Que le texte soit un texte en soi. Le travailler à la lame du couteau. En faire un texte écrit. Et que le « je » qui parle, parle comme si c’était moi.

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2 réflexions sur “Faux autoportrait vraie fiction

  1. Sa femme ne l’aime peut-être pas, mais tu diras à Roger que moi, j’l’aime bien. Ou plus précisément, tu lui diras : « Roger, Caroline t’aime bien. »
    Personnage attendrissant. Qui m’aura fait sourire en parlant de lui-même avec autant de candeur et de bonhommie.
    Bel exercice, en effet.

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