De l’Internet, du web et des réseaux sociaux

De même que l’on confond trop souvent le web avec Internet, on confond aujourd’hui les réseaux sociaux et le web, abandonnant chaque jour un peu plus la promesse utopique des débuts, au profit d’un idéal ultra libéral aveugle et froid.
Désœuvrés, nous nous laissons mettre au poignet des montres connectées qui sondent nos corps et nous emprisonnent et, tout en réclamant notre droit à la liberté, nous installons dans nos salons des appareils-espions qui enregistrent jusqu’aux plus intimes de nos conversations, avec la seule promesse, terrifiante, d’un jour devancer nos désirs.
Ce jour-là venu — demain, déjà —, nous ne saurons même plus si nos achats compulsifs correspondent réellement à des pulsions sincères à venir ou à une simple manipulation de nos cellules responsives.
Gavés malgré nous comme des oies malades, transformés en rat de laboratoire, il ne nous restera plus qu’à attendre, terrifiés, de mourir, sans plus de libre arbitre, condamnés à une insatisfaction permanente savamment orchestrée par d’artificielles intelligences insensibles à notre condition humaine, programmées pour nous abreuver d’un flux continu de médiocrité.


Photo : usine en friche, Longueville.

Une soirée entre amis : chronique des temps modernes

Imaginez-vous la scène : un soir de la semaine, vous décidez de retrouver des amis dans un lieu familier. Rien n’est prévu, mais vous savez qu’en général ils trainent par là. Vous poussez la porte, il y a du monde, et vous apercevez tout de suite des visages connus. Vous voici bientôt attablé avec Pierre, qui vous parle de sa journée, et Christian, qui vous montre ses dernières photos de famille. Florence était en train de vous dire quelque chose, mais elle disparait soudain, et à sa place, un type, au demeurant sympathique, engage la conversation avec vous. Très vite, il vous précise qu’avant d’aller plus loin, il a besoin de vos coordonnées bancaires. Du côté de Pierre, qui est assis à votre droite, un brouhaha monte : un attroupement s’est formé sans que vous vous en rendiez compte, et chacun maintenant semble avoir son mot à dire sur votre discussion. Le ton est vif et les insultes fusent. Les plus virulents, étrangement, portent des masques et refusent de dire leurs noms. Pierre voudrait mettre fin à l’échange, mais rien n’y fait. Vous décidez de changer de table et alors que vous reprenez votre discussion là où vous l’aviez laissée, un type surgit qui vous insulte avant de disparaitre aussitôt. Sans plus de manière, une jeune femme s’assoit à votre gauche et vous demande si vous accepteriez de lui accorder 5 minutes pour évaluer votre expérience client concernant la boisson que vous aviez commandée en arrivant. Il suffit de répondre à quelques questions, et si elle note vos nom, prénom et adresse mail, elle vous assure que votre anonymat sera préservé.
Vous vous tournez vers vos amis. « La prochaine fois, vous leur dites, choisissons un lieu moins fréquenté. » « Google+ ? » propose Pierre, sans conviction. « Twitter ? », tente Christian.
« En tout cas, plus Facebook », dites-vous, et vous sortez sans prendre la peine de dire au revoir.


Photo : à la santé du fantôme, Londres, un soir d’octobre 2014.

La remémoration onirique

Londres

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés — Jean de La Fontaine

Nous sommes au jour de la représentation. Les phases de sommeil paradoxal n’ont plus lieu. La beauté du monde s’étiole. Le ciel, même bleu, est de plus en plus gris. Les pluies sont acides, la mer reflue par vagues. Le sol aride craque sous notre poids. Il n’y a plus de miracles, la magie a disparu. Ici, on cultive l’ennui, la vacuité des choses. Conditionné par les technologies modernes, le sens commun s’est perdu dans un naufrage planétaire. Privés d’amour, nous dérivons dans un vide universel. Nous ne rêvons plus, nous dormons éveillés, somnambules obéissants sur une terre instable. Les fenêtres qui s’ouvrent sont virtuelles, de simples outils promotionnels. La surface du miroir reflète d’autres miroirs. C’est une glace sans tain : quelqu’un nous observe que nous ne voulons pas voir. Il y a des phénomènes lacunaires de résistance, mais la croyance collective préfigure la faillite de l’esprit. Les instruments du conditionnement sont maintenant tous déployés, la méthode est bien rodée, l’amplification de quelque chose de décisif qui nous empêche de sentir nos entraves. Lorsque le soleil se déchire en lambeaux il y a toujours plus de ténèbres. Un évènement sombre se dessine et nous nageons, bienheureux, à sa rencontre. Bienvenue sur le réseau.


Photo : Londres — octobre 2014

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