Speak, memory

24 octobre, dans l’avion qui va d’Albuquerque à Chicago. Il est 18 h 30 dans l’Illinois, une heure de moins au Nouveau-Mexique.

Bob, contrairement à son habitude, s’est réveillé tard, aux alentours de 8 h 30 — disons que c’est tard pour lui comme pour moi ! —, et je me suis occupé comme j’ai pu en l’attendant. Après avoir écrit dans mon journal, j’ai consulté les dernières informations sur le site du Monde, et pour finir, je suis sorti faire quelques photos de la maison.

Bob levé, j’ai bu un café avec lui. Nous avons évoqué des gens que j’avais connus ici autrefois, et ce qu’ils étaient devenus. J’ai pris des notes, recopiant des noms, des dates, quelques anecdotes oubliées. Bob m’a aussi parlé de lui, des origines de sa famille : « Mes arrières-grand-parents, tant paternels que maternels, étaient, selon la rumeur, Indiens pur-sang. D’un côté Chactan, de l’autre Cherokee. Nous aurions eu également des ancêtres qui se seraient battus pendant la guerre d’indépendance des États-Unis, entre 1775 et 1783 ». Difficile d’en savoir plus : les registres ont disparu, effacés sans doute volontairement par un ancêtre qui, shérif, fut appelé à voyager d’un bout à l’autre de son territoire et qui préférait que l’on ne sache pas qu’il menât une double vie, deux fois marié avec des enfants de chaque côté, ni que l’une de ses femmes fût indienne. Et de toute façon, dans un pays où l’histoire s’écrit au présent, le XVIIIe siècle ressemble à la préhistoire.
De son enfance, Bob me dira qu’il fut élevé avec ses frères dans un milieu très pauvre, par sa seule mère, dans l’immédiat après-guerre. « Mon père a été tué lorsque j’étais enfant. » Il n’en dira pas plus.

Lorsque tout le monde fut levé, Bob et Angelina nous ont fait prendre place, non pas dans la cuisine comme nous en avions l’habitude, mais dans la salle à manger, réservée aux grandes occasions, pour un copieux breakfast : bacons, muffins et œufs pochés sont au menu. Ensuite, nous parcourons ensemble de vieux albums photo, avant de sortir pour une ultime promenade le long des berges du Rio Grande. En chemin, nous croisons un voisin, un vieux monsieur de 93 ans, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, qui s’entretient un moment avec nous. Il a fait le débarquement en Normandie et la bataille des Ardennes. « Ces cimetières américains que vous avez en Europe, il me dit, ils sont vides. Les morts, on les enterrait comme on pouvait, à la va-vite. Les morts, ou ce qu’il en restait… » Puis, tout à coup il sourit et se met à plaisanter. Angelina lui demande comment va sa femme. Il se penche vers elle, et sur le ton de la confidence, il lui dit : « Je crois qu’elle est à nouveau enceinte ! » et il éclate de rire. Je discute encore avec lui un moment, et il est vraiment très drôle, mais, me dira Angelina plus tard, il n’a plus toute sa tête.

Alors que nous nous apprêtions à rentrer, un colibri est apparu, longeant la rivière, magnifique petit oiseau bleu volant vers nous dans la lumière du matin, comme un présage pour les temps futurs. À peine le remarquai-je, et déjà il avait disparu.

De retour à la maison, le temps de boucler nos valises, et c’est le moment de partir. En route, nous nous arrêtons à Cosco pour faire développer une pellicule photo pour Bob et manger une pizza sur le pouce. À deux tables de nous, le vieux monsieur de ce matin apparaît comme par enchantement, et entame la discussion avec une parfaite inconnue. Décidément, cet homme me plait. Nous trainons un peu dans les rayons, et L. reste stupéfaite devant les palettes de médicaments disponibles sans ordonnance, présentés comme chez nous les lessives.
Après avoir fait le plein d’essence, nous roulons encore une vingtaine de minutes pour rejoindre l’aéroport. Nous enregistrons nos bagages rapidement et nous attendons tous ensemble, la boule au ventre, devant la salle d’embarquement. Enfin, c’est l’heure d’y aller, et c’est encore le temps des adieux. L. pleure dans les bras de Bob et nous avons tous les larmes aux yeux.

Après deux heures de vol, nous amorçons la descente vers Chicago. Il est temps de ranger mon carnet, de relever la tablette placée en face de moi et de redresser mon siège en vue de l’atterrissage.
Une nouvelle page se tourne.

Une photo par jour : 209 — Cactus, au bord du Rio Grande, NM
Speak, Memory est le titre d’un livre autobiographique de Vladimir Nabokov, traduit en français par Autres rivages.
Fragments d’un voyage : Le Nouveau Mexique, octobre 2013

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Peanut dust

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Peu après le départ de Randy, à 17 h 15 très précisément, nous sommes partis pour Albuquerque, où nous avions réservé une table au Texas Roadhouse : le soir, en effet, les Américains mangent tôt…

Texas Roadhouse, c’est une chaine de restaurants spécialisés dans la cuisine américaine traditionnelle, et l’on y mange bien. Dès l’extérieur, la fumée qui s’échappe de la cheminée au-dessus des cuisines vous met en appétit. L’ambiance ici est résolument western : les murs et le mobilier sont en bois, et il y a un bar au milieu de la pièce tout autour duquel on peut s’attabler, à moins que l’on préfère l’intimité et le confort des booths, ces espaces disposées sur les côtés où sont des banquettes et des tables. La country music joue à fond, il y a un vieux juke-box à l’entrée et des écrans géants fixés aux murs retransmettent un match de baseball.
Sur notre table, comme sur toutes les tables, un seau de cacahuètes non décortiquées, et les épluchures sont à jeter par terre de préférence : effet saloon garanti !
L. prend un steak et des ribs, moi un faux-filet de 350 g, le Fort Worth Ribeye, accompagné de buttered corn et d’une patate douce, servie avec du beurre et des marshmallows fondus, pas moins. Je fais passer le tout avec une pinte de Blue Moon. Un festin, oui, un régal, certes, mais quand même un rien excessif… C’est qu’ici, on ne plaisante pas avec la bouffe !

Après diner, nous nous arrêtons chez Wallmart. L. part à la recherche de lunettes de soleil, je file avec Bob au rayon spiritueux. Il prend une bouteille de bourbon 101 Old Kentucky pour la semaine qu’il s’apprête à passer dans le Kansas avec Randy. Là-bas, à cette période, la température le jour oscille entre 0 et -5°. Le bourbon, le soir, au campement, ne sera pas de trop.

De retour à la maison, c’est popcorn salé et soirée pyjama dans le canapé devant un film, et les popcorn pris comme ça ont le goût de l’Amérique.

Une photo par jour : 208 — Texas Roadhouse, Albuquerque, NM
Fragments d’un voyage : Le Nouveau Mexique, octobre 2013

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Easy rider (portrait de Randy)

Do not pass

Je me suis levé tôt et j’ai pris mon café avec Bob, en contemplant pour l’avant-dernière fois le lever du soleil au-dessus des Sandia mountains.
Plus tard, nous avons tous ensemble pris le petit déjeuner et, après une douche, alors que L. se reposait, j’ai fait une longue promenade avec Bob et Angelina le long du Rio Grande.
Ensuite, nous sommes sortis faire quelques courses et nous sommes arrêtés chez Sellers, un magasin d’occasions. On y trouve de tout, et les vêtements y sont classés par tailles et par époques. Les années 70 sont largement représentées, et l’on peut se faire à bon compte une garde-robe authentiquement vintage, de la veste à frange à la chemise col pelle à tarte, où plus classiquement, s’offrir un costume deux pièces bleu-pastel et pantalon patte d’eph du meilleur effet. Je me contenterai d’une chemise à damier récente à seulement 4 $.

L’après-midi, nous avons eu la visite de Randy. Randy est un sacré personnage, aussi gros qu’il est grand. Blond, les yeux bleus, les cheveux mi-longs, il fait plus de deux mètres et pèse dans les 120 kilos. Il porte un jean usé et une chemise à carreaux, sous un blouson de cuir. Il a été pilote d’hélicoptères Black Hawk pour l’armée et a été marié trois fois. Il n’aime pas les Français, me dit-il, mais il veut bien discuter un peu avec moi. Son épouse actuelle s’appelle Debbie, et il me la passe au téléphone pour que je lui dise deux mots. Randy vit au Nouveau-Mexique et en Arizona, selon son humeur. Il a une chouette moto et passe la plupart de son temps sur la route. C’est un chasseur, et il va souvent chasser avec Bob. Dans quelques jours, ils prévoient de partir dans le Kansas pour deux semaines. Personnage entier et attachant, bavard et souvent très drôle, il est un peu trop porté sur la bouteille, et devrait sans doute garder sa bouche fermée plus qu’il ne fait, en particulier quand il s’agit de politique et de religion.

Lorsqu’il part, sa moto ploie sous son poids, mais il a fière allure.

Une photo par jour : 207 — Do not pass, road sign, NM
Fragments d’un voyage : Le Nouveau Mexique, octobre 2013

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Chimayó

Chimayó, Tsi Mayoh en langue indienne, est un lieu-dit, situé au pied des Sangre de Cristo mountains dans une vallée fertile irriguée par la rivière Santa Cruz, où, à la fin du 17e siècle, se sont établis des colons espagnols. Du fait de la situation géographique, ils y ont développé l’élevage et l’agriculture, et en parallèle ont établi une tradition de tissage de laine. Perpétuant l’héritage de ses premiers habitants, Chimayó est aujourd’hui réputée pour ses étoffes, son chili rouge, ses vergers, et ses élevages de chevaux et de moutons. Mais le village est aussi connu pour son artisanat, mélange d’art d’inspiration coloniale hispanique et indien Pueblo : étains, poteries et couvertures brodées, mais surtout peintures et sculptures sur bois, le plus souvent à connotations religieuses : bultos, petites figurines en bois travaillés, et retablos, panneaux de bois de différentes tailles, sorte de retables naïfs et modestes.

Chimayó est aussi un lieu de pèlerinage : il y a 200 ans, dit la légende, un moine, alors qu’il priait, vit une lumière apparaître sur une colline près de la rivière Santa Cruz. Intrigué, il marcha jusqu’au sommet, et vit que la lumière venait du sol. Il se mit à genoux et entreprit de creuser la terre avec ses mains nues pour en trouver la source, et déterra un crucifix en bois, semblable au Christ noir de la basilique d’Esquipulas au Guatemala.
Ensuite, par trois fois, le crucifix fut emmené lors de processions dans des villages voisins, et les trois fois il disparut mystérieusement, pour réapparaître plus tard, au sommet de la colline, dans le trou creusé par le moine. À ce moment — à cet endroit exact —, commencèrent de se produire des guérisons miraculeuses. On y construisit une chapelle, le Santuario de Nuestro Señor de Esquipulas, où est toujours exposé le Christ en bois, fascinant et mystérieux, qu’il est interdit de photographier. Comme nous, beaucoup viennent ici se recueillir, et emportent avec eux en partant un peu de la terre sacrée.

Paradoxalement, le Rio Arriba County, qui regroupe Chimayó et ses alentours, est également célèbre pour le trafic de drogue que les autorités peinent à endiguer depuis plus de 50 ans. Les règlements de comptes liés au commerce de l’héroïne sont monnaie courante, et la région détient le triste record de morts par overdose par habitant.
En sortant de la chapelle où se trouve le puits sacré d’où l’on peut prélever un peu de terre, une salle propose un mur où sont affichés des photos et des témoignages de miraculés. Près de la sortie, sont également accrochés des portraits de disparus : à côté des enfants de Chimayó morts au combat en Irak et en Afghanistan, il y a les photos des policiers tués au cours de leurs missions.

Une photo par jour : 206 — Sculpture en bois, Chimayó, NM
Fragments d’un voyage : Le Nouveau Mexique, octobre 2013

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Jemez territory

Je me suis réveillé tôt ce matin encore, après avoir fait ce rêve étrange : je trouvais un chat, un gros matou adorable, mais alors que je m’approchais de lui, je réalisais qu’il était aveugle et galeux. Je le lâchais avec un mouvement de recul, mais il s’accrochait à moi, se frottait et ronronnait, et je décidais de l’adopter. Au réveil, L. me dira qu’elle aussi avait rêvé de chats.

Nous sommes partis tout de suite après avoir pris notre petit déjeuner, et nous avons traversé en voiture le Jemez territory, un paysage montagneux fabuleux. À mesure que nous montions, de la neige apparaissait sur le bas-côté de la route. Nous nous sommes arrêtés pour observer de près une tarentule de bonne taille qui traversait au beau milieu de la chaussée, et, en regardant le ciel, nous avons vu un aigle royal voler loin au-dessus de nous.
Nous avons grimpé encore et nous sommes arrêtés au bord d’un canyon, et Bob nous a montré certains des endroits où il vient pêcher. En redescendant, nous avons traversé la Jemez Caldera, une vallée large de 22 kilomètres qui s’est formée à la suite du phénomène volcanique du même nom, survenu il y a 11 000 ans (1).
La vallée fait partie d’une vaste réserve nationale parsemée de sources d’eaux chaudes et de cours d’eau, et abrite 17 espèces végétales et animales menacées.

Après déjeuner, nous sommes passés rapidement par Los Alamos, lieu tristement célèbre où fut élaborée la bombe atomique aux heures les plus sombres de la Deuxième Guerre mondiale, avant de nous diriger vers Chimayó, où nous nous sommes arrêtés un long moment (je vous en parlerais demain).

(1) Une caldeira, ou caldera, est une vaste dépression circulaire ou elliptique, généralement d’ordre kilométrique, souvent à fond plat, située au cœur de certains grands édifices volcaniques et résultant d’une éruption qui vide la chambre magmatique sous-jacente (wikipedia)

Une photo par jour : 205 — Jemez territory
Fragments d’un voyage : Le Nouveau Mexique, octobre 2013

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Visions de Santa Fe

Santa Fe

Nous arrivons en fin de journée à Santa Fe, le temps d’un trop rapide tour sur la plaza. Santa Fe, avec seulement 70 000 habitants, est la quatrième ville de l’état en terme de démographie, mais elle en est la capitale, la plus ancienne des États-Unis. Surtout, c’est une ville unique, qui a su préserver son histoire et son authenticité. Le prix à payer s’affiche dans les boutiques : tout est cher à Santa Fe, de la moindre étoffe jusqu’au mètre carré habitable, seuls les plus aisés y trouveront leur compte. Mais le charme unique de la ville, lui, s’offre à tous sans contrepartie. Très vite, la nuit commence de tomber, et la chute des températures qui l’accompagne est palpable. Les rues s’illuminent, on oublie le froid, la ville devient magique. La plupart des boutiques sont aux couleurs d’Halloween qui approche. La cathédrale-basilique Saint François d’Assise se découpe dans la lumière du soir. Un prêtre catholique presse le pas devant nous. Élégant, la quarantaine, il est coiffé d’un chapeau romain et porte la soutane sous un manteau noir. Il tient un sac sous le bras. Le temps de me retourner, il a déjà disparu. Il réapparait plus loin, quand nous sortons d’une boutique d’artisanat indien et je tente une photo, mais la photo est floue. On passe devant un Starbucks, il y a un vieil homme attablé, lisant son journal. Derrière lui, une employée passe la serpillière. Je cadre, je shoote, la photo me plait. Je la publierai sur le blog, à défaut de celle du prêtre. Le prêtre, justement, le revoilà. Il m’a dépassé alors que je prenais la photo du vieil homme. Je le prends de dos, avec les maisons en adobe sur le côté, c’est du meilleur effet, mais la photo est encore floue. Il tourne sur ma droite. Tant pis. Je repars, jette un coup d’œil là où il a disparu : il est entré dans une boulangerie. Je cadre à nouveau. Cette fois, la photo me plait. Je garde celle du vieil homme pour plus tard.

Une photo par jour : 204 — Santa Fe, NM
Fragments d’un voyage : Le Nouveau Mexique, octobre 2013

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Le long de la Scenic Turquoise Trail

Dans les années 1920, Madrid, au Nouveau-Mexique, fait figure de ville minière modèle, et dispose d’une école primaire et d’un collège, d’un hôpital et de commerces au service de ses 2500 habitants. La mine de charbon, ouverte en 1892, voit son activité décliner fortement au tournant de la guerre, et ferme définitivement en 1950. Madrid, désertée, devient une ville fantôme, mais dans les années 70 un certain Joe Huber, un enfant du pays devenu propriétaire de la totalité des terrains et habitations, a l’idée de louer les anciennes cabines de mineurs à des artistes et artisans locaux.
Aujourd’hui, Madrid compte quelque chose comme 300 habitants, et une quarantaine de commerces, restaurants et galeries d’art. Avec ses maisons typiques en bois et son ambiance bobo-hippie, Le village est devenu une destination de choix pour qui emprunte la New Mexico State Road 14 — la Scenic Turquoise Trail —, qui relie Albuquerque à Santa Fe par les montagnes, en passant par Cedar Quest, Sandia Park, et Los Cerrillos, autre village typique autrefois pratiquement à l’abandon, qui joue aujourd’hui la carte touristique.
Avec ses maisons en adobe, sa vieille église et sa Main Street en terre battue bordée d’anciens saloons qui servirent de décors à de nombreux films, Los Cerrillos dégage une sympathique ambiance de folklore western, sans qu’il y ait forcément beaucoup à voir. Nous nous contentons d’y passer, avant de reprendre la route pour rejoindre Santa Fe.

Une photo par jour : 203 — Madrid, NM
Fragments d’un voyage : Le Nouveau Mexique, octobre 2013

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