Au bord du Rio Grande

Rio Grande

Hier, dimanche, levé tôt et petit déjeuner américain en famille. Bacon de dinde, œufs, toasts, beagles, café et thé à volonté.
Nous sommes ensuite partis pour une longue promenade au bord du Rio Grande, à la recherche de pierres et de fragments de bijoux que les Indiens jettent parfois à la rivière, selon certains rituels.
À un moment, je me suis retrouvé seul avec Bob. Tout en marchant, nous avons parlé longuement de mes enfants et de mon père, disparu l’an dernier. Puis il m’a parlé de sa foi nouvelle en Dieu, qui a fait suite à son cancer, il y a sept ans. Il m’a parlé du voyage qu’il a fait peu après en Israël, et de son baptême dans les eaux du Jourdain. Il m’a demandé si j’avais la foi, mais il connaissait déjà la réponse. Il m’a parlé ensuite d’une école qu’il était parti construire au Mexique avec sa congrégation, et d’autres choses encore.
Nous étions seuls, au bord du Rio Grande, et nous n’étions pas seuls. La montagne devant nous se parait de reflets bleutés. Le fleuve à nos pieds charriait des récits de conquêtes et de territoires, des histoires de guerres, de cowboys et d’Indiens ; il charriait des morts et des drames, charriait des mythes et des rites ancestraux.
Nous n’étions pas seuls : avec nous, dans la lumière, marchaient des fantômes.

Une photo par jour : 200 — Au bord du Rio Grande.
Fragments d’un voyage : Le Nouveau Mexique, octobre 2013

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Rio Rancho, Nouveau-Mexique

Rio Rancho, au Nouveau-Mexique. Le Rio Rancho Estates fut un vaste projet immobilier de 22 000 hectares lancé par des promoteurs immobiliers au début des années 60. Son succès ira grandissant au cours des années 70 et 80, mais c’est seulement en 1981 que Rio Rancho prend officiellement le statut de ville.
Depuis ma première visite en 1994, l’agglomération s’est largement émancipée d’Albuquerque, sa grande sœur distante d’une vingtaine de kilomètres. À l’époque, la ville ressemblait à un vaste chantier, et chaque jour voyait une nouvelle maison se construire. La population alors était d’un peu plus de trente-deux mille habitants, elle frôle aujourd’hui les quatre-vingt-dix mille.
Nous sommes arrivés chez les S. à 18 h, et les retrouvailles furent émouvantes et chaleureuses. Très vite, j’eus l’impression d’avoir fait un voyage dans le temps : dans le film Retour vers le futur, quand le héros retourne enfin chez lui, tout est à sa place, mais tout est légèrement différent, et c’est exactement ce que j’ai ressenti. Surtout, c’était comme si j’étais parti la veille, comme si les dix-neuf années qui venaient de s’écouler n’avaient été qu’une parenthèse.
Depuis ce jour de juillet 1985 où je suis arrivé à Topeka, Kansas, pour passer une année complète chez eux, Bob et Angelina m’ont toujours traité comme un membre à part entière de leur famille, et ils ont toujours été comme des parents pour moi. Après quelques minutes, nous étions de nouveau une famille, discutant de tout et de rien. Angela, leur fille, avait le voyage depuis Durango, au Colorado, pour venir nous voir, avec son mari et leur petite fille.
Bientôt attablés autour d’un bon repas et de quelques bières, les rires fusaient ainsi que les souvenirs, et les larmes n’étaient jamais loin.

Une photo par jour : 199 — Vol d’oies sauvages devant les Sandia Montains, vu depuis Rio Rancho.
Fragments d’un voyage : Le Nouveau Mexique, octobre 2013

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Lupton, Apache County, Arizona

Juste avant de passer la frontière qui sépare l’Arizona du Nouveau-Mexique, L. dormait et j’ai voulu prendre une photo des montagnes qui se dressaient en face de moi, provoquant une légère embardée du véhicule, et aussitôt une voiture de patrouille se plaça derrière moi, gyrophare allumé, m’intimant l’ordre de me garer sur le côté.
« You had enough sleep, sir ? » me demande le policier.
Je lui dit que j’avais été distrait par les montagnes. « The mountains, huh ? », il fait, dubitatif. Je lui explique que nous sommes français, que le paysage est d’une beauté à couper le souffle. Il sourit. Je crois qu’il est heureux que quelqu’un lui parle de ces montagnes. Il a du sang indien, et ce sont peut-être aussi ses montagnes. Il m’indique une sortie proche : il y a un peu plus haut, à quelques centaines de mètres, un arrêt sur le bas côté, avec un point de vue exceptionnel. Nous repartons, suivant son conseil. Il ne nous a pas menti.

Une photo par jour : 198 — Lupton, Apache County, Arizona
Fragments d’un voyage : De Las Vegas au Nouveau Mexique, octobre 2013

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