Easy rider (portrait de Randy)

Do not pass

Je me suis levé tôt et j’ai pris mon café avec Bob, en contemplant pour l’avant-dernière fois le lever du soleil au-dessus des Sandia mountains.
Plus tard, nous avons tous ensemble pris le petit déjeuner et, après une douche, alors que L. se reposait, j’ai fait une longue promenade avec Bob et Angelina le long du Rio Grande.
Ensuite, nous sommes sortis faire quelques courses et nous sommes arrêtés chez Sellers, un magasin d’occasions. On y trouve de tout, et les vêtements y sont classés par tailles et par époques. Les années 70 sont largement représentées, et l’on peut se faire à bon compte une garde-robe authentiquement vintage, de la veste à frange à la chemise col pelle à tarte, où plus classiquement, s’offrir un costume deux pièces bleu-pastel et pantalon patte d’eph du meilleur effet. Je me contenterai d’une chemise à damier récente à seulement 4 $.

L’après-midi, nous avons eu la visite de Randy. Randy est un sacré personnage, aussi gros qu’il est grand. Blond, les yeux bleus, les cheveux mi-longs, il fait plus de deux mètres et pèse dans les 120 kilos. Il porte un jean usé et une chemise à carreaux, sous un blouson de cuir. Il a été pilote d’hélicoptères Black Hawk pour l’armée et a été marié trois fois. Il n’aime pas les Français, me dit-il, mais il veut bien discuter un peu avec moi. Son épouse actuelle s’appelle Debbie, et il me la passe au téléphone pour que je lui dise deux mots. Randy vit au Nouveau-Mexique et en Arizona, selon son humeur. Il a une chouette moto et passe la plupart de son temps sur la route. C’est un chasseur, et il va souvent chasser avec Bob. Dans quelques jours, ils prévoient de partir dans le Kansas pour deux semaines. Personnage entier et attachant, bavard et souvent très drôle, il est un peu trop porté sur la bouteille, et devrait sans doute garder sa bouche fermée plus qu’il ne fait, en particulier quand il s’agit de politique et de religion.

Lorsqu’il part, sa moto ploie sous son poids, mais il a fière allure.

Une photo par jour : 207 — Do not pass, road sign, NM
Fragments d’un voyage : Le Nouveau Mexique, octobre 2013

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Chimayó

Chimayó, Tsi Mayoh en langue indienne, est un lieu-dit, situé au pied des Sangre de Cristo mountains dans une vallée fertile irriguée par la rivière Santa Cruz, où, à la fin du 17e siècle, se sont établis des colons espagnols. Du fait de la situation géographique, ils y ont développé l’élevage et l’agriculture, et en parallèle ont établi une tradition de tissage de laine. Perpétuant l’héritage de ses premiers habitants, Chimayó est aujourd’hui réputée pour ses étoffes, son chili rouge, ses vergers, et ses élevages de chevaux et de moutons. Mais le village est aussi connu pour son artisanat, mélange d’art d’inspiration coloniale hispanique et indien Pueblo : étains, poteries et couvertures brodées, mais surtout peintures et sculptures sur bois, le plus souvent à connotations religieuses : bultos, petites figurines en bois travaillés, et retablos, panneaux de bois de différentes tailles, sorte de retables naïfs et modestes.

Chimayó est aussi un lieu de pèlerinage : il y a 200 ans, dit la légende, un moine, alors qu’il priait, vit une lumière apparaître sur une colline près de la rivière Santa Cruz. Intrigué, il marcha jusqu’au sommet, et vit que la lumière venait du sol. Il se mit à genoux et entreprit de creuser la terre avec ses mains nues pour en trouver la source, et déterra un crucifix en bois, semblable au Christ noir de la basilique d’Esquipulas au Guatemala.
Ensuite, par trois fois, le crucifix fut emmené lors de processions dans des villages voisins, et les trois fois il disparut mystérieusement, pour réapparaître plus tard, au sommet de la colline, dans le trou creusé par le moine. À ce moment — à cet endroit exact —, commencèrent de se produire des guérisons miraculeuses. On y construisit une chapelle, le Santuario de Nuestro Señor de Esquipulas, où est toujours exposé le Christ en bois, fascinant et mystérieux, qu’il est interdit de photographier. Comme nous, beaucoup viennent ici se recueillir, et emportent avec eux en partant un peu de la terre sacrée.

Paradoxalement, le Rio Arriba County, qui regroupe Chimayó et ses alentours, est également célèbre pour le trafic de drogue que les autorités peinent à endiguer depuis plus de 50 ans. Les règlements de comptes liés au commerce de l’héroïne sont monnaie courante, et la région détient le triste record de morts par overdose par habitant.
En sortant de la chapelle où se trouve le puits sacré d’où l’on peut prélever un peu de terre, une salle propose un mur où sont affichés des photos et des témoignages de miraculés. Près de la sortie, sont également accrochés des portraits de disparus : à côté des enfants de Chimayó morts au combat en Irak et en Afghanistan, il y a les photos des policiers tués au cours de leurs missions.

Une photo par jour : 206 — Sculpture en bois, Chimayó, NM
Fragments d’un voyage : Le Nouveau Mexique, octobre 2013

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Jemez territory

Je me suis réveillé tôt ce matin encore, après avoir fait ce rêve étrange : je trouvais un chat, un gros matou adorable, mais alors que je m’approchais de lui, je réalisais qu’il était aveugle et galeux. Je le lâchais avec un mouvement de recul, mais il s’accrochait à moi, se frottait et ronronnait, et je décidais de l’adopter. Au réveil, L. me dira qu’elle aussi avait rêvé de chats.

Nous sommes partis tout de suite après avoir pris notre petit déjeuner, et nous avons traversé en voiture le Jemez territory, un paysage montagneux fabuleux. À mesure que nous montions, de la neige apparaissait sur le bas-côté de la route. Nous nous sommes arrêtés pour observer de près une tarentule de bonne taille qui traversait au beau milieu de la chaussée, et, en regardant le ciel, nous avons vu un aigle royal voler loin au-dessus de nous.
Nous avons grimpé encore et nous sommes arrêtés au bord d’un canyon, et Bob nous a montré certains des endroits où il vient pêcher. En redescendant, nous avons traversé la Jemez Caldera, une vallée large de 22 kilomètres qui s’est formée à la suite du phénomène volcanique du même nom, survenu il y a 11 000 ans (1).
La vallée fait partie d’une vaste réserve nationale parsemée de sources d’eaux chaudes et de cours d’eau, et abrite 17 espèces végétales et animales menacées.

Après déjeuner, nous sommes passés rapidement par Los Alamos, lieu tristement célèbre où fut élaborée la bombe atomique aux heures les plus sombres de la Deuxième Guerre mondiale, avant de nous diriger vers Chimayó, où nous nous sommes arrêtés un long moment (je vous en parlerais demain).

(1) Une caldeira, ou caldera, est une vaste dépression circulaire ou elliptique, généralement d’ordre kilométrique, souvent à fond plat, située au cœur de certains grands édifices volcaniques et résultant d’une éruption qui vide la chambre magmatique sous-jacente (wikipedia)

Une photo par jour : 205 — Jemez territory
Fragments d’un voyage : Le Nouveau Mexique, octobre 2013

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