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Textes écrits dans le cadre d’ateliers d’écriture

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    la route est sans fin ; 320 000 km2 de zones arides ; trois états et deux pays ; l’Arizona et la Californie ; le Sonora ; les États-Unis et le Mexique ; contrairement aux hommes le désert se moque des frontières ; quelque chose apparait au loin qui pourrait être un village ; une ville fantôme ; un mirage ; le bus roule et la ville recule toujours plus ; quand on traverse de telles étendues l’horizon semble indépassable ; 42 ° dehors ; 21 ° à l’intérieur du bus ; j’ai froid ; dehors des hommes meurent de la chaleur ; la déshydratation est la principale cause de mortalité ; des corps gisent loin des regards ; des immigrants mexicains momifiés par le soleil ; des squelettes à moitié cachés sous les dunes ; 200 corps retrouvés chaque année ; on ne sait pas combien d’autres enterrés sous le sable ; le bus avance et la ville recule encore ; oasis moderne inatteignable ; je ferme les yeux ; quand j’ouvre les yeux la ville a presque disparu ; le bus roule trop vite ; la rue principale est déserte ; midi au soleil ; volets fermés ; déjà le désert nous avale ; une fenêtre est restée ouverte ; une silhouette ; une femme ; elle m’a fait signe ; je crois qu’elle m’a fait signe ; impossible de le dire ; elle a disparu avec le village ; mes yeux se referment ; une femme à sa fenêtre ; la femme me fait signe ; je me redresse ; les yeux grands ouverts ; je me retourne ; il n’y a rien ; du sable à perte de vue ; du sable et des dunes et la route sans fin


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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  • « Entrer dans des maisons inconnues »

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    J’avais roulé des heures à des vitesses excessives sur des routes désertes, comme en transe, et j’avais failli ne pas voir la station-service plongée dans le noir alors que je passai devant. Je conduisis encore un ou deux kilomètres, par pur réflexe, avant de faire demi-tour. Seuls mes nerfs paraissaient fonctionner, sous l’effet de la caféine ingurgitée à haute dose toute la journée. Je me garai à l’arrière, à l’orée du bois, craignant d’être repéré depuis la route. Mais j’avais suffisamment brouillé les pistes, et roulé si longtemps qu’il semblait impossible que mes poursuivants me retrouvent.
    Un chat passa mollement devant les pompes à essence dont l’accès était fermé par une lourde chaine métallique. Un panneau, fixé dessus, indiquait que les pompes étaient vides. Il était gras, le chat, ce qui signifiait que le lieu était toujours habité, ou qu’il était infesté de rats. Mais si des gens habitaient ici, alors c’est qu’ils se terraient comme des rats : alentour, la végétation commençait de tout envahir ; le bitume, craquelé, faisait place aux herbes folles. Un silence de mort pesait sur tout.
    Je me collai au carreau sale de la porte vitrée. Une lueur éclairait faiblement la salle, qui venait de la vitrine réfrigérée à l’effigie d’une marque de bière. La porte n’était pas verrouillée. Près du comptoir en aggloméré recouvert d’une fine couche de poussière, les journaux semblaient dater du début des évènements ; dans la pénombre, je n’arrivais pas à lire précisément les titres et les dates. Le tiroir-caisse, ouvert, avait été vidé, sauf pour quelques pièces de 2 et 5 cents. Je fis rapidement le tour. Je pris un pack de bière dans la vitrine et un paquet de gâteaux secs dans les rayonnages, et me dirigeai vers l’arrière-boutique. Le sol carrelé était sale, avec des traces brunes, ici et là. Du café ou du sang, me suis-je dit. Il faisait trop sombre pour savoir. À gauche, les toilettes, un placard (un aspirateur, un balai et un seau — bleu ou rouge, je n’aurais su le dire —, à moitié vide, où moisissait une serpillère humide), et à droite un escalier à angle droit. La chasse d’eau des toilettes ne fonctionnait plus. À l’étage, une seule pièce. La porte était entrouverte, et je me glissai à l’intérieur. La fenêtre donnait sur l’arrière, aucune lumière ne rentrait. Je tâtonnai dans l’obscurité jusqu’à trouver un fauteuil dans l’angle qui faisait face à la porte. Ensuite, je mangeai les gâteaux, et bus méthodiquement les bières. Peu à peu, mes yeux s’habituèrent à la pénombre. À côté du fauteuil, il y avait une commode. Un tableau, fixé de guingois, était accroché au-dessus. Le tiroir haut du meuble était resté ouvert. De là où j’étais, je n’arrivais pas à distinguer ce que représentait la toile. Je me penchai pour mieux voir. On aurait dit une scène de guerre ou de chasse. À côté de la porte, il y avait un matelas posé au sol. Le sol, du même carrelage qu’au rez-de-chaussée, était également sale. Les mêmes tâches brunâtres, plus larges et plus épaisses, peut-être, allaient jusqu’au matelas. Le matelas pouvait être bleu clair ou gris. Les coins étaient rongés. De petites touffes de laines en sortaient. Dans l’angle près du mur, il y avait une forme couchée en boule sous une couverture. On dit en chien de fusil, mais l’image qui m’est venue immédiatement, c’est celle d’un chien crevé. La forme, cependant, était vaguement humaine. La forme ne bougeait pas. J’ouvris la dernière bière, le pschitt du gaz libéré résonna dans la chambre. La forme ne bougea pas. Hormis le fauteuil, la commode, le cadre de guingois représentant une scène de mort et le matelas posé par terre, la pièce était vide.
    Je ne crois pas avoir dormi, cette nuit-là. Pourtant, quand le jour fit mine de se lever, je me sentis reposé. La nuit, de toute façon, ne pouvait pas ne pas finir. Le jour se leva, un jour pâle, sans soleil. Je commençai à mieux apprécier ce qui m’entourait. Le tableau, au-dessus de la commode, était un puzzle qu’on avait encadré. Ce que j’avais pris pour une bataille était la représentation d’une foule en liesse, une fête foraine. Certains morceaux du puzzle menaçaient de se détacher. Les murs étaient recouverts d’un papier blanc texturé qui se décollait par endroit. Le carrelage blanc présentait des motifs géométriques. La lumière, à travers les jalousies des volets, gagna lentement la pièce jusqu’à toucher le matelas. La forme couchée sur le matelas ne bougeait toujours pas.
    Quand le jour fut complètement levé, la forme bougea enfin. « Salut ! », je fis, quand elle se tourna vers moi, juste avant qu’elle ne crie.


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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  • Approche du dialogue

    Après quelques semaines, j’ai repris la route, Rouyn-Neranda, Timmins, avant de passer la frontière et rejoindre Duluth, Minnesota où j’arrivais de nuit. Quelque chose là, dehors, aurait pu m’avaler écrivit Dylan qui a grandi ici. Deux ou trois jours encore, et je repartais en stop. Une Honda Prelude au moins aussi vieille que moi s’arrêta pour me prendre. Nous roulâmes à travers les zones froides sur des routes enneigées, et une fois les banalités d’usages échangées, nous sommes restés longtemps sans rien dire, nous laissant bercer par la musique et les voix des DJ des radios locales. À un moment, le gars à la radio a dit un truc. Un truc profond, je veux dire, même si je ne saurais pas dire quoi maintenant. Le genre de truc qui t’accompagne quand tu roules de nuit sur l’autoroute, tu vois ce que je veux dire ? Un truc qui autrement paraîtrait anodin, mais qui à ce moment précis sonna comme une révélation. Sans rien dire, le type au volant a sorti un paquet de clopes de sa poche et d’un geste m’en a proposé une, que j’ai refusée. Il en a allumé une pour lui, et quand le DJ a eu fini son discours, il a poussé un long soupir. Je l’ai regardé, et j’ai repensé aux raisons qui m’avaient poussé sur la route. On trimballe tous nos morts, j’ai dit. On marche sur les traces de ceux qui étaient là avant nous, mais ça ne fonctionne pas. Chacun doit tracer son propre chemin et creuser dans le vide qu’on a en soi. Creuser jusqu’à la douleur pour essayer d’en sortir quelque chose qui fait sens, tu crois pas ?
    Il m’a regardé bizarrement du coin de l’œil et il n’a rien dit. Je sais pas de quoi tu parles, il a fait, après quelques minutes. La vie, c’est juste un truc qui t’arrive et qui finit mal. Ensuite, chacun s’est calé dans son siège et on a roulé longtemps sans rien dire.

    À un moment, il a éteint la radio et il s’est mis à parler. Un jour, j’ai dansé avec une femme sur une chanson magnifique : Unchained melody des Righteous Brothers. Tu connais sûrement ; un morceau produit par Phil Spector, tu vois ? Tout le monde connaît cette chanson. J’ai dit à la femme que je l’aimais, et elle, elle a mal compris, elle a cru que je parlais d’elle. Elle s’est serrée contre moi, et elle m’a dit : tu m’aimes ? Alors, épouse-moi, et crois-le ou non, c’est ce que j’ai fait.
    Il tira longuement sur sa cigarette. L’essence du rock, tu piges ? C’est ça qui m’avait retourné le cerveau. Ce truc qu’il y a derrière la musique, comme une lave incandescente souterraine. Je saurais pas le définir mieux. Tu peux chanter une bluette et ça sera quand même du rock. Il y a des choses très douces qui portent en elles des révolutions. Il regardait fixement la route. Je voyais son profil dans l’ombre se découper à intervalles réguliers dans la lumière des phares des voitures que nous croisions. Quand c’est apparu, le rock, les gens disaient que c’était la musique du diable. Personnellement, je ne crois pas. Si tu veux mon avis, c’est même le contraire. Il y a longtemps qu’ici le diable a pris le pouvoir, avec la seule arme qu’il ait jamais possédée : le fric. Mais avec ça, il a réduit le monde en esclavage. On est tous à sa botte. Toi, moi, les types qui nous gouvernent. Le monde entier, asservi. Il soupira. Dehors, la nuit était totale, le ciel était dégagé, un tapis d’étoiles nous recouvrait. On dit que le monde est bien fait, que chaque chose est à sa place. Mais l’ordre n’est pas l’œuvre de Dieu, ça non. Regarde la nature : c’est le désordre qui mène la danse. Nous, on est comme morts.
    Il n’avait pas dit trois mots du voyage et maintenant qu’il était lancé rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Il ressortit son paquet de clopes. Toujours pas ? Il fit, en l’agitant dans ma direction, avant de le glisser à nouveau dans sa poche. La musique du diable, hein ? Foutaises : le rock, c’est la musique des anges. Seulement, vois-tu, les anges finissent par déchoir aussi. Personne ne peut affronter seul le chaos, personne. Heureusement pour nous, il y a toujours quelqu’un pour prendre la relève. La flamme est ténue, mais elle brûle encore, tu peux me croire. Il tira sur sa clope, souffla la fumée sur la vitre.

    Et la femme ? j’ai dit.
    Il ne répondit pas. Peut-être avais-je seulement pensé ma question sans la formuler à voix haute. Peut-être que je m’étais endormi. Peut-être que je rêvais. Je rêvais sans doute. Il y avait longtemps que nous ne parlions plus. Le chemin plutôt que la destination : c’était ma martingale, jusque là, mais après l’avoir écouté, je réalisais que c’était de la bouillie de hipsters. Des excuses pour ne rien faire. Tu vas me dire, il faut avoir un but, une idée fixe, et c’est vrai, on apprend en chemin, mais merde, c’est la révolte qui doit nous guider ; il faut qu’à la fin on ait renversé quelques tables, allumé quelques feux, non ? Sinon autant crever tout de suite, tu crois pas ?

    À un moment, le trafic s’est accéléré. Ou c’est nous qui roulions plus vite. Le profil de mon compagnon sortait de l’ombre à intervalles de plus en plus rapprochés. Effet stroboscopique. Je n’arrivais plus à détacher mon regard de lui. Qu’est-ce qu’il y a ? Il a dit. Rien, j’ai fait. Enfin, il alluma une cigarette et heureusement, le jour se leva.
    Le paysage défilait à ma fenêtre, partiellement caché par le givre déposé sur la vitre. Le ciel était bleu et sans nuages. Nous arrivions au Nebraska.


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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  • Je n’ai jamais pensé ta voix

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    Je n’ai jamais pensé ta voix avant de la réentendre il y a quelques semaines, quand tu m’as envoyé le lien vers le podcast de ton émission, qui passait autrefois sur une radio de Santa Fe, tôt le dimanche matin. Je pensais quoi, de toi, avant ? Je pensais à ton visage, à ta bouche, à tes belles dents blanches ; à tes yeux, peut-être. Je pensais à ton odeur, je crois : j’aurais voulu me perdre dans ton odeur. Je pensais à ta taille (une bonne tête de plus que moi), je pensais souvent à ton sourire. Je pensais à nos discussions à bâtons rompus sur les poètes français, sur Patti Smith et sur Jim Morrison ; je repensais à tes mots, mais étrangement pas à ta voix.

    I was wild then, j’étais un peu sauvage à l’époque, tu m’écrivis un jour. Tu étais douce ce soir-là. Nous étions tous les deux seuls dans ta chambre, assis sur ton lit. Les autres nous attendaient en bas. La nuit tombait, l’obscurité gagnait la pièce. La seule lumière venait de la porte restée entre-ouverte, un rectangle brisé qui nous frôlait les pieds. Par jeu, tu me proposas de m’allonger à tes côtés sur le waterbed. Dans le noir, dans les remous du lit, tu as pris ma main et tu as chuchoté à mon oreille des vers de Rimbaud en anglais que tu connaissais par cœur.
    Depuis le couloir, des voix nous appelaient. Les voix haut-perchées des filles, et les voix rauques des garçons. Mais toi, tu avais la voix suave de l’Amérique des grands espaces, la voix douce qui impose le silence, celle qui accompagne jusqu’aux premières heures du jour ; une voix de pluie et de grêle, la voix des premières neiges, une voix de sable mêlé au vent, une voix de cendre, un bruissement d’ailes, la voix bleue des nuits de pleine lune. La voix qui annonce le prochain disque dans le grésillement du poste de radio, la voix qui en une phrase brosse une histoire, la voix qui berce les conducteurs, passé minuit, sur les premiers accords d’une guitare blues, juste avant que le chanteur ne pose sa voix à lui.
    Ce soir-là, cette voix ne parlait que pour moi.

    En t’écoutant à la radio l’autre jour, ta voix m’est revenue, et avec elle, ton visage et ton sourire ; avec elle, ton odeur. J’ai fermé les yeux et j’étais sur une route, roulant sans fin pour te retrouver, le doigt sur le tuner de l’autoradio pour ne pas cesser de t’entendre. Et la nuit m’emportait.


    Photo : exposition Beat Generation, Centre Pompidou Paris, août 2016.

    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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