Catégorie : projet 52

  • L’envol (Projet 52 – épisode 3)

    Ils sont assis tous les deux et c’est la femme qui parle. Elle lui parle et maintenant, son ton est un ton de reproche. Il l’écoute, oui, mais ne dit rien. Il s’apprête à parler, se retient, commence de soupirer, se retient, elle le voit, le lui dit. Ok. C’est tout ce qu’il dit : ok, et à nouveau, il retient un soupir. Tu vois, elle dit. Tu vois, tu soupires. Mais non, se défend-il, et il soupire. Elle continue. Il l’écoute. Il fait semblant de l’écouter. Il regarde le ciel. Il tâche de ne pas lever les yeux au ciel, mais son regard est attiré par ce ciel si parfaitement bleu, un ciel sans nuage, un ciel d’été. Tu ne m’écoutes pas, elle dit. Bien sûr que je t’écoute, tu vois bien que je t’écoute, insiste-t-il, et il regarde le ciel. Tu pourrais me regarder quand je te parle ! Oui, oui, il fait et il continue de regarder le ciel. Il est fasciné par ce bleu. Il aime quand le ciel est comme ça. Il aime à s’asseoir comme ça, en fin de journée, quand le soleil ne brûle plus et qu’il fait encore chaud, s’asseoir dehors et ne rien faire sous le ciel bleu, se laisse engourdir et ne rien faire et ne rien dire, simplement profiter du moment ; il lui faudrait parler pourtant, désamorcer la dispute qui gronde. Il voudrait le lui dire, lui dire que ça n’est rien. Regarde plutôt le ciel, voudrait-il lui dire, tais-toi et regarde comme c’est beau, mais il ne sait pas comment le dire sans aggraver son cas, alors il soupire. Il voudrait lui dire ça suffit, tu as raison, j’accepte tous mes torts, et lui prendre la main, la serrer dans ses bras et l’obliger à regarder le ciel avec lui, lui dire regarde comme c’est beau tout ce bleu, mais il y a ce soupir qu’il vient de lâcher, et elle n’entend que ça. Il soupire parce qu’il ne sait comment reconnaître ses fautes, et elle entend tout autre chose.
    Il y a un avion qui maintenant traverse le ciel. Il voudrait le lui dire. Il voudrait partir. Se lever et partir. Partir…
    Il est dans l’avion. Il ne sait trop comment il est arrivé là, mais il vole à présent. Il n’a rien pris, son passeport et son portefeuille pour tout bagage. Il ferme les yeux. Il s’endort dans le fracas des réacteurs et le remous des turbulences. Il ne sait pas combien de temps il dort, et lorsque l’avion se pose, il ne sait pas où il est. Le ciel dehors est toujours bleu, mais ce n’est plus le même bleu. Ce n’est plus le même ciel, ni les mêmes odeurs, et les gens sont différents. Il s’avance, tend ses papiers à l’officier qui les lui demande. On lui souhaite la bienvenue dans une langue qui lui est étrangère. Il sort de l’aéroport. Les voitures, comme les gens, son différents. Il prend un taxi. Le chauffeur lui demande quelque chose qu’il ne comprend pas, il acquiesce d’un mouvement de tête et la voiture démarre. Il arrive en ville. Il ne sait pas quelle ville. Il marche au hasard. Il marche longtemps, avant de trouver un hôtel pour la nuit. Il ne demande pas où il est, on ne lui demande pas qui il est. Il est heureux de s’être ainsi perdu. Il est dans la chambre qu’il a louée et il regarde depuis la fenêtre le soir qui tombe, le ciel orangé. C’est beau, dit-il à haute voix. C’est beau, quand même, ce ciel.
    Tu vois, soupire la femme assise à côté de lui, tu vois que tu ne m’écoutes pas.

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  • Sur le chemin de traverse, dans la lumière des phares arrière (Projet 52 – épisode 2)

    Il passe chaque jour par cette route, et chaque jour il voit le sentier qui démarre sur le bas-côté de la route. Le jour, il n’y pense presque pas, mais à la nuit tombée le chemin le fascine. C’est après un virage, et souvent il n’est pas seul, d’autres voitures le suivent et il n’a pas même le temps de ralentir.

    Il y a la route, qui serpente, une départementale comme il en existe des milliers d’autres, une route tout ce qu’il y a de plus banal, et puis soudain cette bifurcation qu’il doit prendre — qu’ils prennent tous, lui semble-t-il —, et dans le virage, sur sa droite, le chemin qui se dessine. La plupart du temps il ne fait que l’apercevoir, et certains soirs il lui semble que c’est un mirage, un appel à se perdre, mais il n’a pas d’autre choix que d’accélérer à nouveau et poursuivre sa route.

    Il aimerait s’arrêter parfois, s’enfoncer un peu plus sous les arbres, prendre une photo de l’endroit, capturer le mystère. Il s’arrête souvent, un peu plus avant, en face des montages, ou plus loin, à quelques kilomètres, pour figer un coucher de soleil, mais là, non, jamais. Comme s’il n’était pas prêt, comme s’il lui fallait attendre encore, s’imprégner du lieu, apprendre à le connaître — et il ne dispose pour cela que de quelques secondes chaque soir —, en établir mentalement la géographie ; la nuit, dans son sommeil, laisser se dérouler les images fugaces capturées et reconstruire mentalement ce qu’il n’a pas vu, ce qui ne s’offre pas au regard.

    Ce soir, plus tard que d’habitude, peut-être, il ralentit à peine au moment de tourner et accélère déjà à l’entrée du virage quand il bifurque soudain et arrête son auto sur le bord du chemin, dans un crissement de pneus. Il n’y avait personne, ni devant, ni derrière lui, et c’est heureux : il n’y a ainsi pas de témoin de sa folie, la vitesse excessive dans le virage et l’arrêt soudain, les roues qui braquent sans raison, la voiture qui s’arrête dans un presque tête-à-queue. Il reste un moment cramponné à son volant, les yeux perdus dans le vide, puis prépare son appareil photo et sort enfin, sans prendre la peine d’éteindre son moteur, sans même fermer sa portière, et fait quelques pas en direction de la route, dans la lumière blafarde des phares. Il prend quelques clichés puis se retourne et regarde devant lui l’orée du chemin, mais rien du mystère ne lui est révélé. Pour un peu il s’attendrait à voir quelque créature mystérieuse, elfe ou fée, ogre ou farfadet, au moins un loup et quelques prédateurs nocturnes, mais il n’y a rien. Rien, sinon un appel à s’enfoncer plus avant, à se perdre dans le mystère qui se révélerait enfin, peut-être. Il entend une voiture qui passe et se retourne, et il sait que depuis la route, déjà, on ne le distingue plus. Il voit son véhicule toujours garé de travers, et il se tient maintenant dans la lumière rouge des phares arrières qui éclairent le chemin d’une couleur irréelle. Il voit au sol des formes jusque là invisibles, des traces qui l’invitent à les suivre. Il ne cherche plus à résister et s’avance à leur suite. Il tient encore son appareil photo à la main, mais ne pense déjà plus à s’en servir. Le moteur de sa voiture tourne toujours, et il laisse sa portière ouverte, ses affaires posées sur le siège passager. Quelqu’un finira bien par les retrouver. Lui ne reviendra pas.


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  • Le Paradis, c’est ici (Projet 52 – épisode 1)

    Traverser le village. Passer à travers les ruelles rassurantes, à l’ombre des platanes, sous le soleil de mai. Ne croiser personne sinon le chat blanc, allongé comme il se doit sous son banc, le chat qui distraitement me regarde passer. Quitter les habitations, suivre la route sans savoir où elle mène, prendre un chemin de traverse, couper à travers les vignes, et toujours personne en vue. La sieste, sans doute, comme le chat, immuable, chacun à sa place, le chat sous son banc, les hommes dans leurs fauteuils où dans leurs lits, et moi qui marche sans bruit, tâchant de ne pas perturber l’équilibre précaire de cet instant fragile, où le monde semble s’être arrêté pour que je le contemple.
    Et ainsi, je marche, et marche encore, après les platanes, les amandiers et quelques oliviers, je marche sur le sentier qui m’entraine vers le sous-bois. Je passe devant l’usine désaffectée, qui ne l’est pas, en vérité, mais qui aujourd’hui est arrêtée, une usine ancienne, perdue au milieu de nulle part, étrange incidence à l’orée de la forêt. J’entends le bruit de l’eau et je m’avance, un mince filet coule encore que je suis, et j’arrive enfin devant une maigre cascade, mais une cascade quand même, un pont que j’emprunte et qui conduit à un chemin mal dégagé qui lui-même débouche sur deux portes rouillées fermées par une vieille chaine et un cadenas oxydé, avec sur le côté, une boite aux lettres en fer éventrée, et derrière les portes, à une centaine de mètres, une vieille maison dont je ne saurais dire si elle est encore habitée. Rien ne bouge, là non plus, et je rebrousse chemin sans faire de bruit quand, sur le côté, je vois, coincée dans les herbes et cachée par les arbres, une barque rouge déposée là Dieu sait quand. La frêle embarcation est trouée en plusieurs endroits et la végétation l’a envahie, insectes et rongeurs y ont depuis longtemps fait leurs nids. J’en fais le tour, surpris de cette présence incongrue au milieu de nulle part, au beau milieu d’une forêt, près d’un cours d’eau, certes, mais si petit qu’elle n’aurait jamais pu voguer dessus. Un bateau échoué au milieu de la forêt, un esquif baptisé Le Paradis, c’est écrit sur sa poupe, caché par le feuillage des arbres que perce le soleil qui vient taper et faire encore briller sa peinture rouge écaillée. Je m’assois à côté, savoure l’instant volé au temps, la douce chaleur du printemps, le clapotis léger de l’eau, je ferme les yeux et me dis qu’en effet, le paradis, à cet instant, c’est ici.


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