Catégorie : textes

  • No direction home : notes sur un projet

    young americanHow does it feel
     To be on your own
     With no direction home ?
     (Bob Dylan - Like a rolling stone)

    No direction home, ça peut se traduire de deux façons : sans foyer où revenir, et aussi sans indications de retour. À la fois homeless, et perdu loin de chez soi.

    À 17 ans, je passais une année complète à Topeka, Kansas, aux États-Unis. Ça aurait pu être ailleurs, n’importe où sur le globe, dans n’importe quel autre pays, n’importe quelle autre culture et n’importe quelle autre langue : le choc aurait été certainement le même, un ébranlement de toutes les certitudes, une ouverture en grand des portes sur le monde, tous les possibles soudain à portée de main.
    Ça aurait pu être ailleurs, n’importe où, mais pas à un autre moment : à 17 ans, j’étais une page vierge sur laquelle j’étais libre de tracer une carte, dessinant à grands traits les routes possibles de ma vie future — naïf peut-être, ignorant encore tout des chemins de traverse. Je plantais là, au cœur du Nouveau Monde, mon axis mundi, point de passage entre le réel et le rêvé, le lieu non pas idéal, mais où prit forme un idéal. Mon lieu totem d’où partaient toutes les pistes qui reliaient tous les points du globe, éternelle invitation au voyage.
    Mais en y revenant, je me perdais sans cesse. À 17 ans, j’étais un brouillon sur lequel j’écrivais mes obsessions futures. J’avais tracé une carte, et oublié d’y inscrire mes points cardinaux : sans boussole, il me fallait tout reprendre, tout parcourir, citoyen du monde, en mouvement et sans domicile fixe, explorant de nouveaux lieux, repassant par des routes mille fois traversées, cherchant à faire sens, à épuiser le réel pour retrouver le chemin d’un rêve.

    No direction home est le récit de ce voyage.

  • Écrire la lumière

    « À quoi reconnaître qu’on est arrivé si l’on ne s’arrête jamais ? » fait dire Paul Morand à l’un des personnages de son roman L’homme pressé.

    Des années, je n’ai fait que courir, incapable de rester longtemps au même endroit, me précipitant d’une ville à l’autre, d’un lieu à un autre, sans jamais pouvoir me fixer ni prendre le temps de me poser. J’ai déménagé souvent, d’ouest en est, du nord vers le sud, mais sitôt mes valises défaites, j’étais pressé, déjà, de repartir.
    Dans les rues, je marchais d’un pas rapide, et tournais en rond chez moi, tout entier projeté dans mon prochain mouvement — le coup suivant —, sans prendre la peine de savourer l’instant présent. Il me semblait que le temps jouait contre moi, mais à trop courir, je ne prenais pas même le temps de vivre. Tout au plus, j’écrivais sur le temps perdu, nostalgique après coup d’un moment dont je me souvenais à peine.
    Et c’est peut-être cela qui m’a conduit vers la photographie : j’aime la photo parce qu’elle est mélancolique. Ou plutôt, j’aime la photo quand elle est mélancolique. C’est presque un oxymore : la photo fige un moment et nous offre de l’épuiser à loisir, mais nous rappelle aussi que ce moment, sitôt la photo prise est un moment du passé — un moment passé —, définitivement disparu : la photo est là pour nous rappeler que rien ne dure jamais. C’est aussi pourquoi la photo ne m’intéresse pas quand elle est purement formelle, reposant uniquement sur une prouesse technique. J’attends d’une photographie qu’elle m’émeuve, qu’elle me transporte. Elle doit faire sens. La maîtrise technique, si elle est indispensable, ne peut être qu’un outil pour faire passer une émotion.

    La révélation est l’une des étapes du procédé chimique propre au développement de la photographie argentique, mais il faut le prendre aussi au sens théologique du terme : la photo révèle un secret. Elle nous révèle à nous-mêmes (ainsi, voyant une photo de soi, ne s’étonne-t-on pas souvent : c’est moi, ça ?) et elle nous révèle notre propre fin : celui qui est représenté sur la photo n’est plus — « ça-a-été », dit Roland Barthes (1) —, tandis que nous continuons d’avancer inexorablement vers notre fin. La photo nous ramène à notre condition de mortel : « la photographie me dit la mort au futur » (2)

    Construit avec le préfixe « photo — » (φωτoς, photos : lumière, clarté) et le suffixe « — graphie » (γραφειν, graphein : peindre, dessiner, écrire), le mot « photographie » se traduit littéralement « peindre avec la lumière ». (3)
    Ne peut-il pas aussi vouloir dire « écrire la lumière » ? Et si le photographe écrit la lumière, alors il donne à lire, et en ce sens la photo n’est jamais réaliste, elle n’est jamais objective : elle est le reflet d’une subjectivité, une lecture possible du monde.

    Nos appareils modernes offrent au photographe plusieurs modes semi-automatiques qui l’aident dans sa pratique. Les plus utilisés sont certainement les modes Ouverture et Vitesse. On privilégie le mode Ouverture pour faire entrer la lumière, le mode Vitesse pour figer l’instant : la photographie est un apprentissage de la sagesse. En apprenant à regarder, on découvre la patience. En acquérant la patience, on s’ouvre à la sagesse. En devenant sage, on apprend à ne plus voir que l’essentiel, qui comme chacun sait, « est invisible pour les yeux ».
    Dès lors, ayant laissé entrer la lumière en nous, capable de figer le moment présent, nous sommes plongés dans un état contemplatif, l’appareil photo comme extension de l’œil, l’esprit libre de toute pensée parasite. Ouvert au monde, enfin !

    « C’est beaucoup de vagabondage, s’asseoir sous un arbre n’importe où… C’est une déambulation solitaire dans l’univers, que l’on regarde soudain. Le monde conventionnel est un paravent, il faut en sortir — quand on photographie. »
    Sergio Larrain, lettre à Sebastian Donoso, son neveu, 1982 (4)


    Notes :
    (1) Roland Barthes : La chambre claire, co-édition Les cahiers du cinéma – Gallimard – Seuil, p. 120.
    Et plus loin, il dit encore : « La photographie ne dit pas (forcément) ce qui n’est plus, mais seulement et à coup sûr, ce qui a été. (p. 133)
    (2) Roland Barthes, opus cité, p. 150
    (3) source : wikipedia
    (4) in Sergio Larrain, monographie dirigée par Agnès Sire, éditions Xavier Barral

  • Lettres (et le néant)

    lettres

    Il écrit qu’être libre signifie se savoir condamné. Ainsi, il définit ses choix, son absolue existence. Sa liberté est principe de sa vie naturelle, sans autre raison d’être.
    Être libre, écrit-il encore, c’est choisir sa liberté. Les hommes meurent d’une tout inutile conscience d’eux-mêmes. C’est cette idée qui a fait le monde, et sur ces objets sans retour qu’est inscrite leur passion non historique.

    Une photo par jour : 356
    Texte : cut-up réalisé à partir de la notice wikipedia de L’être et le néant de Jean-Paul Sartre.

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  • L’effet papillon

    thé

    Moment de rien. Zen vagabond.
    Le rituel intime du thé :
    petite cérémonie pour celle qui dort encore.

    Une photo par jour : 354 – avril 2014

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