Londres, octobre 2014
Catégorie : textes
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LE LONG DE LA 42e RUE (No direction home)
10 h du matin sur la 42e rue. Dès la sortie du métro, à peine un pied sur le trottoir et c’est la claque, New York qui t’attrape sans prévenir : l’Amérique, c’est ça, c’est un tour de grand-huit, une plongée vertigineuse dans le rêve éveillé du Manhattan skyline, les yeux en l’air et les gratte-ciels à perte de vue, le monde qui tourne à toute vitesse, et toi qui tangue, planté au milieu du trottoir.
La 42e rue, autrefois surnommée The Deuce, un emprunt à l’ancien français deus, qui a donné le chiffre deux ; Forty Deuce comme la rue, Deuce comme la ligne 2 du métro qui passe sous nos pieds. Deuce aussi, dérivé du latin tardif dusius, spectre, et par extension, le Diable, rien que ça, autrefois ici en majesté : « pourquoi la 42e ? Parce qu’on n’y est pas en sécurité plus de 40 secondes », disait-on en 1970.
Pendant près de 30 ans, dès la fin des années cinquante, la rue est le repère de dealers à la petite semaine, drogués en manque, prostitués gays et pickpockets. C’est la Cour des Miracles à la sauce américaine. C’est aussi là où l’on trouve les peep-shows et les grindhouses, ces cinémas spécialisés dans le Z et X. L’âge d’or des films de genres — Blaxploitation, Sexploitation, Shockexploitation, Nazisploitation, Teensploitation —, du film d’horreur au porno hard, la palette est large, déclinée à l’envie et jusqu’à l’écœurement. On vient s’encanailler aux grindhouses, les cinémas affichent complet et le spectacle est dans la salle. À partir de 1990, la ville, en manque de respectabilité, entreprend de faire le ménage ; on réhabilite la rue, rebaptisée « New 42nd Street » pour signifier le changement. La 42e retrouve l’esprit des années trente, quand elle était le lieu des salles de spectacles et des cinémas tous publics. Restaurants et boutiques y fleurissent à nouveau, et font le bonheur des touristes qui s’y déversent le soir par milliers.LIVE ON STAGE : BUNNY MORE & FRIENDS Envie d’évasion ? Et si vous alliez voir un film ? La 42e rue : le plus grand complexe cinématographique du monde ! The best porn in N.Y.C. Le meilleur du divertissement pour adultes Projection en continu Hot Alexandra sex girls raw lust Les chambres de torture du BARON BLOOD ! AVIS SPÉCIAL ! La direction décline toute responsabilité en cas de CRISES D’APOPLEXIE, d’HÉMORRAGIES CÉRÉBRALES, de CRISES CARDIAQUES ou d’ÉVANOUISSEMENTS à la vue des scènes les plus choquantes du film EROTIC SEX HOT & WET SUCCULENT
Nous descendons la 7e avenue sur deux blocs, tournons à droite dans la 40e rue. Après un arrêt rapide chez Lot-less où j’achète pour 2 $ un stock de chaussettes neuves, nous nous engouffrons dans l’escalier étroit qui conduit à Midtown Comics. La boutique occupe deux étages, mais sans les affiches colorées placées sur les fenêtres extérieures du premier, nous aurions tout aussi bien pu passer devant sans en voir l’entrée. Deux étages, mais le second est exclusivement consacré aux mangas. Au premier, ce sont surtout les dernières nouveautés, des cartes à jouer et des figurines. Les vieux comics ont déserté depuis longtemps les bacs des librairies spécialisées, pour être stockés dans de vastes entrepôts à l’extérieur des villes, bases arrière des sites de vente en ligne. Finalement, j’achète une très belle monographie consacrée à Steve Ditko.
« Je ne parle jamais de moi. Mon travail, c’est moi » : Ditko, le Thomas Pynchon du comics, un homme qui a toujours fui les journalistes et dont on ne connait qu’une poignée de photos, toutes du début des années 60. Né en 1927, il ne s’est jamais marié, n’a jamais eu d’enfants. Depuis 50 ans, il s’enferme chaque jour dans son atelier, du côté de Midtown West, et travaille seul jusqu’au soir. C’est un vieux hibou, épaisses lunettes noires sous deux touffes hirsutes de cheveux blancs de chaque côté du crâne ; maigre, la chemise ouverte sur un t-shirt sale, les mains également sales, les doigts couverts d’encres, il arpente, l’air sombre, les rues de Manhattan tôt le matin et parfois tard le soir. Il a une chambre à l’année dans un hôtel du quartier, mais la plupart du temps, il dort dans son atelier : « Mon travail, c’est moi ». En 1958, non loin de la 42e rue, il partage déjà un studio avec Eric Stanton. Ditko est connu pour ses récits fantastiques, Stanton pour ses illustrations bondage et SM, mais les deux artistes n’hésitent pas à se prêter main-forte. En 1962, Ditko travaille pour Marvel Comics. Il se voit confier par Stan Lee la création graphique d’un personnage, dont il lui dit seulement qu’il est mi-homme, mi-araignée. Stanton ne sera jamais crédité, mais c’est lui qui souffle à son ami l’idée des bracelets mécaniques qui lancent un fluide semblable à la toile d’une araignée, lui qui suggère le mouvement de la main qui permet de les déclencher. Il participe au dessin du costume, et le personnage de tante May chez qui vit Peter Parker s’inspire de sa propre tante, May Cerniglia, une charmante vieille dame d’origine russe, grande femme maigre bienveillante à l’allure aristocratique qui aux États-Unis épousera un immigré italien un peu rustre.
Pour le reste, c’est Ditko qui invente Spider-Man, comme il conçoit bientôt Doctor Strange, là encore à partir d’une vague consigne de Stan Lee, imaginant seul la genèse de ses héros, instillant dans ses récits une poésie noire qui disparaîtra aussitôt après son départ. Il se fâchera bientôt avec Stanton, comme il se fâchera avec tous ceux avec qui il sera amené à travailler par la suite. C’est que Ditko n’aime pas la contradiction, et alors que le pays s’enlise au Vietnam, que les mouvements contestataires pour les droits civiques prennent de l’ampleur, il s’enferme dans une vision politique radicale et individualiste. À partir des années 70, il passe d’un éditeur à l’autre, ses créations mettent en scènes des personnages de plus en plus sombres et ambigus.
Eric Stanton meurt en mars 1999. Lorsqu’Amber, sa fille, appelle Ditko pour le lui annoncer et le presse de lui raconter des anecdotes sur son père, l’artiste, glacial, prétend ne se souvenir de rien. Comme la jeune femme insiste, il finit par lâcher : « Eric aimait les hot dogs et le baseball, ça va ? »Quand je passe en caisse, le vendeur jette un œil au livre que je lui tends et m’apprend que Joe Kubert est mort la veille. Mais qui se souvient de Joe Kubert, hors une poignée de vieux lecteurs ? Qui se souvient encore de Steve Ditko ? Il n’y a presque rien à en dire, le comics ici n’a jamais été considéré autrement que comme un divertissement, ses auteurs au mieux des artisans, qui la plupart du temps travaillent à la chaine pour un salaire de misère. Superman, Batman, Spider-Man, on s’en souvient ; comme Buffalo Bill ou Jesse James, John Rockefeller, JFK ou Marilyn Monroe, comme les boites de soupe Campbell ou la bouteille de Coca Cola, ils sont devenus des icônes du mythe américain. Mais leurs créateurs, qui en garde la mémoire ?
Mon livre payé, nous rejoignons la 42e par la 8e avenue, et poursuivons notre périple en direction de l’East River. Nous marchons un petit kilomètre jusqu’à atteindre le Bryant Park, à la hauteur de la sixième avenue, aujourd’hui l’un des endroits les plus agréables de Manhattan. En 1823, c’est un cimetière pour les indigents, qui deviendra un parc public en 1847. Dans les années 30, profitant des fonds du New Deal, on le restaure, et c’est l’urbaniste Robert Moses qui supervise l’opération. Moses, c’est le baron Haussmann de New York, celui qui peut-être a le plus contribué à l’évolution de la ville au XXe siècle. Cet homme-là aime la bagnole : il fait percer des autoroutes et ériger des ponts. La voiture, c’est pour les riches, c’est pour eux qu’il façonne sa ville, et tant mieux si les bus peuvent difficilement emprunter ses accès et ses routes — les bus sont pour les nécessiteux. Comme il aime aussi les parcs, il multiplie les espaces verts. Il rase des quartiers entiers, exproprie les populations — de toute façon, on l’a compris, il n’aime pas beaucoup les gens, encore moins ceux qui sont pauvres, et moins encore ceux qui sont noirs. « Je lève mon verre au bâtisseur capable de faire disparaître un ghetto sans en déplacer ses habitants, disait-il, comme je salue le chef qui peut faire une omelette sans casser d’œufs. »
Sourcils épais, regard hautain, moue dédaigneuse, il existe une série de photos de Robert Moses âgé, assis dans un large fauteuil, portant veste en velours et nœud papillon à pois, un journal ouvert à la main, où sur chaque cliché il renvoie l’image qu’on garde de lui : celle d’un homme arrogant et fat, en tout point détestable. Autrefois considéré comme le « Master builder » de New York, on lui reproche au crépuscule de sa vie de s’être enrichi sur le dos des New Yorkais, d’avoir détruit le Bronx et isolé Long Island ; c’est de sa faute encore, dit-on, si en 1958 les Dodgers et les Giants, les deux grandes équipes de baseball, ont quitté l’Est pour la Californie, de sa faute enfin si New York en 1980 est au bord de la faillite. Lorsqu’il meurt à 92 ans, le 29 juillet 1981, Robert Moses cristallise sur lui toutes les haines, il est devenu l’homme responsable de tous les maux dont souffre la ville.
Mais aujourd’hui, on lui reconnaît au contraire avoir donné à New York les infrastructures qui lui ont permis de surmonter la débâcle des années 70 et devenir la mégalopole économique qu’on sait : « La chirurgie pratiquée par Moses, écrit ainsi Paul Goldberger dans le New Yorker du 5 février 2007, aussi radicale fût-elle, a peut-être finalement sauvé New York. S’il n’avait pas poussé jusqu’au bout sa vision, il est peu probable que les grands immeubles, les multiplexes, les restaurants et les magasins qui font aujourd’hui la richesse de l’Upper West Side aient vu le jour quand ils l’ont fait ».Bryant Park, disais-je, aimablement restauré en 1933 par Robert Moses, est ensuite quoi qu’il en soit peu à peu laissé à l’abandon, et devient dans les années soixante-dix une zone de non-droit, un repère de dealers et de petites frappes. Pour finir, le parc ferme pour travaux en 1988. D’abord, on l’excave sur presque toute sa surface pour construire les ailes souterraines de la Public Library adjacente. Cela fait, on coule à nouveau la terre, on sème, on plante, on élève, on taille, on tond, bref, on jardine pas mal sur les presque quatre hectares qui s’étendent entre la 40e et la 42e rue. Nouvelle entrée, un carrousel, des chaises mobiles, et des toilettes publiques qui font l’admiration de tous : c’est un Bryant Park refait à neuf qui rouvre en 1992, désormais géré par un fonds privé. On pourrait passer la journée là, dans la partie dite « Reading room », où des chaises et des tables sont librement disposées et des livres proposés à ceux qui souhaitent lire un moment à l’ombre des arbres, et nous nous faisons la promesse d’y revenir bientôt. Mais quelques mètres plus loin nous attend ce qui pourrait bien être le Saint des Saints.
Parce que la New York Public Library, à sa fondation, en 1895, reprenait le fonds des bibliothèques Astor et Lenox, ainsi avait-on d’abord nommé les deux félins de marbre rose qui en gardent l’entrée : Leo Astor et Leo Lenox. Plus tard, au plus fort de la grande dépression, Fiorello La Guardia, maire de la ville, estima qu’ils incarnaient magnifiquement la constance et la force d’âme, deux qualités dont faisaient preuve les New Yorkais en ces temps troublés, et les rebaptisa en conséquence. Leo Astor, au sud, devint Patience et Leo Lenox, au nord, Fortitude. Sous leurs regards bienveillants, nous nous engageons dans le grand escalier qui mène au bâtiment, et je m’installe dans la salle de lecture où, profitant du wi-fi, j’active enfin ma liseuse. Barnes & Nobles me demande une adresse physique sur le sol américain, j’indique celle de notre hôtel, et me voilà officiellement New-Yorkais. Ici aussi, nous pourrions passer des heures, assis à ces majestueuses tables, à lire ou étudier, mais l’heure avance et nous avons encore beaucoup à faire. En sortant, traversant la gare de Grand Central, sous la voute étoilée du grand hall, nous avons l’impression de nous promener dans un très vieux film mainte fois revu. Pour déjeuner, nous nous arrêtons dans une petite cantine sans prétention. Pas de business men ici, ni même de touristes, mais les ouvriers d’un chantier avoisinant, des femmes de ménage et des employés de bureau, et nous nous serrons tous avec nos plateaux sur les quelques tables disposées à l’étage.
Notre ballade reprend ensuite, ponctuée d’arrêts dans les halls art-déco des grands immeubles de la 42e rue, le Chrysler Building, le Socony-Mobil Building, le Daily News Building, et nous marchons encore, jusqu’au siège des Nations Unies et le long des berges de l’Est River, avant de revenir sur nos pas, jusqu’à Grand Central où nous prenons le métro pour nous rendre au Moma.Devant le musée, il y a, sur une dizaine de mètres, des jeunes filles qui patiemment font la queue, dans une ambiance bon enfant. La plupart sont là depuis plusieurs heures, certaines semblent être ici depuis plus longtemps encore, installées dans des campements de fortunes disposés sur le trottoir. Elles attendent, encadrées par des barrières de sécurité, devant une porte encore fermée, à l’écart de l’entrée principale. Plus tard, regardant la rue depuis une baie vitrée à l’étage, je vois les jeunes filles sages sur le trottoir se précipiter dans un désordre soudain quand s’arrête sous mes pieds une voiture aux vitres teintées. Les portes s’ouvrent, Robert Pattinson apparait, une lame compacte de cris et de pleurs se lève, se heurte au barrage des gardes du corps qui entourent l’acteur et reflue jusqu’à moi.
BREAKING NEWS : Robert Pattinson At The Premiere Of ‘Cosmopolis’ First Photos Since Kristen Stewart Scandal Après des mois de rumeurs dans les tabloid, Robert Pattinson est réapparu à New York lundi dernier pour la première de son film Cosmopolis He was all sexy smiles in a blue suit blue shirt and black tie while walking the red carpet at the Museum of Modern Art
Nous sortons du Moma à 18 h, et comme c’est à deux pas, nous voilà bientôt au Rockefeller Center, pour une visite du Top of the Rocks. La vue est incroyable, et je mitraille avec mon appareil à peu près tout ce qui peut être photographié. Plus tard, alors que nous regagnons la rue, force est de constater que nos jambes n’en peuvent plus, et nous décidons sagement de retourner à notre hôtel. Là, je me repose un peu, puis ressors seul vers 21 h, pour faire un tour dans le quartier. Je voulais jeter un œil à la presse, et j’avais repéré plus haut sur Broadway un Barnes & Nobles. En chemin, j’avise une librairie d’occasion à la devanture chargée, la Westsider Books, dont je note les horaires pour y repasser plus tard. Chez B & N, autre ambiance, mais trois étages de livres tout de même, et je flâne là jusqu’à la fermeture, à 22 h. En rentrant, je m’arrête au Westside Market acheter de quoi manger sur le pouce dans la chambre, et rejoins L. qui s’est endormie en m’attendant. J’allume la télé et prépare le repas. Le sourire de Robert Pattinson s’affiche à l’écran et le présentateur du journal s’amuse qu’à la première du film Cosmopolis, certaines des jeunes filles étaient sur place depuis quatre jours.
No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.
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RAYMOND CARVER (No direction home)
Herb vida son verre. Puis il se leva lentement et dit, « excusez-moi. Je vais aller me doucher. » Il sortit de la cuisine et longea doucement le couloir jusqu’à la salle de bains. Il ferma la porte derrière lui, écrit Raymond Carver.
Herb vida son verre. Puis il se leva lentement et dit, « excusez-moi. Je vais aller me doucher. » Il sortit de la cuisine et longea doucement le couloir jusqu’à la salle de bains. Il ferma la porte derrière lui. « Fini, le gin » dit Herb, corrige Gordon Lish, son éditeur.
Raymond Carver proteste. Gordon Lish insiste. Carver s’incline. Raymond encaisse. Raymond ravale sa fierté et pleure en douce. Raymond vide son verre. Puis il se lève lentement et dit, « excusez-moi ».
L’écriture est son combat. L’alcool est son combat.
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Le texte de Raymond Carver est extrait du recueil « Les débutants », traduit de l’anglais par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso, éditions de l’Olivier.
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NOUS SOMMES LES CHAMPIONS — (No direction home)
International U.S. bombers attacked Libya in a series of strikes against what the White House called « terrorist centers » and military bases. President Reagan, in a broadcast speech, said the American forces had succeeded in their mission of retaliating for what he termed the « reign of terror » waged by Col. Muammar el-Qaddafi against Americans.
Bombardements ce matin de Tripoli et Benghazi en Libye par l’aviation américaine action de légitime défense pour les États-Unis désapprouvée par une partie des pays européens la France a refusé le survol de son territoire par les bombardiers américains les Libyens ont attaqués des installations américaines près de la Sicile le colonel Kadhafi est vivant et une demande de cessez-le-feu libyenne serait formulée
My fellow Americans, at 7 o’clock this evening eastern time air and naval forces of the United States launched a series of strikes against the headquarters, terrorist facilities, and military assets that support Muammar Qadhafi’s subversive activities.
Mes chers compatriotes… il est 20 h à Topeka, 21 h sur la côte Est, quand le président Ronald Reagan s’adresse à la nation, en direct depuis le bureau ovale de la Maison-Blanche. Le plan est serré, le président occupe la majeure partie de l’image. Derrière lui, sur une table sont disposées des photos que l’on devine de famille. Il n’y a pas encore CNN pour diffuser en boucle l’intervention, mais les journaux télévisés du soir lui consacrent tout leur temps d’antenne.
La maison est carrée, en bois, à peine mieux qu’un mobile home : un jardinet, trois pièces, deux chambres, un séjour, une cuisine et une salle de bain. Le séjour est la plus grande pièce, qui occupe un tiers de la surface totale. Deux grands fauteuils sont disposés à droite et à gauche de la télévision. L’écran est relativement large, mais c’est un très vieux modèle, l’image est de mauvaise qualité et l’on ne capte que les chaines nationales. Les fauteuils sont vieux également, le tissu épais élimé, l’assise inconfortable, mais profonde, et les bras sont larges, on peut y allonger ses jambes. La pièce est plongée dans la pénombre, seulement éclairée par la lumière bleutée changeante de l’écran de télévision. Deux hommes, 18 et 20 ans, sont dans la pièce. Ils sont chacun dans un fauteuil. Ils fixent l’écran. … à 19 h aujourd’hui les forces aériennes et navales américaines ont conduit une série d’attaques visant le quartier général, des installations terroristes et les moyens militaires qui soutiennent les activités subversives de Mouammar Kadhafi…
Les deux hommes ignorent tout ou presque des raisons de ces frappes. Seulement, ils ont encore en tête l’attentat commis dix jours plus tôt dans une discothèque de Berlin-Ouest, et c’est pour eux un motif suffisant. Quand s’affiche sur l’écran les images troubles du ciel de Tripoli éclairé par les tirs de la DCA libyenne, tout à coup ils exultent, leurs fauteuils sont des bombardiers F-111F, des chasseurs McDonnell Douglas F/A-18 Hornet, ils tangent de gauche à droite, slaloment dans les airs pour éviter les missiles SA-2 Volchov, les missiles SA-3 Neva, SA-6 Kub, SA-8 Osa-AK, les missiles Crotale II, enfin bref, tout l’arsenal antiaérien dont pouvait alors disposer l’artillerie libyenne, leurs mains jointes s’agrippent à un manche fantôme qu’ils secouent en tous sens. La tête leur tourne, ils ont trop bu, ils rient à en pleurer, c’est un tsunami qui les emporte et quand la vague reflue, le journal télévisé est terminé depuis longtemps, Ronald Reagan et les images incertaines du ciel libyen on fait place à une comédie de Frank Capra en noir et blanc. Dans le fauteuil de gauche, l’homme qui a 20 ans s’appelle Jason. L’autre, celui qui a 18 ans, c’est moi.
À 20 ans, Jason était un chien fou, mais il avait pour lui d’être naturellement sympathique. Son plus grand fait d’armes, aimait-il raconter, c’était d’avoir en pleine nuit, deux plus tôt, embouti la clôture de la propriété d’un juge de la cour d’état. Il s’était endormi au volant, et lorsque la police fut sur place, la voiture garée en travers de la route, portières ouvertes et gyrophare balayant la nuit, les deux agents et le magistrat qu’on imagine en pyjama et robe de chambre auprès du véhicule accidenté, Jason parvint si bien à les amadouer qu’aucune plainte ne fut déposée. Et même, s’étant engagé à venir dès le lendemain réparer la clôture, il avait sympathisé avec le juge, qui lui avait remis sa carte de visite en lui recommandant de l’appeler directement s’il devait avoir le moindre problème avec la justice. Depuis, Jason gardait la carte toujours sur lui, dans son portefeuille, comme un talisman qui lui garantissait une sorte d’invincibilité. De notre groupe, il était le seul à ne plus être chez ses parents. Il vivait en colocation avec un dénommé Phillip, une dizaine d’années de plus que nous. Nonchalant, Phillip, lorsque nous étions chez eux, participait mollement à nos excès avant de s’éclipser pour ne rentrer qu’une fois que nous étions partis. La maison était à lui, et il possédait une discothèque fournie où nous puisions abondamment, ainsi qu’une herbe de première qualité que nous fumions ensemble.
Un mois après notre « nuit libyenne », c’est avec eux que je préparerais la remise de mon diplôme de fin d’année. Nous ne devions boire qu’un verre ou deux pour vaincre l’attente, mais quelques heures plus tard, après un nombre considérable de téquilas frappées, c’est complètement saoul que je me suis présenté à l’université de Washburn, ne portant rien sous ma toge, parfaitement nu, le mortier de guingois sur la tête, le pompon dans les yeux. Je ne tire aucune fierté de cet épisode, mais quand je regarde les photos qui ont été prises ce jour-là, Phillip et moi assis dans les fauteuils du jardin, moi en toge, déjà vacillant, et lui très digne, en polo à rayures, short orange et chaussettes portées haut sur les mollets, je ne peux m’empêcher encore aujourd’hui de sourire.
Sur un autre cliché, le même jour, Jason a son bras gauche autour de mon épaule, son bras droit dans le plâtre. C’est Rob, je crois, qui tenait l’appareil photo. Rob était rentré en février du Costa Rica où il venait de passer une année complète, comme moi je passais un an chez ses parents. Nous étions tous venus l’attendre à l’aéroport, la famille et ses amis proches. Il est arrivé, portant une sorte de poncho à rayures orange, les cheveux frisés, ébouriffés, un sac à dos jeté sur l’épaule, rien du garçon sage dont j’avais vu les photos. Angela la première se jeta dans ses bras en pleurant. Puis Rob enlaça longuement sa mère, il serra son père contre lui, enfin il embrassa tous ses amis un à un. Jason fut le dernier qu’il salua, mais c’était comme s’il avait gardé le meilleur pour la fin. Ces deux-là venaient de loin. Il n’y eut pas d’embrassade, juste une poignée de main, mais il s’en dégageait une intensité qui valait toutes les accolades.
Quelques semaines après son retour, Rob se passionna pour le skateboard, commandant avec la carte bleue de ses parents les pièces par téléphone en Californie, planche recouverte de fibre de verre, roues en gommes, roulements à billes, cireSex Wax, et, chaussures Vans au pied, chemisette Ocean Pacific sur le dos, il s’entrainait des heures durant, développant ses figures sur une rampe en béton — ollie, flip tricks, slides and grinds —, quand je m’occupais de le prendre en photo et de changer les cassettes du ghetto-blaster. Jason aussitôt nous suivit, et s’il n’avait pas les moyens de s’offrir une planche comme celle de Rob, il compensait par sa folie, ses dérives acrobatiques, les risques inconsidérés qu’il prenait, lancé à toute vitesse sur la rampe sans aucune protection. Le bras droit cassé, il ne tint pas dix jours sans remettre ça, et la dernière fois que je le vis, c’était à l’hôpital où j’allais lui rendre visite à quelques jours de mon départ. Cloué dans un lit avec interdiction de se lever, Jason avait cette fois les deux bras fracturés.Nous sortions toujours en groupe, mais un soir, nous nous sommes retrouvés seuls, Jason et moi, à une soirée. La maison n’était pas grande, et il y avait peut-être une centaine d’individus à l’intérieur, la plupart occupées à boire et à démolir tout ce qui pouvait l’être. Nous n’étions pas là depuis 5 minutes, qu’il nous sembla urgent de déguerpir. Nous n’avions rien fait, et nous ne connaissions personne, mais la police à coup sûr n’allait pas tarder, et nous ne voulions pas être ici quand elle arriverait. Malheureusement une bagarre venait d’éclater dans l’entrée, les esprits s’échauffaient, et nous jugeâmes plus prudent de tenter de nous réfugier un moment à l’étage. Le calme qui y régnait contrastait avec la folie du rez-de-chaussée, et nous crûmes un instant être seuls, mais non : dans une des deux chambres, un couple faisait l’amour ; dans l’autre, trois types assis en tailleur nous proposèrent de fumer un joint avec eux. Nous restâmes un temps infini tous les cinq, à fumer sans rien dire, quand il nous sembla que le bruit en bas avait cessé. Nous nous glissâmes dans le couloir, pour constater que l’escalier en bois avait été détruit. La maison était devenue silencieuse et vide. De là où nous étions, nous pouvions voir le séjour, la porte d’entrée ouverte, les gonds arrachés ; le canapé était défoncé, les chaises cassées, de la fumée s’échappait de la cuisine : tout était un champ de ruine.« Mec, ça craint ! » fit Jason, fort à propos.
Nous sortîmes par une fenêtre, nous laissant glisser sur le toit du garage jusqu’à la rue. Nous soufflâmes une fois dans la voiture, soulagés, avant de partir d’un grand éclat de rire. La nuit touchait à sa fin. « Tu veux rentrer ? » Me demanda Jason. Comme je hochais négativement la tête, il sourit et mit le contact. « Je vais partager avec toi un secret, mon frère, prêt ? »
Nous roulâmes un long moment, quittant bientôt la ville, lancés dans la nuit sur les routes désertes, aussi vite que permettait la vieille Datsun orange. La radio diffusait du rock et nous allions fenêtres ouvertes, cheveux au vent. Jason s’engagea enfin sur une route de terre qui nous conduisit au sommet d’une colline boisée qui dominait la vallée. Il coupa le moteur. La radio ne captait plus rien qu’un bruit parasite. Jason me dit de fouiller dans la boite à gants, où je trouvais une cassette cartridge 8 pistes de Queen.
Le premier morceau démarra, je poussais le volume à fond et nous chantâmes en cœur, à tue-tête, we will rock you, l’un mimant la batterie, l’autre la guitare. Le jour pointait à l’horizon quand se firent entendre les premières notes de We are the champions. « C’est la première fois que je viens ici avec quelqu’un », fit Jason. « C’est ça, mon secret. C’est ça, c’est tout… Regarde comme c’est beau, dehors, tôt le dimanche matin… »
Il me parla encore, grave comme on l’est après une nuit blanche, se confiant comme il ne l’avait jamais fait auparavant. Il savait que je devais partir bientôt, et il ne prenait pas beaucoup de risque à se montrer tel qu’il était vraiment. Les premiers rayons du soleil venaient frapper sur la vitre couverte de givre. Nous avions gardé les fenêtres ouvertes malgré le froid piquant, et je sentais les odeurs mêlées d’humus et de mycélium, l’odeur de mousse, de terre molle et de feuilles mortes, le parfum des arbres et des aiguilles de pins, du bois et des pierres humides ; l’odeur des matins froids qui envahissait l’habitacle.
Se tournant vers moi, Jason me tendit la main : « Eh, mon ami, toi et moi, nous sommes les champions, et nous nous battrons jusqu’au bout, pas vrai ? »
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