Catégorie : textes

  • Edie Sedgwick n’est jamais venue à Paris

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    Edith Minturn Sedgwick n’est jamais venue à Paris. Elle est née à Santa Barbara, Californie, le 20 avril 1943. À New York, Edith rencontre Andy et elle devient Edie. Edie : la reine de la Factory. Edie est belle, mais elle, elle ne trouve pas. Quand elle joue, on dit qu’elle est la nouvelle Marilyn. Edith, elle, ne trouve pas. Edie vit de flashbacks psychédéliques. Edie est la lune échappée des fenêtres, le feu couvant, une guerre larvée, un juke-box désolé ; elle est l’alcool qui fait battre le sang au rythme du jazz les soirs d’hiver dans l’extase triste de villes chimériques.
    Edie a la beauté moderne maniaco-dépressive, elle est une sorte de cri aveugle, la foudre pareille à l’héroïne. Elle est l’ivresse libératrice, la course incontrôlée sur les quais des métros dégorgeant leurs trop-pleins de vies médicamentées, le chemin des rêves disparus dans la neige. Edie est la nuit télépathique, la bouche meurtrie, la solitaire au cœur brisé pleurant dans l’arrière-cour, une souffrance jetée sur un trottoir, les yeux brillants de pluie, à peine une anecdote, un vague souvenir, une cigarette éteinte aux lèvres d’un ange gris-blond-platine accro aux sédatifs qu’emporte une limousine.
    Wharhol en 65, Dylan en 66, la Factory, le purgatoire : Edie s’est perdue dans l’obscurité surnaturelle des hôpitaux psychiatriques ; les électrochocs dans le cerveau, un happening chimique dans la vibration des lumières, juste avant le crépuscule de l’esprit. Edie, les yeux en lambeaux et le corps en friche, fantôme déconnecté des étoiles, les nuits où la mort se loue à l’heure au comptoir du Chelsea hotel. Mais Edith, pourtant, est morte dans son lit, à 7 h 30, le 15 novembre 1971. Elle n’est jamais venue à Paris.


    Photo : Edie Sedgwick à Paris, à l’exposition THE VELVET UNDERGROUND – NEW YORK EXTRAVAGANZA à la Philharmonie.

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  • La déraison


    J’ai dans le crâne une fleur sauvage à la place du cerveau. Une tige d’épines et des feuilles rouges et blanches aux reflets vénéneux. J’ai dans la tête des idées sombres aux parfums capiteux ; des vers tressés à la bouche des poètes, une musique de nuit, une quinte diminuée, un diable en boîte monté sur un ressort. J’ai dans les yeux une étincelle, un feu-follet, des hectares en fumée ; dans le corps un mouvement obligé qui cherche sa résolution. J’ai l’ardeur au combat, j’exhale le souffle des batailles. Mes jambes me portent sur des terres ravagées, mes pieds foulent des sols en friche. Je traine un héritage ancien, les siècles des damnés. « Dieu » est un autre et je ne suis plus vraiment moi-même. Mes rêves sont peuplés de fantômes et j’ai déjà vécu plus de mille ans ici. J’ai écrit plus de poèmes qu’il n’y a de livres dans les bibliothèques, posé sur le papier plus de mots qu’il ne s’en trouve dans tous les dictionnaires ; j’ai dessiné des palais, construit des cités d’or, des châteaux de cartes, tracé des routes impériales et des voies sans issue à la seule force de mes nuits. Au réveil cependant, mes phrases s’étiolent comme des papillons blancs quand vient le bout du jour. Ma langue est une libellule endormie, agonisante sous la lumière crue d’une ampoule électrique trop longtemps confondue avec un soleil noir.
    J’ai sur mes os depuis l’enfance la marque d’une fracture temporelle, les stigmates d’un crime irrésolu. Je porte au coin de l’œil une cicatrice profonde qui vient du fond des âges.
    J’ai le cœur endeuillé de toutes mes vies vécues. J’ai la parole trouble, embuée de visions irréelles à couper au couteau. J’ai perdu un moment l’usage de la mémoire dans l’inconfort de solitudes passées. Depuis, je vis de signaux faibles, d’incertitudes légères : la mélancolie, me dis-je, est mon entéléchie.

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  • Faux autoportrait vraie fiction

    J’ai 63 balais, un aspirateur et une brosse à chiotte. Ma femme dit que je n’ai pas d’humour. Ma femme ne m’aime pas. Je porte des lunettes épaisses, monture style rectangle en plastique. Je suis grand et maigre. Les gens disent que je fais sale. Je me douche comme tout le monde. J’ai une brosse à dents comme tout le monde. J’ai un fils de 20 ans. J’ai une arme à feu dans une boite à chaussures sous mon lit. Mon grand-père était Russe. Je bois comme un Polonais. Je dors mal. Je dors peu. Je vais au café tous les jours. Je joue au PMU presque tous les jours. Au café, je bois avec les habitués. Le patron me prend pour un habitué. Il me manque cinq dents. Je fais de la tachycardie. Je n’ai pas d’argent. Parfois je garde l’argent des autres. Je cache des liasses de billets dans la boite à chaussures sous le lit. Je n’ai pas d’amis. J’essaie de bien faire. Les gens ne m’aiment pas. J’habite au quatrième, un immeuble de six étages. J’aime le personnage de Lemmy Caution. Dans la boite à gants de ma voiture, il y a des cassettes de variétés italiennes. Je fume des Gauloises maïs sans filtre. J’ai une Renault 16 vert bouteille. Ma voiture est en panne depuis plus d’un an. La nuit, je parle fort au téléphone. Pas toutes les nuits. Les murs de mon appartement sont plus fins que le papier de mes cigarettes. Certaines nuits, je m’assois dans ma voiture pour fumer en écoutant Luigi Tenco. Mon fils m’aime bien, je crois. Ma femme ne sait pas qui j’appelle la nuit. J’ai des correspondants secrets. J’habite Nogent-sur-Marne depuis 40 ans. J’ai un cousin éloigné qui habite tout près. Je ne le vois jamais. J’ai grandi dans le huitième à Paris. J’ai habité rue de Londres, rue de Lisbonne et rue de Leningrad. Aujourd’hui, j’habite boulevard de Strasbourg. J’ai surtout voyagé en Europe. Je me souviens du métro aux banquettes en bois. Je me souviens de l’école buissonnière. J’ai un rasoir électrique. Je me rase la nuit. Je ne suis pas fou. J’ai des mystères. Je porte un tricot de corps, été comme hiver. Je porte une chemise blanche, tous les jours de l’année. J’ai trois chemises. J’ai un chapeau en tweed. J’ai un costume gris foncé élimé. Quand on me dit monsieur, c’est toujours avec condescendance. Les gens m’appellent par mon nom de famille. Ma femme aussi m’appelle par mon nom. Mon banquier m’appelle par mon nom. Mon fils m’appelle « papa ». Je n’ai jamais été amoureux. Je ne sais pas ce que ça veut dire. J’ai toujours bien aimé les gens. Je ne comprends pas le monde. Je n’aime pas lire. Je ne suis pas plus con qu’un autre. Je n’aime pas les politiques. Je suis transparent, dit ma femme. Ma femme n’aime pas Lemmy Caution. Ma femme n’aime pas Luigi Tenco. Ma femme ne sait pas tout ce qu’il y a dans ma tête. J’aimerais qu’un jour quelqu’un m’appelle par mon prénom. J’aimerais que quelqu’un m’appelle Roger. Je voudrais qu’on m’aime un tout petit peu. Je ne voudrais pas mourir seul.


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.


    Passés dans l’essoreuse du langage écrit, mes souvenirs deviennent fiction, et la fiction qui dit « je » prend aux yeux du lecteur valeur de vérité. Ainsi je peux construire ma légende fragile.
    La première idée pour cet exercice, à mesure que je posais des mots tandis que défilait la vidéo explicative, c’était l’autoportrait. Cette idée, je l’ai finalement aussitôt abandonnée, parce qu’elle était trop facile : c’était refuser la contrainte, refuser le risque, refuser de sortir de ma zone de confort. Paradoxalement, j’ai l’impression que c’est dans la fiction que je me mets en danger : il n’y a ni filet ni parachute, au moment du saut dans le vide.

    Je me suis tourné vers le livre en cours, et j’ai choisi un personnage, un simple fantôme dans un chapitre à venir du récit. Je l’ai pris, lui, pour voir où cela me conduirait, si je le laissais s’épanouir.

    Je sais que je devrais faire ça, désormais : reproduire cet exercice pour chaque personnage de chacun de mes textes. Non pas seulement poser les grandes lignes d’une pseudo biographie, mais aller plus loin. Aller au cœur. Que le texte soit un texte en soi. Le travailler à la lame du couteau. En faire un texte écrit. Et que le « je » qui parle, parle comme si c’était moi.

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  • L’île des anamorphoses (Borges projet)

    BorgesProjet

    BORGES PROJET est un projet interactif du site http://www.jptoussaint.com. Dans La Vérité sur Marie, Jean-Philippe Toussaint évoque une nouvelle de Borges, L’île des anamorphoses. En voici l’argument : « L’île des anamorphoses, cette nouvelle apocryphe de Borges, où l’écrivain qui invente la troisième personne en littérature finit, au terme d’un long processus de dépérissement solipsiste, déprimé et vaincu, par renoncer à son invention et se remet à écrire à la première personne.» Toute trace de cette nouvelle captivante semble s’être évanouie. Pourquoi ne pas la réécrire ? Ou imaginer son destin ?
    Ma version porte le n° BP-OF-36
    (vous pouvez aussi le trouver en me cherchant dans l’index des auteurs ou en cliquant directement ici)