Alphaville 2016

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Le silence de ces espaces infinis m’effraie — Blaise Pascal

Ne pas se retourner. La nuit-lumière me protège du soleil. Je suis d’un autre temps, d’une époque dont on a perdu l’usage ; je suis une montre mécanique égarée dans la zone de l’oubli. L’agent des « pays extérieurs » ; pour vous, peut-être, un journaliste du Figaro-Pravda.
Le chant de l’univers s’est déshumanisé ; la colère est de mise, influencée par l’ennui. Au cœur du dispositif, les appareils ont l’apparence de machines, mais ils sont humains. Ici, tous les animaux sont morts. Les habitants errent sans but dans un labyrinthe sans fin, la tête pleine de conceptions simples. Ils ne disent jamais pourquoi. La question du poème elle-même se fane sur les lèvres d’une jeune femme s’endormant à l’aube, quelque part sur cette terre interdite. Et cependant, la littérature, dévidée en rouleaux d’aphorismes, continue d’émouvoir.
J’ai dans ma poche un pistolet automatique Colt Commander et à la main un petit Instamatic, vitesse d’obturation fixe à 1/90e de seconde. Pas de mise au point, je photographie l’éphémère éclairé à l’ampoule flash. La mort, à la grâce simpliste, s’affiche en 35 mm dans les laboratoires, format carré 28 par 28. Les compteurs de la cognition sont à perforations ordinaires, et toutes les vues immédiates.

Le taxi, une Ford Galaxie noire, fonce dans les rues vides en approche du point zéro. La cassette dans le lecteur du tableau de bord diffuse une musique étrange.
Je suis le messager de votre conscience. Une fois le temps aboli, la mission qui m’a été donnée s’achèvera : j’irai affronter ma destinée.


Photo : peut-être une nouvelle, étrange aventure de Lemmy Caution : Menton, mai 2016
Licence Creative Commons

La bande annonce du film de Jean-Luc Godard :

Abécédaires des villes : Valparaiso, 1963

CHILE. Valparaiso. 1963.
CHILE. Valparaiso. 1963.

Le rectangle dans la main de Larrain est un rectangle d’or. Il nous donne à voir ce que l’on ne voit pas. Larrain utilisait souvent la verticale pour ses photos, pour jouer avec notre perception. Là, non. Le visage, au premier plan, est celui d’un homme, il est flou. Il est flou, mais on pourrait dire qu’il est confiant. Quelque chose dans le port de sa tête, sa bouche aux lèvres serrées, son visage tourné vers la gauche, son regard droit qui paraît ignorer complètement la jeune femme qui elle regarde peut-être le photographe, les mains croisées sous sa poitrine comme en une supplication, ses yeux et son sourire tristes, ses pommettes saillantes pourtant, sous ses yeux fatigués comme pour dire une joie de vivre, un enchantement. Ses cheveux en désordre retombent sur ses épaules, le chignon est défait, il est tard. L’homme est sûr de lui et la femme blessée. Ou peut-être que la jeune femme joue avec l’homme. L’homme se détourne. Il ravale sa fierté, ne veut pas se montrer humilié. La femme incline la tête vers la gauche et croise ses mains parce qu’elle sait déjà qu’elle a gagné. Cette femme, c’est la Joconde. Son sourire dit la tristesse et la fragilité, il dit aussi l’assurance et la conquête. Son vêtement sage cache parfaitement ses seins, mais son cou dégagé et les mèches de ses cheveux qui tombent sur son buste soulignent sa sensualité. Elle est innocente, ingénue, presque angélique. Elle est tout à la fois sûre d’elle et irrésistible, presque dangereuse. À côté d’elle, empilées, des cagettes de bouteilles Limon soda. Derrière, un mur de pierre peint en blanc, des inscriptions que l’on devine. C’est sans importance.
Sergio Larrain. Un bar. Valparaiso, 1963.


Photo © Sergio Larrain/Magnum Photos
Pour le texte :
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Abécédaire des villes : la légende de San Remo

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Le 26 janvier 1967, tu meurs seul, Luigi, dans l’effroi de l’écume d’une chanson retrouvée à terre.
Les paupières closes, je sens toujours sur moi tes doigts d’argile, tes mains gauches d’amant sacrifié. Je voudrais conjurer le passé. La bave aux lèvres, je voudrais t’aimer encore, remonter la nuit jusqu’à toi, le revolver posé sur la table, te retrouver vivant et t’accompagner jusqu’à l’aube.
Je ne sais pas quoi faire, comprends-tu, de ta mort inutile sous la voûte pavée de tes intentions absurdes. J’étouffe de la triste aumône de l’explication retenue. J’ai l’amertume en bouquet de roses fanées. Mon amour est mort et la justice passe sans bruit, un pas de côté sans rien voir. Le ciel se tait dans le soir de ta vie et mon cœur s’éteint, assassiné d’une balle qui ne lui était pas destinée.


Photo : San Remo, octobre 2015

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