Pourquoi attendre ?

Publicité des années 60 pour la machine à écrire IBM Selectric.

Voici la meilleure chose qui soit arrivée à la dactylographie depuis l’invention de l’électricité… À la place des barres de caractères, il y a un élément d’impression ingénieux, qui danse sur le papier à une vitesse incroyable… 

Un jour, toutes les machines à écrire fonctionneront comme l’IBM Selectric. Mais pourquoi attendre ?

60 ans plus tard, je trouve un charme fou à cette technologie qui, à l’époque, transforma profondément tout un marché. Une révolution, aurait dit Steve Jobs 🙂

Pour les plus curieux, une présentation très complète de cette machine lancée en 1961, à lire ici

Chandler par Manguel

Howard Hawks tournait d’après le célèbre roman de Chandler, Le Grand Sommeil, quand il se rendit compte qu’il avait besoin de se faire expliquer une part essentielle de l’intrigue. Il envoya un câble à Chandler pour lui demander qui avait en réalité tué le chauffeur qu’on retrouver dans une limousine sous dix pieds d’eau, au bout du quai. Chandler parcourut son roman, réfléchi, et câbla en retour : « Je ne sais pas. »



Extrait de Petites histoires de la littérature américaine, racontées par Alberto Manguel, et traduite par Christine Le Bœuf. Dessin de couverture, Jacques de Loustal (éditions Actes Sud, 1999 — ouvrage hors commerce)

Une masterclass avec Elmore Leonard

Dans la dernière livraison de mon infolettre, Rien Que du Bruit, j’évoquais Elmore Leonard, et citais ses dix règles d’écriture. Ouvrir un livre d’Elmore Leonard, c’est à la fois l’assurance d’un pur moment de plaisir, et pour qui se pique d’écrire, l’occasion d’apprendre deux ou trois choses utiles. Quand le livre en question propose en bonus dans sa version numérique une interview de l’auteur, conduite par Martin Amis, c’est l’occasion d’aller faire un tour dans la cuisine du maître, et d’en tirer quelques précieux enseignements…

Photo: Carlos Osorio Associated Press. Elmore Leonard travaille un manuscrit dans sa maison de Bloomfield Hills, en septembre 2010.

Leonard : I’m always writing from a point of view. I decide what the purpose of the scene is, and at least begin with some purpose. But, even more important, from whose point of view is this scene seen? Because then the narrative will take on somewhat the sound of the person who is seeing the scene. And from his dialogue, that’s what goes, somewhat, into the narrative. I start to write and I think, “Upon entering the room,” and I know I don’t want to say “Upon entering the room.” I don’t want my writing to sound like the way we were taught to write. Because I don’t want you to be aware of my writing. I don’t have the language. I have to rely upon my characters.

Amis : So, when you say it’s character-driven, do you mean you’re thinking, How would this character see this scene? Because you’re usually third-person. You don’t directly speak through your characters, but there is a kind of third-person that is a first-person in disguise. Is that the way you go at it?

Leonard : It takes on somewhat of a first-person sound, but not really. Because I like third-person. I don’t want to be stuck with one character’s viewpoint, because there are too many viewpoints. And, of course, the bad guys’ viewpoints are a lot more fun. What they do is more fun. A few years ago, a friend of mine in the publishing business called up and said, “Has your good guy decided to do anything yet?” [Laughter]

Or, I think I should start this book with the main character. Or I start a book with who I think is the main character, but a hundred pages into the book I say, “This guy’s not the main character; he’s running out of gas; I don’t even like him anymore, his attitude; he’s changed.” But he’s changed and there’s nothing I could do about it. It’s just the kind of person he is. So then I have to bring somebody along fast (…)

Amis : Now, do you settle down and map out your plots? I suspect you don’t.

Leonard : No, I don’t. I start with a character. Let’s say I want to write a book about a bail bondsman or a process server or a bank robber and a woman federal marshal. And they meet and something happens. That’s as much of an idea as I begin with. And then I see him in a situation, and I begin writing it and one thing leads to another. By page 100, roughly, I should have my characters assembled. I should know my characters because they’ve sort of auditioned in the opening scenes, and I can find out if they can talk or not. And if they can’t talk, they’re out. Or they get a minor role.

But in every book there’s a minor character who comes along and pushes his way into the plot. He’s just needed to give some information, but all of a sudden he comes to life for me. Maybe it’s the way he says it. He might not even have a name the first time he appears. The second time he has a name. The third time he has a few more lines, and away he goes, and he becomes a plot turn in the book (…)

When I’m fashioning my bad guys, though (and sometimes a good guy has had a criminal past and then he can go either way; to me, he’s the best kind of character to have), I don’t think of them as bad guys. I just think of them as, for the most part, normal people who get up in the morning and they wonder what they’re going to have for breakfast, and they sneeze, and they wonder if they should call their mother, and then they rob a bank. Because that’s the way they are. Except for real hard-core guys.


Extraits de  : Martin Amis Interviews “The Dickens of Detroit” — The Writers’ Guild Theatre, Beverly Hills, January 23, 1998. Sponsored by Writers Bloc; Andrea Grossman, Founder. Bonus inclus dans l’édition numérique du livre When the Women Come Out to Dance d’Elmore Leonard.

Zuihitsu

« Je suis un écrivain japonais », un entretien avec Dany Laferrière conduit par Michael Ferrier, à retrouver en ligne ici, sur Tokyo Time Table.
Un court extrait, où il est question de techniques d’écriture et de Zuihitsu :

M.F. – Tes livres sont souvent catalogués comme des romans, mais d’un genre un peu particulier. Ils me font souvent penser au zuihitsu. C’est un genre japonais médiéval qui arrive à mélanger du romanesque, du récit, du reportage parfois, de la chronique un peu politique, de l’épistolaire, de la description aussi, des tableaux ou des tableautins, de la poésie enfin. Les grands praticiens de cette petite forme sont d’ailleurs deux écrivains que tu cites dans tes livres : Murasaki Shikibu et Sei Shônagon.

D.L. – il me faut couper, monter et mélanger. J’aime bien mettre les morceaux qui ne se ressemblent pas et puis quand même, à un moment donné – même pour moi-même – le fond de l’affaire se révèle, brusquement. C’est d’abord une sorte de supposition, comme si j’essayais un peu les choses et puis brusquement, on a une saisie de l’affaire. Dans le récit linéaire, c’est la suite des choses qui révèle, jusqu’à la conclusion, tandis que là, c’est par plaques. Les morceaux se mettent l’un à côté de l’autre – et puis brusquement, on a un éclat, un chaos, un roman.

Oui, j’aime bien ce genre, ces journaux où l’on met tout. Moi, je me laisse à l’intérieur de mes livres jusqu’à ce que les choses que j’y ai mises m’échappent à moi-même. J’écris vraiment dans une sorte de transe, je le sens au moment où je le fais mais après, quand je prends du recul, je n’arrive plus à saisir les choses mais je sais très bien que de tout ce que j’ai mis là, rien n’a été mis au hasard. Ce n’est pas forcément une architecture, une réflexion pensée, mais tout a été mis, que ce soit par l’émotion ou par la réflexion, avec une raison.

Mon principe d’écriture, depuis que je suis enfant, c’est : la Terre qui tourne autour du soleil tout en tournant sur elle-même. J’ai toujours été fasciné par ce mouvement total. Et c’est comme ça que j’aime écrire aussi : je crée une histoire où il y a une révolution de quelque sorte que ce soit – cette première partie-là est très facile à faire, parce que c’est une courbe totale – et à l’intérieur, je crée un deuxième mouvement de difficulté, où il y a du mouvement à l’intérieur du mouvement. C’est très clair : je suis obsédé par le mouvement et l’immobilité.

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Faites-vous votre propre Bible

Make your own Bible. Select and collect all those words and sentences that in all your reading have been to you like blasts of a trumpet out of Shakespeare, Seneca, Moses, John and Paul.
– Ralph Waldo Emerson

Toujours cette idée du commonplace book qui me trotte dans la tête. Faites-vous votre propre Bible, écrit Emerson dans son journal, en juillet 1836. Compilez pour vous-même les phrases qui, dans vos lectures, sonnent comme des fanfares, qu’elles soient tirées de Shakespeare, de Sénèque, de Moïse, ou de Jean et Paul (oui, les apôtres, et non pas John et Paul des Beatles, quoique dans mon cas…).
Un projet de livre autour de la photographie vient régulièrement me titiller, pour lequel je prends des notes depuis de longs mois. Un livre monstre, dont je commence à peine à cerner les contours, mais dont je n’ai pas encore idée de la forme. Quelque chose qui ressemblerait au S,M,L,XL de Rem Koolhaas et Bruce Mau. À la manière du Zibaldone de Leopardi, un commonplace book, un livre entièrement construit de miscellanées, de réflexions, de citations, de notes, de schémas. Un livre construit comme un morceau de hip-hop, à base de sampling (à propos de sampling en littérature, je vous renvoie sur le passionnant essai d’Emmanuel Delaplanche sur Louis-René des Forêts, Empreintes, paru récemment chez publie.net).
Enfin, tout cela vient déranger le cadre établi du roman en cours d’écriture, et je vis avec l’impression que rien n’avance (mais pourtant si, tout avance, simplement, c’est le temps long de la maturation et de l’écriture qui se confronte au quotidien).

Envie de retourner à Londres ces jours-ci, de revoir New York, de visiter Berlin. Lisbonne aussi. Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme. « Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? »
Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie: « N’importe où! n’importe où! pourvu que ce soit hors de ce monde! »

New York, en attendant, en voici deux photographies récentes. Rien derrière et tout devant, comme toujours sur la route.


Photos : New York, août 2018
Deux citations se cachent dans l’article, saurez-vous les retrouver ? 🙂