Catégorie : Shop talk

  • Une masterclass avec Elmore Leonard

    Dans la dernière livraison de mon infolettre, Rien Que du Bruit, j’évoquais Elmore Leonard, et citais ses dix règles d’écriture. Ouvrir un livre d’Elmore Leonard, c’est à la fois l’assurance d’un pur moment de plaisir, et pour qui se pique d’écrire, l’occasion d’apprendre deux ou trois choses utiles. Quand le livre en question propose en bonus dans sa version numérique une interview de l’auteur, conduite par Martin Amis, c’est l’occasion d’aller faire un tour dans la cuisine du maître, et d’en tirer quelques précieux enseignements…

    Photo: Carlos Osorio Associated Press. Elmore Leonard travaille un manuscrit dans sa maison de Bloomfield Hills, en septembre 2010.

    Leonard : I’m always writing from a point of view. I decide what the purpose of the scene is, and at least begin with some purpose. But, even more important, from whose point of view is this scene seen? Because then the narrative will take on somewhat the sound of the person who is seeing the scene. And from his dialogue, that’s what goes, somewhat, into the narrative. I start to write and I think, “Upon entering the room,” and I know I don’t want to say “Upon entering the room.” I don’t want my writing to sound like the way we were taught to write. Because I don’t want you to be aware of my writing. I don’t have the language. I have to rely upon my characters.

    Amis : So, when you say it’s character-driven, do you mean you’re thinking, How would this character see this scene? Because you’re usually third-person. You don’t directly speak through your characters, but there is a kind of third-person that is a first-person in disguise. Is that the way you go at it?

    Leonard : It takes on somewhat of a first-person sound, but not really. Because I like third-person. I don’t want to be stuck with one character’s viewpoint, because there are too many viewpoints. And, of course, the bad guys’ viewpoints are a lot more fun. What they do is more fun. A few years ago, a friend of mine in the publishing business called up and said, “Has your good guy decided to do anything yet?” [Laughter]

    Or, I think I should start this book with the main character. Or I start a book with who I think is the main character, but a hundred pages into the book I say, “This guy’s not the main character; he’s running out of gas; I don’t even like him anymore, his attitude; he’s changed.” But he’s changed and there’s nothing I could do about it. It’s just the kind of person he is. So then I have to bring somebody along fast (…)

    Amis : Now, do you settle down and map out your plots? I suspect you don’t.

    Leonard : No, I don’t. I start with a character. Let’s say I want to write a book about a bail bondsman or a process server or a bank robber and a woman federal marshal. And they meet and something happens. That’s as much of an idea as I begin with. And then I see him in a situation, and I begin writing it and one thing leads to another. By page 100, roughly, I should have my characters assembled. I should know my characters because they’ve sort of auditioned in the opening scenes, and I can find out if they can talk or not. And if they can’t talk, they’re out. Or they get a minor role.

    But in every book there’s a minor character who comes along and pushes his way into the plot. He’s just needed to give some information, but all of a sudden he comes to life for me. Maybe it’s the way he says it. He might not even have a name the first time he appears. The second time he has a name. The third time he has a few more lines, and away he goes, and he becomes a plot turn in the book (…)

    When I’m fashioning my bad guys, though (and sometimes a good guy has had a criminal past and then he can go either way; to me, he’s the best kind of character to have), I don’t think of them as bad guys. I just think of them as, for the most part, normal people who get up in the morning and they wonder what they’re going to have for breakfast, and they sneeze, and they wonder if they should call their mother, and then they rob a bank. Because that’s the way they are. Except for real hard-core guys.


    Extraits de  : Martin Amis Interviews “The Dickens of Detroit” — The Writers’ Guild Theatre, Beverly Hills, January 23, 1998. Sponsored by Writers Bloc; Andrea Grossman, Founder. Bonus inclus dans l’édition numérique du livre When the Women Come Out to Dance d’Elmore Leonard.

  • Zuihitsu

    « Je suis un écrivain japonais », un entretien avec Dany Laferrière conduit par Michael Ferrier, à retrouver en ligne ici, sur Tokyo Time Table.
    Un court extrait, où il est question de techniques d’écriture et de Zuihitsu :

    M.F. – Tes livres sont souvent catalogués comme des romans, mais d’un genre un peu particulier. Ils me font souvent penser au zuihitsu. C’est un genre japonais médiéval qui arrive à mélanger du romanesque, du récit, du reportage parfois, de la chronique un peu politique, de l’épistolaire, de la description aussi, des tableaux ou des tableautins, de la poésie enfin. Les grands praticiens de cette petite forme sont d’ailleurs deux écrivains que tu cites dans tes livres : Murasaki Shikibu et Sei Shônagon.

    D.L. – il me faut couper, monter et mélanger. J’aime bien mettre les morceaux qui ne se ressemblent pas et puis quand même, à un moment donné – même pour moi-même – le fond de l’affaire se révèle, brusquement. C’est d’abord une sorte de supposition, comme si j’essayais un peu les choses et puis brusquement, on a une saisie de l’affaire. Dans le récit linéaire, c’est la suite des choses qui révèle, jusqu’à la conclusion, tandis que là, c’est par plaques. Les morceaux se mettent l’un à côté de l’autre – et puis brusquement, on a un éclat, un chaos, un roman.

    Oui, j’aime bien ce genre, ces journaux où l’on met tout. Moi, je me laisse à l’intérieur de mes livres jusqu’à ce que les choses que j’y ai mises m’échappent à moi-même. J’écris vraiment dans une sorte de transe, je le sens au moment où je le fais mais après, quand je prends du recul, je n’arrive plus à saisir les choses mais je sais très bien que de tout ce que j’ai mis là, rien n’a été mis au hasard. Ce n’est pas forcément une architecture, une réflexion pensée, mais tout a été mis, que ce soit par l’émotion ou par la réflexion, avec une raison.

    Mon principe d’écriture, depuis que je suis enfant, c’est : la Terre qui tourne autour du soleil tout en tournant sur elle-même. J’ai toujours été fasciné par ce mouvement total. Et c’est comme ça que j’aime écrire aussi : je crée une histoire où il y a une révolution de quelque sorte que ce soit – cette première partie-là est très facile à faire, parce que c’est une courbe totale – et à l’intérieur, je crée un deuxième mouvement de difficulté, où il y a du mouvement à l’intérieur du mouvement. C’est très clair : je suis obsédé par le mouvement et l’immobilité.

    ©2014-2019 by Michaël Ferrier/Tokyo-La-Lézarde. All rights reserved.

  • Faites-vous votre propre Bible

    Make your own Bible. Select and collect all those words and sentences that in all your reading have been to you like blasts of a trumpet out of Shakespeare, Seneca, Moses, John and Paul.
    – Ralph Waldo Emerson

    Toujours cette idée du commonplace book qui me trotte dans la tête. Faites-vous votre propre Bible, écrit Emerson dans son journal, en juillet 1836. Compilez pour vous-même les phrases qui, dans vos lectures, sonnent comme des fanfares, qu’elles soient tirées de Shakespeare, de Sénèque, de Moïse, ou de Jean et Paul (oui, les apôtres, et non pas John et Paul des Beatles, quoique dans mon cas…).
    Un projet de livre autour de la photographie vient régulièrement me titiller, pour lequel je prends des notes depuis de longs mois. Un livre monstre, dont je commence à peine à cerner les contours, mais dont je n’ai pas encore idée de la forme. Quelque chose qui ressemblerait au S,M,L,XL de Rem Koolhaas et Bruce Mau. À la manière du Zibaldone de Leopardi, un commonplace book, un livre entièrement construit de miscellanées, de réflexions, de citations, de notes, de schémas. Un livre construit comme un morceau de hip-hop, à base de sampling (à propos de sampling en littérature, je vous renvoie sur le passionnant essai d’Emmanuel Delaplanche sur Louis-René des Forêts, Empreintes, paru récemment chez publie.net).
    Enfin, tout cela vient déranger le cadre établi du roman en cours d’écriture, et je vis avec l’impression que rien n’avance (mais pourtant si, tout avance, simplement, c’est le temps long de la maturation et de l’écriture qui se confronte au quotidien).

    Envie de retourner à Londres ces jours-ci, de revoir New York, de visiter Berlin. Lisbonne aussi. Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme. « Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? »
    Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie: « N’importe où! n’importe où! pourvu que ce soit hors de ce monde! »

    New York, en attendant, en voici deux photographies récentes. Rien derrière et tout devant, comme toujours sur la route.


    Photos : New York, août 2018
    Deux citations se cachent dans l’article, saurez-vous les retrouver ? 🙂

  • L’été entre deux sommeils

    — quoi ? y a-t-il encor ce que l’on appelle « les rêves » ?
    Pierre Vinclair

    Il me semble, peut-être naïvement, que la poésie parle d’abord au cœur. On m’opposera, tout aussi arbitrairement, l’affirmation contraire. C’est que la poésie est une affaire intime. Elle est le poète mis à nu, qui s’en vient déshabiller celui ou celle qui reçoit son poème. La poésie est le dernier refuge, la fortune cachée, le seul vrai trésor encore à découvrir : par la force d’un vers, une vie se retourne. Et parce qu’elle est notre bien le plus essentiel, presque plus personne ne la lit. Le monde va trop vite, dit-on ; il ira toujours moins vite et bien moins loin qu’elle.

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    De juillet 2015 à juillet 2016, inspiré par la lecture d’un petit livre, The haiku year, compilation de poèmes brefs, écrits quotidiennement, au cours de l’année 1996, par sept amis (Tom Gilroy, Anna Grace, Jim McKay, Douglas A. Martin, Grant Lee Phillips, Rick Roth et Michael Stipe), j’ai publié chaque jour sur twitter un texte d’inspiration poétique, sous le mot clé #haikuyear.
    Je dis « texte d’inspiration poétique », parce que j’ai en trop haute estime la poésie pour prétendre m’en réclamer. Moi, je trafique des phrases dans mon coin, je tâtonne dans le noir, j’assemble du mieux que je peux des idées et des mots, j’essaie tant bien que mal d’écrire quelques livres.

    En relisant ce travail en vue de le publier, j’y ai retrouvé des joies minuscules et précieuses, des peines inconsolables, des espoirs immenses et des craintes inutiles, méditations de bric et de broc, haïkus sans rime ni raison, livre ouvert sur l’intime aux heures où le jour chez moi s’éveille ; une année résumée en fragments, postés chaque matin depuis le même endroit, à approximativement le même horaire.

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    Ayant supprimé sur twitter l’ensemble de ces contributions, j’ai voulu en reprendre quelques-unes en recueil, 253 au total, qui forment un livre écrit au moment où la nuit étreint le jour et où l’esprit, pas encore tout à fait réveillé, est justement propice à l’éveil.
    Alors, poésie ? Je ne sais pas. Éclats de rêves ? Oui, assurément.
     
     
     
    Le livre, qui s’intitule L’été entre deux sommeils, est disponible ici, et il coûte 10 €, frais de port compris.


    Photo : cimetière marin de Sète

    Licence Creative Commons

  • 50 Nuances de Générateur : le dispositif

    (…) le vrai message, c’est le médium lui-même, c’est-à-dire, tout simplement, que les effets d’un médium sur l’individu ou sur la société dépendent du changement d’échelle que produit chaque nouvelle technologie, chaque prolongement de nous-mêmes, dans notre vie.
    — Marshall McLuhan

    Qu’est-ce que le numérique change à notre façon d’écrire ? Si les outils influent sur l’oeuvre, existe-t-il une littérature proprement numérique, qui se différencierait de l’écriture mécanique (machine à écrire), elle-même distincte de l’écriture manuscrite ?
    Certainement, les contraintes diffèrent, et l’auteur qui écrit sur ordinateur n’a plus à se soucier que de la batterie de sa machine et de la sauvegarde de son texte. Il n’est plus contraint par le papier et l’encre. Il n’est plus contraint par les horaires d’ouverture et la richesse du fonds des bibliothèques auxquelles il a accès pour sa documentation : il a, en permanence, internet à sa disposition. Cela suffit-il à changer l’orientation de son texte ? Proust aurait-il écrit différemment La Recherche — aurait-il même écrit La Recherche ? — s’il avait disposé d’un ordinateur et de Google ou de Qwant ?

    Marcel Proust — À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU : les manuscrits de la Madeleine
    Marcel Proust — À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU : les manuscrits dits de la Madeleine


    On parle de réalité virtuelle ou augmentée. De quoi s’agit-il dans le cas qui nous préoccupe ? Littérature augmentée, c’est-à-dire enrichie, ou littérature virtuelle, dans le sens d’ersatz ?
    Plus sérieusement, peut-on parler de littérature numérique, comme on dit art numérique ?

    En définitive, je ne sais pas si écrire « en numérique » change le texte, mais je crois qu’il est possible de créer une oeuvre littéraire originale authentiquement numérique, c’est-à-dire une oeuvre qui ne se conçoit pas autrement qu’en recourant aux outils numériques.

    C’est ce à quoi je me suis attelé avec mon projet 50 nuances de générateur.

    E.L. James a écrit ses 50 shades of Grey d’abord comme une fan-fiction s’inspirant des personnages de la saga Twilight, qu’elle a publiée sur son blog. Anna Todd, avec After, a fait elle aussi une fan fiction, cette fois autour d’un des membres du groupe One Direction, qu’elle a rédigée sur son smartphone, et publiée sur Watpad. Dans les deux cas, le succès fut considérable. La qualité littéraire, sans faire insulte aux nombreux lecteurs et aux deux auteurs, n’était pas l’enjeu de ces textes. Surtout, ils ont donné naissance à un genre à part entière, la « new romance ». Un genre extrêmement codifié, à mille lieues de toutes exigences créatives et reposant sur l’accumulation de clichés (1). À tel point que Lisa Wray, une développeuse américaine, a eu l’idée d’écrire un programme informatique générant des textes parodiques, à la manière de 50 nuances de Grey.

    Le concept m’a plu, et j’ai voulu le pousser plus loin. Ainsi, j’avais accès à des textes, en anglais, « écrits » par une machine. Que se passait-il si je demandais à Google de les traduire en français ? Que devenait cette traduction, si après je la faisais mouliner dans une machine à fabriquer des cut-up ? Pouvais-je enfin me réapproprier les mots, tordre en quelque sorte le texte, et y réinjecter de la littérature ? C’est tout l’objet de mon travail.

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    Il restait ensuite à trouver les moyens de sa diffusion : un site web sur lequel le texte est publié par épisodes, à raison d’un ou deux par semaine, et un livre qui en reprend la totalité, les deux disponibles simultanément. L’oeuvre se produit, en même temps qu’elle est déjà produite.

    Le site est accessible à tous, gratuitement.
    Le livre — volontairement produit là encore par un procédé numérique — est vendu 10€, frais de port inclus.
    L’ensemble, que j’aimerai indissociable, forme un « dispositif », au sens où on l’entend d’une installation artistique.


    Notes :
    (1) comme le souligne très justement Camille Emmanuelle dans son livre Lettre à celle qui lit mes romances érotiques, et qui devrait arrêter tout de suite, aux Éditions Les Échappés.

    — Pour consulter le site dédié, c’est ici.

    — Pour acheter dès aujourd’hui le livre reprenant les 50 textes, il suffit de cliquer .


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