Catégorie : journal

  • Je suis un chat errant

    Je suis un chat errant. Un chat malade, peut-être, et peut-être seul, mais pour rien au monde je ne voudrais d’une autre vie.
    Avoir pour maître un homme ? Enfin, voyons, un homme… Un homme, ça pleure, ça geint, ça souffre de nous voir souffrir. Un homme, ça fait comme ça peut, et c’est toujours trop peu. Un homme, je veux bien m’en approcher, d’accord, dans un fauteuil, auprès du feu, un homme sur les genoux duquel je viendrais dormir un moment. Mais qu’il n’essaie pas de me garder, je sais me défendre et nul n’a jamais pu me tenir enfermé.

    Un homme pour me nourrir, aujourd’hui que j’ai faim je ne dirais pas non, ni me glisser chez lui, un peu, parce que dehors il pleut. Mais il ne me voit pas. Il travaille, il écrit, et depuis la fenêtre je le regarde faire.
    Ce monde qu’il croit diriger, eh bien, il m’appartient ! Le jour quand je dors j’en explore les frontières invisibles, la nuit il est mon territoire et gare à ceux qui croisent ma route. Je suis un chat, un chat errant, chat de gouttière, laissé pour compte ; un chat abandonné, ni Dieu ni maître, et je suis libre. Le maître, c’est moi. Le roi, c’est moi, mais le royaume est triste, et il n’est que souffrance. La vie passe, cependant, et si la vie d’un chat par ici ne vaut finalement pas grand-chose, c’est ma vie et c’est bien tout ce que j’ai.

    Pourtant, quand je te croise, toi, si douce qui doucement pleure sur l’un des miens que tu serres si fort contre toi, quand je te vois l’aimer ainsi, alors pour un instant, je me dis que rien ne vaut la vie d’un chat, quand c’est auprès de toi.
    Et je me dis qu’au moment de partir, je voudrais être là, moi aussi, dans tes bras.

    (Pour L., qui sait pourquoi)

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  • Une photo qui n’existe pas ailleurs qu’en moi

    Ça commence comme ça, avec un texte de François Bon qu’on lit au petit matin, assis dans l’obscurité, le jour naissant, le café chaud et noir dans la tasse qui réchauffe les mains. Il fait froid dans la cuisine, le chauffage est cassé. Par la fenêtre sale, le jour se pointe, il a plu toute la nuit et il pleuvra encore tout le jour, mais à cet instant il ne pleut plus. À cet instant le temps est suspendu aux mots et au café, à la fatigue accumulée, et on hésite encore entre trouver la force de continuer ou aller se recoucher. On regarde l’arbre dehors où est le nid de frelons que les oiseaux découpent depuis des semaines, on l’observe se transformer en ruine, Babylone de rien des insectes prédateurs, on prend une photo, vite fait, une photo de rien, pareil, une photo qui ne veut rien dire en soi, une photo pour soi, une photo qu’on regarde plus tard, après la route, une photo du soir qui nous ramène loin en arrière, une photo qui vaut pour ce qu’elle porte d’une image cachée, la photo de l’hiver 67, une photo de Zimmerman à Woodstock pour un disque enregistré à Nashville le mois où l’on est né, la photo qui n’existe pas de l’hiver 85 à Topeka, on a tout juste 18 ans, assis sur le porche d’une maison en bois, jean et t-shirt et une cigarette contre le froid, une photo de l’hiver 1988 à lire Lennon au coin d’une cheminée, plongé dans une torpeur induite par la fumée, une photo, encore, qui n’existe pas ailleurs qu’en moi, qui n’existe pas ailleurs que là, sur la feuille blanche de l’écran noircie par l’encre électronique pulsée par mes doigts qui courent sur le clavier.

    Une photo par jour : 248 / Projet 52 : épisode 12 – janvier 2014

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  • Matin d’hiver

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    Une photo par jour : 236 – St Mathieu de Tréviers, déc. 2013

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  • No direction home

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    18 h 05, dimanche 27 octobre, quelque part au-dessus de la côte est des États-Unis, à bord du vol Iberia IB6274, Airbus A340 à destination de Madrid.

    Après le petit déjeuner et le check out, nous laissons nos bagages en consigne à l’hôtel, et sortons faire un dernier tour dans la ville, dépensant les derniers dollars que nous avons encore en poche. De retour, en tout début d’après-midi, nous faisons une petite halte dans les salons qui jouxtent le lobby, le temps de jeter un œil à nos mails, puis c’est l’heure de partir, 10 minutes à pieds jusqu’au métro Clarke/Lake, puis 40 minutes jusqu’à l’aéroport. Le voyage, l’enregistrement, les douanes et les couloirs interminables nous conduisent jusqu’à l’heure du départ.

    Par le hublot, je vois l’Amérique s’éloigner, qui n’est déjà plus qu’une bande de terre mangée par la mer, et je laisse derrière moi le soleil de Californie, les premiers jours chez P. à San José, je laisse la route et les motels, le désert aride du Nevada, l’Arizona, la chaleur du Nouveau-Mexique et le vent froid dans les rues de Chicago. Je laisse Bob et Angelina, Angela et Byron, je laisse Randy, je laisse John et je laisse tous ceux qui remontent du passé, je laisse New York et je laisse Phoenix, Los Angeles, Barstow et Topeka, je laisse Jason, je laisse Laurell, je laisse Shawn, Melody et Laura, le Grand Canyon et Acoma. J’écris avec ma plume trempée dans le sang de mes veines. Mon âme est balayée par des vents contraires. Je trace un sillon profond dans les terres, je suis de ce pays et je ne suis pas d’ici, je suis le vagabond, l’étranger, le juif errant. Je suis le maudit à genoux sous les portes d’Eden. Je suis un souvenir, un bus traversant les plaines du Kansas, un taxi à New York, un paysage qui s’estompe, un rêve qui passe par Duluth et Hibbing, qui va jusqu’à Pasadena, je suis un rocher à Big Sur, une ferme isolée en Californie, un oiseau au-dessus du Rio Grande. On m’a jeté un sort, je porte en moi une mojo hand, une prière dans un sac, une amulette fixée sur mon cœur qui me retient prisonnier du rêve qui m’a fait grandir. Je ne sais plus d’où je suis. Je rentre chez moi sans plus savoir où je vais. Je regarde derrière, et il n’y a plus rien. No direction home.

    Une photo par jour : 217 — La côte Est depuis mon hublot
    Fragments d’un voyage : USA, octobre 2013

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