Auteur : Philippe Castelneau

  • enfilades | tout un été d’écriture

    C’est la nuit. À la fenêtre du second appartement du premier étage, il y a un chien (un Yorkshire). L’appartement est dans le noir. À la fenêtre du quatrième appartement du cinquième étage, il y a un chien, pas très grand non plus (peut-être un Carlin). Lui aussi, il est dans le noir. Au quatrième, à la fenêtre du premier appartement, il y a un chien : race indéterminée, taille moyenne. Il se tient à la fenêtre du salon. En dépit de l’heure tardive, le plafonnier est allumé. Dans le canapé, son maître lit un livre de Don DeLillo. Point Omega (édition Picador). Au troisième, aux fenêtres, il n’y a rien : pas un chat. Dans la chambre du deuxième appartement, on n’y voit rien. Dehors, maintenant, il pleut. On entend la pluie taper sur la vitre. Quelqu’un, un homme, se retourne dans son lit. Une femme, pieds nus, traverse dans le noir le couloir qui conduit à la cuisine, un étage plus bas et deux immeubles plus loin. Elle pousse un cri en glissant sur un jouet oublié par son fils. Elle éclate de rire aussitôt. À travers la cloison, dans l’appartement voisin, elle entend d’autres cris, un couple qui fait l’amour. On sonne à l’interphone, au même étage, mais de l’autre côté de la rue. C’est le livreur de pizza. Une Peppina (sauce tomate, mozzarella, champignons, oignons, poivrons mélangés, olives noires, tomates fraîches, origan), une commande au nom de Leard. Monsieur Leard déclenche l’ouverture de la gâche électrique. Le hall s’illumine lorsque le jeune homme entre et se dirige vers l’ascenseur. Au deuxième, monsieur Leard cherche son portefeuille. Une voiture s’arrête au feu 300 mètres plus loin. Les bureaux de l’immeuble à l’angle de la rue sont restés allumés. À l’intérieur, l’équipe chargée du ménage s’apprête à partir. Le gardien de nuit les salue distraitement. Il pense déjà au petit déjeuner qu’il prendra tout à l’heure chez Classic Bean, un breakfast burrito, œufs brouillés avec poivrons, oignons et sauce piquante. Il jette un œil dehors : dehors, il pleut toujours.


    Tout un été d’écriture #37. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
    (et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

  • Du lointain | tout un été d’écriture

    Nord lointain
    Au loin, la ville coule à pic dans l’arborescence des réseaux électriques. Avec ses habitations illuminées le soir, bordées d’ormes et de cèdres, la ville lointaine est un phare qui prévient des périls lorsqu’on y revient à pied. Pourtant, le peuple des caravanes hésite à emprunter la piste rouge : la piste est hantée dit-on ; du sol surgissent les indiens morts plusieurs siècles plus tôt dont on a jeté là les corps sans même prendre la peine de les porter en terre. La rivière, en contrebas, sert de cimetière aux disparus. De rares voitures passent à tombeau ouvert sur la route de terre, avant de se fondre dans la nuit, en direction de la ville inventée. Je me croyais seul. Au bout d’un moment, quelqu’un m’appela depuis la forêt touffue qui précède la vallée des sépultures, le territoire fantôme. L’automne, me dit la voix, est ici propice à la méditation et à la médiation entre les vivants et les morts. Je quittais mon chemin, me dirigeais au nord, là où la terre est nue, où s’incarnent les légendes. Là d’où venait la voix de mon compagnon d’infortune.

    Sud lointain
    Il a croisé son regard en quittant la chambre enfumée. « Le temps file et le vent m’appelle », il a dit. Il préparait sa sortie. Les mots sonnent différemment suivant qui les prononce. Il savait qu’il risquait de la blesser. Il ignora ses larmes. Dehors, il s’est assis sur le porche, devant la maison. La ville dérivait au loin. Ils s’étaient réfugiés ici dans les friches, pour la nuit. Il alluma une cigarette. Les volutes de fumée s’élevaient vers le ciel. Le soleil perçait le jour, qui semblait s’ouvrir pour lui, comme s’ouvrent les bras d’un ami. La peur disparaîtra, la peur disparaît toujours, se dit-il, comme on finit toujours par oublier ceux qu’on aimait jadis. Sur le moment il avait froid, mais bientôt elle l’avait rejoint. Elle portait au poignet le bracelet indien qu’il lui avait offert. Sa robe était froissée, leurs vêtements poissés de leurs sueurs mêlées. Ils se sont serrés l’un contre l’autre, face à la lande. Leurs corps enlacés, blottis dans un moment d’oubli au milieu d’une terre aride. Plus tard, il allait regagner la ville, quitter le sud, la banlieue de leurs vies en jachère. Il se leva enfin. Une voiture arrivait, qui allait l’emporter. Le ciel était d’acier. La campagne était nue. La nuit se refermait.

    Est lointain
    Nous vivons une époque impie et la saison des crimes nouveaux arrive. Des créatures fantômes surgissent de la nuit quand vient l’équinoxe de printemps. Des bêtes étranges volent en cercle au-dessus de nos têtes, et il pleut des grenouilles sur le toit des églises. Ici, dans l’est lointain, même au printemps le froid glace le sang et les os. Un paysage de carte postale, la campagne luxuriante et des habitations en bois, c’était comme ça, autrefois. Depuis, la magie s’est emparée des lieux et les âmes des défunts errent en peine. C’est le règne de l’étrange et des histoires qu’on se raconte tout bas. Les rares voitures qui passent par là accélèrent quand elles traversent ces terres. Ici, les arbres tremblent et les pierres parlent. L’ombre a tout envahi, jusqu’au jour qui ne se lève presque plus sur ces lieux maudits. Le sang coule dans les ruisseaux et se fige dans nos veines. Une bile noire sort de la bouche des morts qu’on croise au détour des ruelles. Les morts nous ignorent cependant, comme nous feignons de ne pas les voir. La peur elle-même s’est enfuie. Quiconque se risque en cet endroit sait qu’il ne s’en retournera pas. Toi qui t’es aventuré jusqu’ici, courbe l’échine et salue ton maître : ici, c’est la maison du diable.

    Ouest lointain
    C’était les jours de peine. La terre était rude. On y vivait de la pêche. Mais la rivière était dangereuse. Des chiens sauvages vous regardaient de loin, l’air mauvais. Il y avait une propriété au détour d’un chemin où vivait une femme. Une femme discrète. La peau tannée par les années. Elle parlait peu, s’agitait parfois, sans raison ; vous fixait longuement du regard. Il y avait un point d’eau sur son terrain. Elle nous y laissait pêcher. Des amis venaient le week-end. On était bien, le temps comme suspendu. Un type jovial nous rejoignait parfois. Il parlait aux chiens qui semblaient l’écouter. Les chiens s’approchaient, certains allaient jusqu’à poser leur tête contre sa jambe. La femme a disparu, un jour, sans que personne sache où elle était partie. Quelque chose clochait chez elle. Depuis longtemps, disait-on. Le type est resté, mais il ne parlait plus aux chiens. Il ne parlait presque plus, de manière générale. On a continué à venir, un peu. Puis plus du tout : le cœur n’y était pas. Il arrive aujourd’hui qu’on parle entre nous de ce temps-là, de cette maison, la maison hors du temps. La maison de l’éternel été : c’est ainsi qu’on en parle. On se souvient du type bonhomme qui parlait aux chiens. On a presque tout oublié de la femme, sa peau de parchemin, ses gestes étranges, ses yeux perçants où brillait le feu qui embrase les terres.


    Tout un été d’écriture #36. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
    (et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).

  • Rendez-vous le 7 octobre

    Chers amis,
    si vous passez près de Montpellier le dimanche 7 octobre, je vous donne rendez-vous au festival les automnales du livre de Juvignac. L’occasion de se rencontrer et d’échanger autour de la littérature et de la photographie, et — soyons fous ! — vous faire dédicacer un de mes livres ou un tirage photo.


    Le 3e Salon des Automnales du livre aura lieu à Juvignac et sera dédié à la rencontre d’auteurs héraultais (de toujours ou d’adoption).

    Romanciers, bédéistes, auteurs pour la jeunesse, une vingtaine d’auteurs seront présents pour dédicacer leurs ouvrages et rencontrer le public.

    Ont déjà confirmé leur venue : Ali Zamir, Philippe Castelneau, Audrey Bougette, Gaëlle Hersent, Rafik Bougueroua, Julie Huleux, Martine Nougué, Leen, Mylène Dufour, Bud Rabillon, Béatrice Serre, Justine Caizergues, Sylvie de La Forest, Sylvie Monpoint, Emmanuel Quentin.

    La journée se déroulera dans la salle de Brunélis : rue des Cigales / Complexe culturel et sportif (un fléchage est prévu).

  • anticipation (mais pas trop) | tout un été d’écriture

    NORD
    Depuis le centre-ville, on doit rouler une dizaine de kilomètres en direction du nord, passer la rivière Kaw. Il faut tourner enfin dans Menninger road, éviter les nids de poule, pour rejoindre le cimetière de Rochester. Le cimetière surplombe la vallée au pied de laquelle coule la rivière. Un havre de paix, propice au recueillement et à la méditation. L’un des aspects les plus séduisants de Rochester est l’abondance d’arbres : cèdres rouges, saules et peupliers, ormes, noyers, chênes. Mais dès l’automne, lorsque les arbres perdent leur feuillage, et lorsque tombe le soir, les ombres des branches nues projetées sur les tombes font ressurgir les peurs enfouies, et gare au fantôme de la femme Albinos !

    SUD
    Au petit matin, il est sorti dans le froid sec s’asseoir sur le porche de la maison de son ami Cody. Le ciel était bleu. Il s’est assis pour fumer une cigarette. Ils venaient de faire l’amour. Elle l’a rejoint dehors, s’est blottie dans ses bras. Elle pleurait doucement. Ces larmes l’émouvaient, mais elles le rendaient fort aussi. Bientôt, elle frissonna et sans un mot, se leva et regagna la maison. Il resta encore un long moment seul sur le porche, à fixer le ciel. Ce moment était bien.

    EST
    Nous avons fait le tour de l’église, nous nous sommes assis au milieu du cimetière, avons attendus en vain : rien. Cette histoire ne valait pas grand-chose. Enfin, je voulais bien reconnaître avoir eu un petit frisson d’excitation et de peur mêlée en arrivant, en voyant l’ombre menaçante des ruines de la sulfureuse église se découper dans le jour déclinant. Mais maintenant, à part le froid qui montait du sol et qui me gelait les os, aucun picotement le long de mon échine. Je finis ma bière et proposais à Jason de rentrer. Nous rejoignîmes la route. Je regardais la voiture, à une centaine de mètres sur la droite, tournée vers l’ouest. « On s’était pas garé de l’autre côté, et dans l’autre sens ? »
    Jason restait interdit. « Putain, mec ! Filons ! »
    Nous courûmes à la voiture et partîmes sur les chapeaux de roues.

    OUEST
    Floyd Robbins a un ranch, à mi-chemin entre Rossville et Silver Lake. Nous y étions encore l’été dernier. Mais maintenant, c’est fini, nous n’irons plus y passer les dimanches en famille. À l’intérieur, Elvis dodeline toujours de la tête, mais plus personne ne le regarde et ne s’en amuse. La femme de Floyd est assise dans son fauteuil, les yeux dans le vide. Floyd est toujours le même type bonhomme, mais il n’a plus le temps pour les glaces maison ou les parties de pêche. Il doit s’occuper d’elle à plein temps. Ceux qui la connaissent bien disent qu’elle a toujours été discrète, et ils n’ont rien vu venir. Floyd lui a fini par se rendre compte que quelque chose clochait. Le diagnostic fut sans appel : alzheimer.


    Tout un été d’écriture #35. Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre : « construire une ville avec des mots. » Tous les auteurs et leurs contributions à retrouver ici.
    (et toujours les vidéos de François Bon sur ses chaines youtube et Vimeo).