Auteur : Philippe Castelneau

  • By the fire

    Nous voici en octobre, et c’est l’automne qui s’impose, la saison couleur de feu. Octobre, et je prends un an de plus. L’humanité se divise en deux groupes : ceux qui redoutent la période qui s’ouvre et attendent avec impatience que passent les saisons froides jusqu’au printemps, et ceux qui se réjouissent du temps qui vient. Je fais partie de la seconde catégorie. J’ai toujours aimé l’automne et l’hiver, et j’aime particulièrement octobre. Des souvenirs d’enfance, sans doute : la fête d’anniversaire, les balades dans la forêt toute proche le dimanche après-midi, les marrons chauds, les comics lus au coin du feu. Plus tard, la découverte d’Halloween, aux États-Unis. Les États-Unis, pays cher à mon cœur, aujourd’hui… à feu et à sang, au propre comme au figuré.

    By the fire: près du feu, au coin du feu, par le feu. Plusieurs traductions possibles en français. Le feu sacré. Le feu qui couve ou qui gronde. Jouer avec le feu. Le feu auprès duquel on s’assoit pour lire. Le feu intérieur ?

    Les difficultés pour terminer même un petit essai ne consistent pas en ceci que notre sentiment demande pour terminer le morceau un feu que le contenu antérieur et effectif n’a pas pu produire de lui-même, elles proviennent plutôt du fait que même le plus petit essai exige de l’auteur d’être content de soi ou perdu en lui-même, état à partir duquel il est difficile d’apparaître dans l’air d’une journée ordinaire sans le décider avec force et sans incitation externe, si bien que, plutôt que d’achever rondement l’essai et de pouvoir en sortir tranquillement, à cause de son agitation on prend la fuite et qu’alors la fin doit être accomplie de l’extérieur avec des mains qui, précisément, doivent non seulement travailler mais aussi s’accrocher fermement. (Kafka, journal, le 29 déc. 1911 — trad. de Robert Kahn, éd. Nous)

    Évidemment, j’ai ouvert mon Kafka au hasard, et le hasard fait qu’il parle là à la fois du feu et de la difficulté d’écrire. « Même le plus petit essai exige de l’auteur d’être content de soi ou perdu en lui-même ». Je souligne, tant je crois que c’est important.

    Depuis quelque temps, je tiens un journal. J’en ai parlé plusieurs fois dans mon infolettre. Un journal pour moi-même, vraiment. Foutraque, brouillon, sans queue ni tête. Mais j’y note des idées que je retravaille plus tard. 

    À quoi se destine un journal ?

    J’ai bien tenté de lire le Journal du dehors d’Annie Ernaux, un journal que je devrais apprécier parce que j’ai écrit sur le même mode durant les années 1990, mais non, ça ne passe pas, je m’ennuie, et je me dis que mon propre journal est aussi ennuyeux, mais il y a le Journal Extime de Michel Tournier, lui, parfait, plus resserré, plus dans l’illumination, tel devrait être un journal, une collection de saillances. Un exercice de vigilance. Saisir les pensées au vol, les images avec quelques photos, les sourires et les souffrances.

    C’est Thierry Crouzet qui parle, dans son carnet de route publié chaque mois en ligne. Pour arriver à ce qu’il préconise, je pense qu’il faut tricher : pas la matière brute, mais éditer le texte, retravailler l’ensemble, ne garder que ce qui a une vraie valeur, au moins aux yeux de l’auteur. Mon infolettre se nourrit de mon journal, mais elle n’en est pas un.

    Revenons au feu : by the fire. C’est le titre du dernier album de Thurston Moore (si, vous savez : l’ancien chanteur et guitariste de Sonic Youth). Un dialogue renoué entre les inspirations expérimentales et le désir de faire du rock, nous dit Stuart Berman dans sa chronique de l’album pour le site Pitchfork

    By the fire envoie du bois, si vous me permettez l’expression. Plus accessible peut-être que du Sonic Youth, pour le coup, mais sans concession non plus. Moore souffle sur les braises de Sonic Youth et du Velvet Underground, et les morceaux s’étirent parfois plus de 16 minutes, sans que l’auditeur ne se lasse jamais. Parfois, les guitares sonnent, mélodiques, comme celle de Tom Verlaine. Parfois, c’est un déluge de sons. La méthode utilisée par Moore : utiliser le bruit apocalyptique pour atteindre une paix extatique, dixit l’article précité. Ça résume assez bien l’album. La bande-son du moment, en ce qui me concerne.

  • Timothée Demeillers — Demain la brume (Asphalte éditions)

    Nous sommes au début des années 90, et la Yougoslavie est sur le point d’exploser, provoquant ce qu’on croyait désormais impossible : une guerre terrible et fratricide, au cœur même de l’Europe. 

    Deux histoires parallèles rythment le récit : une punkette, Katia, lycéenne à Nevers, tombe amoureuse de Pierre-Yves en qui elle voit un modèle, avant que celui-ci ne se radicalise ; à Zagreb, trois amis, deux garçons et une fille, Damir, Jimmy et Nada. Les garçons forment un groupe de rock dont le premier succès enflamme la jeunesse yougoslave. On croit ces trois-là inséparables, c’est compter sans la guerre.

    Aucun texte alternatif pour cette image

    Demain la brume est un livre extrêmement bien documenté, sans que ce soit jamais pesant. L’auteur rend très bien l’air du temps de l’époque, et nous rappelle que rien n’est jamais noir ou blanc : le mal, les instincts les plus vils, étaient dans les deux camps.

    Mais Demain la brume est également un beau livre sur l’adolescence, l’amitié, les premières amours, le passage précipité à l’âge adulte d’une génération dont les idéaux s’écroulent lorsqu’elle se prend de plein fouet le mur de l’histoire.

    Un livre, enfin, qui nous alerte et souligne combien nos démocraties sont fragiles, aujourd’hui tout autant qu’hier. 

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    Demain la brume — Timothée Demeillers

    Asphalte éditions

    ISBN : 978-2-36533-101-2

    Date de parution : 3 septembre 2020

    400 pages, 19 €

  • Pourquoi attendre ?

    Publicité des années 60 pour la machine à écrire IBM Selectric.

    Voici la meilleure chose qui soit arrivée à la dactylographie depuis l’invention de l’électricité… À la place des barres de caractères, il y a un élément d’impression ingénieux, qui danse sur le papier à une vitesse incroyable… 

    Un jour, toutes les machines à écrire fonctionneront comme l’IBM Selectric. Mais pourquoi attendre ?

    60 ans plus tard, je trouve un charme fou à cette technologie qui, à l’époque, transforma profondément tout un marché. Une révolution, aurait dit Steve Jobs 🙂

    Pour les plus curieux, une présentation très complète de cette machine lancée en 1961, à lire ici

  • Deborah Levy – Ce que je ne veux pas savoir / Le coût de la vie (Ed. du Sous-Sol)

    Quand une femme doit trouver une nouvelle façon de vivre et s’émancipe du récit sociétal qui a effacé son nom, on s’attend à ce qu’elle se déteste par-dessus tout, que la souffrance la rende folle, qu’elle pleure de remords. Ce sont les bijoux qui lui sont réservés sur la couronne du patriarcat, qui ne demande qu’à être portée. Cela provoque beaucoup de larmes, mais mieux vaut marcher dans l’obscurité noire et bleutée que choisir ces bijoux de pacotille.

    Deborah Levy, poétesse, dramaturge et romancière anglaise, membre de la prestigieuse Royal Society of Litterature, est pourtant pratiquement inconnue ici, en France. Un roman a bien été traduit en 2015 chez Flammarion (Swimming Home, Sous l’eau en français), mais depuis plus rien.

    C’est peu dire que la parution de ces deux livres, aux éditions du Sous-sol, mérite d’être remarquée.

    Ce que je ne veux pas savoir, a été écrit en 2013, en écho au Pourquoi j’écris de George Orwell. Le coût de la vie a paru en 2018 en anglais. Les deux livres sont sortis il y a quelques jours en France, et cette sortie simultanée permet d’en apprécier plus encore le charme et la qualité.

    Deborah Levy, parlant de ces deux petits ouvrages, évoquait des autobiographies « vivantes », écrites non pas à la fin d’une vie, mais « au cœur de la tempête ». 

    Levy est née en Afrique du Sud en 1959. Elle assiste toute petite à l’arrestation de son père, membre de l’African National Congress au côté de Nelson Mandela. Lorsqu’il est libéré, en 1968, la famille déménage à Londres. De tout cela, il est question ici, et de bien plus encore.

    Les deux livres sont courts, et pourtant une seule lecture ne parvient pas à les épuiser. Les récits mêlent présent et passé, essais et récit de vie. Il y a de très belles pages sur la féminité, sur ce que c’est d’être une femme artiste dans un monde dominé par les hommes. De très belles pages aussi sur les rapports mères-filles. Le style est admirable, la narratrice plus encore.


    Quelques extraits :

    J’avais une vue. J’avais un bureau sur lequel écrire. Il faisait bien chaud dans la chambre. Trois grosses bûches se consumaient dans la cheminée. Des bûches supplémentaires avaient été joliment entassées les unes sur les autres dans un panier juste à côté. Il faisait si chaud dans la chambre que je savais que le bois devait brûler depuis un certain temps.

    Maria était partie à la hâte. Au milieu d’une tempête de neige. Se désintéressait-elle du monde qu’elle s’était fabriqué ici dans les montagnes ? N’était-elle pas pressée de cueillir les citrons et les oranges dans le verger qu’elle avait irrigué ? Elle avait aussi planté des légumes, des oliviers et construit une ruche dont elle récoltait le miel épais et aromatique qu’elle servait au petit déjeuner. C’était Maria qui cuisait le pain et moulait les grains de café. Elle avait également coupé les bûches qui me tiendraient chaud durant la nuit. Maria était partie furieuse sans assez de liquide. Voulait-elle partir seule pour se lancer dans les projets qu’elle avait pour la suite, quels qu’ils soient ?

    Je songeai que Maria était comme moi en fuite au XXIe siècle, de même que George Sand, qui s’appelait également Amantine, était en fuite au XIXe siècle, de même que Maria, qui s’appelait également Zama, cherchait un lieu où se remettre et se reposer du XXe siècle. Nous fuyions les mensonges cachés dans le langage de la politique, les mythes sur notre caractère et le but de notre existence. Nous fuyions aussi nos propres désirs, sans doute, quels qu’ils fussent. Mieux valait en rire.

    Cette façon que nous avons de rire. De nos propres désirs. Cette façon que nous avons de nous moquer de nous-mêmes. Pour devancer les autres. Cette façon dont nous sommes programmées pour tuer. Nous tuer. Mieux vaut ne pas y penser.


    Je devais évaluer quel était le bon degré de pression par la seule voûte de mon pied. J’avais les jambes brunes et musclées. Je me sentais si puissante quand j’arrivais à utiliser ma force sur quelque chose d’aussi petit qu’une orange. Quand elle était prête, je faisais un trou dans la peau avec l’ongle du pouce et aspirais le jus sucré. Ce souvenir étrange me rappela à son tour un vers d’Apollinaire. Je l’avais recopié dans le carnet polonais vingt ans plus tôt : “La fenêtre s’ouvre comme une orange.”

    Le piano muet, la fenêtre qui s’ouvre comme une orange et le carnet polonais que j’avais emporté à Majorque étaient liés à mon roman qui n’était pas encore sorti à l’époque, Sous l’eau. Je réalisai que l’écriture de ce livre était pour moi comme une opération à cœur ouvert (pour parler comme un chirurgien) dans les questions qu’il posait : “Que fait-on du savoir qui nous empêche de vivre ? Que fait-on de ce qu’on ne veut pas savoir ?” Je ne voulais pas savoir comment présenter mon travail, mon écriture au monde. Je ne savais pas comment ouvrir une fenêtre comme une orange. La fenêtre était retombée comme une hache sur ma langue. Si telle allait être ma réalité, j’ignorais quoi en faire.

    Si je croyais que je ne pensais pas au passé, le passé, lui, pensait à moi.

    Je reculai la chaise et m’assis au bureau. Puis j’examinai les murs à la recherche de prises où brancher mon ordinateur. La plus proche était périlleusement placée au-dessus du lavabo, destinée aux rasoirs électriques de ces messieurs. Ce printemps-là à Majorque, alors que la vie était très compliquée et que je ne voyais tout bonnement pas vers quoi tendre, je songeai que ce vers quoi je pouvais tendre était une prise électrique. Plus utiles encore pour un écrivain qu’une chambre à soi sont les rallonges et une panoplie d’adaptateurs pour l’Europe, l’Asie et l’Afrique.


    Quand notre père fait ce qu’il a à faire dans le monde, nous comprenons que c’est son dû. Si notre mère fait ce qu’elle a à faire dans le monde, nous avons l’impression qu’elle nous abandonne. C’est miraculeux qu’elle survive à nos messages contradictoires, trempés dans l’encre la plus empoisonnée de la société. Ça suffit à la rendre folle.

    Dans mon adolescence, la plupart des disputes avec ma mère concernaient mes goûts vestimentaires. Elle était déroutée de voir tout ce que j’extériorisais de mon intériorité. Elle n’arrivait plus à communiquer et ne me reconnaissait plus. Et c’était bien le but. Je créais un personnage plus courageux que moi. Je prenais le risque qu’on se moque de moi dans le bus ou les rues de ma banlieue. Le message implicite que portaient les fermetures Éclair de mes chaussures compensées argentées était que je ne voulais pas être comme ces gens qui se moquaient. Parfois notre désir de désappartenir est aussi fort que celui d’appartenir. Les mauvais jours, ma mère me demandait : “Tu te prends pour qui ?” À quinze ans, je ne savais pas du tout comment répondre à cette question, mais je courais après le genre de liberté qu’une jeune femme des années 1970 ne possédait pas socialement. Que pouvais-je faire d’autre ? Devenir ce que quelqu’un a imaginé pour nous, ce n’est pas la liberté – c’est hypothéquer notre vie contre la peur des autres.