Auteur : Philippe Castelneau

  • Libraires et auteurs face à la crise qui secoue MDS

    MDS, distributeur de très nombreux éditeurs, se trouve depuis plusieurs semaines dans l’incapacité de livrer dans des délais corrects les librairies (15 jours minimum !).

    La solution trouvée pour améliorer la cadence est surréaliste : toute commande inférieure à 3 exemplaires pour un titre donné ne sera pas servie. Une situation intenable pour les libraires (impossibilité de prendre la moindre commande client dans ces conditions), mais aussi pour beaucoup d’auteurs et d’éditeurs indépendants.

    Une lettre ouverte des autrices et auteurs de bande dessinée à la société MDS, au SLF et aux pouvoirs publics, est à lire sur le site Actualitté. Quelques extraits :

    Les retards de livraison se sont accumulés, au point que le 23 novembre, l’entreprise a informé les libraires, brutalement et par courrier, de son incapacité à honorer les commandes de moins de trois exemplaires d’un même livre. Condamnant par là même les petites librairies possédant beaucoup de références d’ouvrages en un seul exemplaire, interdisant les commandes de clients ou les ventes de livres en médiathèques à l’unité.

    Le Syndicat de la Librairie française (SLF) a naturellement répliqué que ces conditions étaient scandaleuses. (…)

    S’il y a évidemment un fort risque que certains clients se dirigent plutôt vers une plateforme en ligne déjà citée, gageons que les libraires sauront se tirer de ce mauvais pas, conseillant à leurs clients d’autres ouvrages pour les livres les moins vendus, commandant trois exemplaires des ventes plus conséquentes. Les petits éditeurs distribués par MDS risquent, en revanche, d’en subir les conséquences.

    Mais derrière eux, déjà fragiles et n’ayant aucun moyen d’action, otages complets de la situation, les autrices et les auteurs dont la présence en librairie est rarement supérieure à deux ouvrages, vont à coup sûr payer le prix fort de ce pugilat entre Librairie, Édition et Distribution.

    Contrairement à ce qui est écrit dans cette lettre ouverte, je ne suis pas certain que « les libraires sauront se tirer de ce mauvais pas » sans casse. Bien sûr que le conseil permet d’orienter les lecteurs vers d’autres ouvrages, mais pour ceux qui par exemple veulent compléter une collection (MDS distribue beaucoup d’éditeurs BD et jeunesse), ou dont le choix est arrêté, la tentation d’aller voir en ligne est grande.

  • Le Prix Hors Concours 2021 attribué à Timothée Demeillers

    Depuis 2016, le prix Hors Concours s’attache à récompenser un ouvrage francophone reflétant la diversité éditoriale. Construit sur le modèle des grands prix littéraires, il est ouvert aux éditeurs indépendants dont le siège est en France.

    Comme le précise Livre-hebdo, « la pré-sélection se fait par 400 lecteurs (acteurs du livres, lecteurs de l’Institut Français, professeurs de français, animateurs de cercles de lecture…). Leur avis s’appuie sur la lecture des extraits du catalogue. Après la découverte des cinq oeuvres dans leur intégralité, ils attribueront leur mention spéciale.
     Le lauréat, quant à lui, est désigné par le jury des journalistes : Stéphanie Khayat (Télématin), David Medioni (Ernest !), Ilana Moryoussef (France Inter), Isabelle Motrot (Causette) et Inès de La Motte Saint-Pierre (La Grande Librairie). »

    Cette année, le prix est attribué à Demain la brume de Timothée Demeillers (Asphalte). Le prix des lecteurs est décerné à Ultramarins de Mariette Navarro (Quidam).

    Revoici, pour l’occasion, mon retour de lecture sur le livre de Thimothée Demeillers, publié en août 2020, au moment où sortait le livre :

    Nous sommes au début des années 90, et la Yougoslavie est sur le point d’exploser, provoquant ce qu’on croyait désormais impossible : une guerre terrible et fratricide, au cœur même de l’Europe. 

    Deux histoires parallèles rythment le récit : une punkette, Katia, lycéenne à Nevers, tombe amoureuse de Pierre-Yves en qui elle voit un modèle, avant que celui-ci ne se radicalise ; à Zagreb, trois amis, deux garçons et une fille, Damir, Jimmy et Nada. Les garçons forment un groupe de rock dont le premier succès enflamme la jeunesse yougoslave. On croit ces trois-là inséparables, c’est compter sans la guerre.

    Demain la brume est un livre extrêmement bien documenté, sans que ce soit jamais pesant. L’auteur rend très bien l’air du temps de l’époque, et nous rappelle que rien n’est jamais noir ou blanc : le mal, les instincts les plus vils, étaient dans les deux camps.

    Mais Demain la brume est également un beau livre sur l’adolescence, l’amitié, les premières amours, le passage précipité à l’âge adulte d’une génération dont les idéaux s’écroulent lorsqu’elle se prend de plein fouet le mur de l’histoire.

    Un livre, enfin, qui nous alerte et souligne combien nos démocraties sont fragiles, aujourd’hui tout autant qu’hier. 

  • Art Spiegelman et le roman graphique

    Une interview de Spiegelman dans Le Monde, à lire ici. On peut étendre sa remarque à toute la littérature de genre, SFF ou polar.

    Je suis mal à l’aise quand on parle de « roman graphique », un terme très marketing. Je préfère dire que je suis un artiste de bande dessinée. Je ne vois personnellement rien de mal dans la bande dessinée, qui fait partie des plus grandes réalisations de l’humanité. Pourquoi s’embarrasser d’un euphémisme ? C’est comme si l’on avait voulu mélanger la bande dessinée à quelque chose de respectable, le roman, alors que le roman n’a pas toujours été respectable, par exemple au XVIIIsiècle. Un jour, mon ami le scénariste britannique Neil Gaiman se rend à une soirée pleine de gens importants qui l’ignorent parce qu’il s’est présenté comme auteur de bande dessinée. Quand ils ont appris qu’il était le créateur de Sandman, les mêmes se sont alors dirigés vers lui sur l’air de : « Désolé, on ne savait pas que vous étiez un romancier graphique. » Comme il s’en amuse lui-même, il est arrivé dans cette soirée dans la peau d’une « prostituée » et en est ressorti dans celle d’une « dame de la nuit ». C’est ainsi. La bande dessinée reste associée à la notion d’humour, ce qui est regrettable. 

  • Martín Mucha — Tes yeux dans une ville grise (Éd. Asphalte)

    Oubliez l’image de cartes postales que vous pourriez avoir du Pérou. Les costumes traditionnels, les bonnets péruviens et les joueurs de flute de pan.
    Martín Mucha vous embarque à bord de vieux bus déglingués ou de combi à bout de souffle recyclés en transports publics, à la suite de Jeremías, un étudiant qui traverse chaque jour Lima pour se rendre à ses cours.
    Désabusé, lucide, il raconte les lâchetés, les violences, l’absence de révolte, aussi, face aux injustices toujours plus grandes. Il dit la corruption, qu’ici on accepte comme une fatalité, l’innocence qui lorsqu’elle se manifeste est aussitôt salie, bafouée. En chemin, il se souvient de son enfance, il évoque ses amis, les filles, qu’il voudrait, mais n’arrive pas à aimer, la ville — la ville surtout : Lima, personnage à part entière, figure schizophrène coupée en deux par un mur que personne ne semble voir, qui pourtant sépare la misère la plus grande de quartiers insolemment riches, où une élite vit dans l’opulence la plus crasse.

    Des chapitres courts, durs, un style affuté et fragmentaire, « tes yeux dans une ville grise » est un livre que vous ne lâcherez pas, une lecture dont vous ne sortirez pas indemne.


    Martín Mucha — Tes yeux dans une ville grise (Éd. Asphalte) — 18€