Auteur : Philippe Castelneau

  • Rodolphe Barry — Une lune tatouée sur la main gauche (Finitude)

    J’ai appris que Sam Shepard tournait une série en Floride et, demain, je m’envole pour Miami. Il m’accordera peut-être une interview. Ma seule certitude est que la décision de débarquer là-bas est de celles qui changent tout. Les livres de Shepard sont pour moi comme des manuels de survie, de liberté ; ses errances sont devenues les miennes. Il est de ces écrivains qui ne s’adressent pas seulement au cœur ou à l’esprit, mais à la moelle épinière.

    Sam Shepard, Virginia, 1988, photo de Herb Ritts

    Nous avons en France une image assez floue de Shepard, surtout connu ici pour ses rôles au cinéma. On sait moins qu’il était éleveur de chevaux, musicien, écrivain et dramaturge, titulaire d’un prix Pulitzer.
    Écorché vif, artiste intègre, ami indéfectible, mais tourmenté par ses démons, Shepard ne ressort pas toujours grandi de ce livre. Mais on ne peut qu’être fasciné par cette vie menée à 100 à l’heure, tiraillée entre des aspirations profondes, une vie d’écriture et de solitude, et la vie mondaine qu’offrait Hollywood, les succès au théâtre et un mariage avec Jessica Lange.
    Barry, qui se met lui-même en scène, enquêtant sur Shepard à la manière d’un détective de roman noir, nous donne à voir le personnage dans toute sa complexité, sans rien renier de l’admiration qu’il lui porte. Une réussite.

    (Cet article a également été publié dans le Midi Libre du 27 mars 2022)

  • Jean-Philippe Toussaint — L’instant précis où Monet entre dans l’atelier (Minuit)

    Jean-Philippe Toussaint sort un nouveau livre, et quelle claque, en seulement 30 pages !
    Un texte qui résonne étrangement avec la période actuelle. L’auteur n’imaginait sans doute pas, à l’heure d’écrire son opuscule, la folie qui s’abat aujourd’hui à l’est de l’Europe. Pourtant son texte, interrogeant le passé, explorant la méthode d’un vieux peintre, interpelle notre présent et visite la manière de faire de l’écrivain.

    Il est un peu plus de six heures et demie du matin, pas un bruit au loin dans la maison endormie qu’on vient de quitter, quelques pépiements d’oiseaux dans le jardin où les arbres sont immobiles comme le silence.

    La guerre gronde, la « Grande Guerre » du temps de Monet, l’Ukraine aujourd’hui, et Toussaint pose la question qui toujours taraude l’artiste dans ces moments graves : quoi faire, pourquoi faire ?

    Je veux saisir Monet là, à cet instant précis où il entre dans l’atelier, où il passe la frontière entre la vie, qu’il laisse derrière lui, et l’art, qu’il va rejoindre. Derrière lui, derrière son corps massif qui s’apprête à pénétrer dans l’atelier des Nymphéas, c’est la vie qu’il laisse dans son sillage, la vie et ses misères, du corps, de l’âme, la vie qui, depuis quelques mois, a pris le visage terrible de la guerre (…)
    Que sont les événements du monde pour l’artiste quand il crée ? Un tourment lointain et invisible. Une rumeur angoissante, entêtante, importune. Pendant la guerre, plus que jamais, c’est dans l’art que Monet va se réfugier pour se tenir à l’écart du boucan du monde. L’atelier des Nymphéas sera le havre de paix qu’il élira pour ne plus penser aux tristesses de l’heure. Mais comment ne pas éprouver de la honte de penser à de petites recherches de formes et de couleurs pendant que tant de gens souffrent et meurent sur le champ de bataille ? Car ce sont exclusivement des questions picturales qui occupent l’esprit de Monet pendant les années de guerre, minuscules, complexes, torturantes, impénétrables au commun des mortels, mais essentielles, vitales pour l’artiste qu’il est. Tous les matins, lorsqu’il entre dans l’atelier, Monet prend congé du monde. Il passe le seuil, et, devant lui, de l’autre côté de la porte, encore invisible, immatériel, c’est l’art qui l’attend.

    À travers Monet, Toussaint nous parle de lui ; il parle de chacun de ceux pour qui la grande affaire de cette vie est de créer :

    D’année en année, le pas est plus lourd. Mais les rituels ne changent pas. Dans l’atelier silencieux, il dépose sur une table basse la tasse de café qu’il a emportée avec lui de la maison endormie et jette un regard sur les grands panneaux qui l’attendent. Avant de se mettre à peindre, il nettoie ses lunettes, avec soin, il frotte chaque verre méticuleusement dans une lingette. Il remet en place un flacon sur un établi, il réajuste machinalement ses pinceaux, réaligne ses brosses. Je connais ces rituels, ce sont les petits rituels du matin qui précèdent le moment de se mettre à l’œuvre.

    « Je veux saisir Monet là, à cet instant précis où il pousse la porte de l’atelier dans le jour naissant encore gris », écrit Toussaint. C’est lui-même qu’il cherche à saisir, c’est la pulsion d’écrire, de créer, qu’il tente de fixer sur la page, à la manière du lépidoptériste qui accroche les papillons sur son tableau pour en percer le mystère.
    Et à la question posée plus haut, que faire quand tout semble vain, il apporte la seule réponse qui vaille : créer, toujours !

  • Blue Moon over Cevola

    Rêve éveillé, récit onirique : bienvenue à Cevola, ville de sable et de vent. Motel Valparaiso, mon roman, est disponible depuis le 3 mars.

    Il y a quelque jours, je partageais avec vous la bande annonce du livre. Aujourd’hui je vous propose la version « uncut » de la piste audio, toujours avec l’interprétation magistrale de la mythique chanson Blue Moon par mon ami de toujours, Patrick.

    Pour l’occasion, j’ai imaginé ce qu’aurait pu être la pochette du 45T !

    Lecture : Philippe Castelneau | Musique : Blue Moon (paroles Lorenz Hart, musique Richard Rodgers), arrangée et interprétée par Patrick Mazeris. Mixage : Patrick Mazeris.
  • Daniel Mendelsohn — Trois anneaux (un conte d’exils)

    Il y a peu, Warren Ellis, sur son blog, conseillait la lecture de Trois anneaux, de Daniel Mendelsohn. Son article aiguisait ma curiosité, et quelques jours plus tard, j’achetai le livre, que j’ai lu aussitôt.

    Comme le souligne Ellis, la première partie est sans doute la plus « théorique », quand les deux suivantes sont en quelque sorte la mise en pratique du principe de composition en anneau, à partir de l’histoire personnelle de l’auteur et l’évocation de certains livres, reliant magistralement Homère, Fénelon, Proust et Sebald.
    Après avoir écrit Les disparus et connu une période dépressive, il décide de consacrer son ouvrage suivant à L’Odyssée, tout en évoquant un voyage qu’il fit avec son père, peu avant la mort de celui-ci, sur les traces d’Homère :

    (…) le récit dans son ensemble ne fonctionnait pas. Il était d’une lecture étrangement pénible. Vers la fin de l’été, désespérant de plus en plus de trouver moyen de rendre le récit vivant, je décidai de consulter un ami éditeur, qui est l’un de mes mentors depuis que je me suis lancé dans l’écriture, voici presque trente ans. Je lui remis le manuscrit. Il me rappela dès le lendemain. Ce qui n’allait pas, m’expliqua-t-il, c’était que j’avais tous les éléments, mais qu’ils n’avaient pas encore trouvé leur cohérence.

    À ce moment, Mendelsohn explique qu’il avait voulu être le plus fidèle possible au déroulé des évènements. Son ami s’emporte :

    Je me fiche de savoir comment ça s’est passé, rétorqua-t-il, on ne te demande pas de raconter des faits, mais une histoire (…) Fais des retours en arrière, des bonds vers l’avant, oublie la chronologie. Invente, s’il le faut ! Trouve une autre voie d’approche.
    (…) la technique qu’il me recommandait… enchâsser une histoire dans d’autres histoires, jongler avec les séquences temporelles pour donner de la profondeur et de la complexité au récit primaire.
    (..) Ce procédé s’appelle la composition circulaire. Dans cette structure annulaire, le récit semble se perdre dans une digression (l’interruption du fil de l’intrigue principale étant annoncée par une formule toute faite ou une scène convenue), mais cette digression, qui a toutes les apparences d’une divagation, décrit au bout du compte un cercle, puisque le récit reviendra au point précis de l’action dont il s’est écarté, ce retour étant signalé par la répétition de la formule ou de la scène convenue qui avait indiqué l’ouverture de la parenthèse. Ces cercles pouvaient recouvrir une seule et même digression ou une série plus complexe de récits enchevêtrés, imbriqués l’un dans l’autre, à la manière des boîtes chinoises ou des poupées russes.

    Le livre de Mendelsohn, très court, est vertigineux de bout en bout, passionnant et, par moment, proprement bouleversant. C’est une ode à la littérature, à la transmission du savoir, et une stupéfiante leçon d’écriture.