Auteur : Philippe Castelneau

  • Daniel Mendelsohn — Trois anneaux (un conte d’exils)

    Il y a peu, Warren Ellis, sur son blog, conseillait la lecture de Trois anneaux, de Daniel Mendelsohn. Son article aiguisait ma curiosité, et quelques jours plus tard, j’achetai le livre, que j’ai lu aussitôt.

    Comme le souligne Ellis, la première partie est sans doute la plus « théorique », quand les deux suivantes sont en quelque sorte la mise en pratique du principe de composition en anneau, à partir de l’histoire personnelle de l’auteur et l’évocation de certains livres, reliant magistralement Homère, Fénelon, Proust et Sebald.
    Après avoir écrit Les disparus et connu une période dépressive, il décide de consacrer son ouvrage suivant à L’Odyssée, tout en évoquant un voyage qu’il fit avec son père, peu avant la mort de celui-ci, sur les traces d’Homère :

    (…) le récit dans son ensemble ne fonctionnait pas. Il était d’une lecture étrangement pénible. Vers la fin de l’été, désespérant de plus en plus de trouver moyen de rendre le récit vivant, je décidai de consulter un ami éditeur, qui est l’un de mes mentors depuis que je me suis lancé dans l’écriture, voici presque trente ans. Je lui remis le manuscrit. Il me rappela dès le lendemain. Ce qui n’allait pas, m’expliqua-t-il, c’était que j’avais tous les éléments, mais qu’ils n’avaient pas encore trouvé leur cohérence.

    À ce moment, Mendelsohn explique qu’il avait voulu être le plus fidèle possible au déroulé des évènements. Son ami s’emporte :

    Je me fiche de savoir comment ça s’est passé, rétorqua-t-il, on ne te demande pas de raconter des faits, mais une histoire (…) Fais des retours en arrière, des bonds vers l’avant, oublie la chronologie. Invente, s’il le faut ! Trouve une autre voie d’approche.
    (…) la technique qu’il me recommandait… enchâsser une histoire dans d’autres histoires, jongler avec les séquences temporelles pour donner de la profondeur et de la complexité au récit primaire.
    (..) Ce procédé s’appelle la composition circulaire. Dans cette structure annulaire, le récit semble se perdre dans une digression (l’interruption du fil de l’intrigue principale étant annoncée par une formule toute faite ou une scène convenue), mais cette digression, qui a toutes les apparences d’une divagation, décrit au bout du compte un cercle, puisque le récit reviendra au point précis de l’action dont il s’est écarté, ce retour étant signalé par la répétition de la formule ou de la scène convenue qui avait indiqué l’ouverture de la parenthèse. Ces cercles pouvaient recouvrir une seule et même digression ou une série plus complexe de récits enchevêtrés, imbriqués l’un dans l’autre, à la manière des boîtes chinoises ou des poupées russes.

    Le livre de Mendelsohn, très court, est vertigineux de bout en bout, passionnant et, par moment, proprement bouleversant. C’est une ode à la littérature, à la transmission du savoir, et une stupéfiante leçon d’écriture.

  • Motel Valparaiso, la bande annonce

    Lecture : Philippe Castelneau
    Musique : Blue Moon (paroles Lorenz Hart, musique Richard Rodgers), arrangée et interprétée par Patrick Mazeris.
    Mixage : Patrick Mazeris.
    Vidéos : Kindel Medias, Amir Irani, chandarsasmal80, Khaj1t et JustAlex Himself.
  • Vagabonder

    L’espace d’une minute
    Laisser l’esprit vagabonder
    S’éloigner du récit principal
    
    Revenir ensuite
    Marcher d’un pas plus sûr
  • Forêt profonde

    4 février 2022. Derrière chez moi, un sentier à travers la forêt conduit ici.

    J’ai terminé il y a quelques jours le livre de Rodolphe Barry, Une lune tatouée sur la main gauche. C’est son troisième livre consacré à un écrivain américain. Après Raymond Carver et James Agee, il s’attaque cette fois à Sam Shepard. Contrairement aux deux autres, Barry se met en scène dans son bouquin, mêlant habilement fiction et réalité. Une lune tatouée sur la main gauche vient clore une trilogie, c’est peut-être pourquoi il se permet cette fantaisie, une manière comme une autre de faire émerger l’auteur derrière les grands maîtres. Carver ne posait pas question. Agee, on le connaissait si peu qu’il intriguait. Mais Shepard ? L’image de l’écrivain est brouillée par celle de l’acteur. Mais Barry s’accroche à son sujet :

    Quand j’évoque ce projet de l’incarner dans un récit, dans le style «Portrait de Sam Shepard en écrivain» les réactions en disent long:

    — L’acteur? Pourquoi, il écrivait?
    Enfin, pardon, ce n’est pas non plus Faulkner!

    — Si vous voulez…

    Heureusement, il y a celle de cet ami écrivain:

    — Shepard? Évidemment!
    Mais la réaction qui persiste et que j’entends sans même qu’on ne dise rien :

    — Mais toi, encore une fois, où es-tu là-dedans?
    Tout ça ajoute à ma détermination. J’ai ma logique.

    Tous, nous avons nos logiques qui guident nos livres que les autres parfois ne comprennent pas. Barry a raison. Et plusieurs fois ces derniers temps j’ai repensé à mon Brian Wilson qui dort dans un fichier. Un de ces projets vers lequel je reviendrai peut-être un jour.

    Motel Valparaiso sort dans un mois, il est temps de réfléchir au prochain livre. Sans doute pas Brian Wilson. Deux autres livres au moins sont en chantier, mais tout reste à faire. Il y en a un qui me fait vibrer plus fort. J’en ai relu quelques pages ces derniers jours. Le même sentiment à la relecture qu’évoqué par Barry, encore, dans son livre :

    Il a ressorti la pièce sur la mort de son père mise en chantier dix ans plus tôt, abandonnée, puis reprise plusieurs fois. (…)

    Sam aime cette période de révision. Du temps a passé, il a évolué, les mots doivent être ajustés pour coller à sa vision des choses. Parfois, de nouveaux territoires s’ouvrent, un sens caché se révèle, prend vie, et s’impose. Il pourrait écrire et réécrire ainsi une pièce jusqu’a la fin de sa vie.

    Il est temps d’écouter mon instinct, revenir à ce livre trop longtemps repoussé. M’enfoncer dans ma forêt profonde.

    À l’écoute :