Auteur : Philippe Castelneau

  • Blue Moon

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    Dimanche 13, déjeuner chez Mel’s Drive In, une chaîne de restaurants qui capitalise sur l’imagerie de la fin des 50’s du film American Graffiti de George Lucas. Le repas est copieux et bon, typiquement américain : le MelBurger avec des sweet potatoes fries et une hot apple pie a la mode (sirop de cannelle et glace à la vanille). Après déjeuner, nous partons voir les otaries sur la jetée du Pier 39, et les observons un bon moment.
    En y repensant, en dépit du côté kitch 50’s un peu forcé, j’ai vraiment bien aimé Mel’s Drive In, en grande partie je crois à cause de la clientèle : un élégant couple afro-américain qui partait quand nous arrivions, un vieux monsieur handicapé que nous avons aidé à se lever pour se rendre aux toilettes avec son déambulateur, et qui une fois là-bas fit aussitôt demi-tour avec un haussement d’épaules (« Il m’a fallu tant de temps pour venir jusqu’ici, que maintenant mon envie est passée, et je vais retourner m’asseoir, et ça va recommencer », dira-t-il, résigné, à P.), quelques vieilles personnes, des gens visiblement assez pauvres qui sortent de là avec leurs doggy bags, la vraie Amérique, celle que j’avais pu observer et parfois côtoyer à Topeka un an durant, il y a plus de vingt ans, cette Amérique qui vient chez Mel’s retrouver les symboles d’une époque perdue, les traces de son rêve américain (on y revient toujours, à ce rêve tenace).

    Haight. Comme le hasard fait bien les choses, nous trouvons une place à l’angle de Haight et Ashbury, autrefois le cœur du mouvement hippie. Ici, beaucoup de boutiques de vêtements vintage et une foule bigarrée, pas mal de clodos, et des pseudo babas en mal d’authenticité (pas sûr qu’ils la trouvent ici, cela dit). Je suis ému plus que je ne l’aurais cru en voyant la maison de Hendrix, une maison toute simple, avec une belle fresque qui a été peinte sur le côté. À une des fenêtres, le drapeau étoilé. One nation under God, one nation under a groove. Les maisons du quartier sont typiques, de type victorien, et affichent parfois des tons pastel. C’est plutôt joli et l’on s’y sent bien, malgré la nostalgie sixties un peu forcée.
    Visite aussi à la librairie Bound Together Anarchist Book Collective. Nous sommes tout au plus quatre à l’intérieur, occupés à flâner, et je crois, tous là plus pour l’importance historique du lieu que par réelles convictions politiques. Derrière son comptoir, un bénévole nous surveille distraitement avec un franc sourire. J’ai très envie de le prendre en photo dans sa librairie, la lumière est belle et le lieu s’y prête, mais je ne veux pas d’un cliché volé, et demander l’autorisation me parait ici incongru. J’avise un comptoir consacré aux fanzines. Sur le meuble, un sticker « Fuck Barnes & Nobles » péremptoire. Je ressors. Dehors, toujours le flux incessant des touristes. Décidément, il ne doit pas être facile d’être anar de gauche aux pays du consumérisme (je dis ça, et dans deux jours je suis à Las Vegas).

    Après Haight nous reprenons une nouvelle fois la voiture pour une ballade sur les hauteurs de la ville, Lombard street et Russian Hill. Un petit tour à pied, quelques photos, la nuit tombe et il est temps de rentrer.
    P. a acheté des bières, des Blue Moon, bières blanches à l’écorce d’orange et à la coriandre, savoureuses et au nom évocateur, idéales pour une soirée tranquille entre amis, quelque part dans les suburbs de San Francisco.

    Une photo par jour : 184 — Russian Hill
    Fragments d’un voyage : San Francisco, octobre 2013

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  • Mon roman à 1,49€ pendant un mois

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  • Une Hudson de 1949

    1949 Hudson

    J’ai commencé dans l’avion qui nous conduisait à San Francisco la lecture de L’usage du monde de Nicolas Bouvier. C’est, je crois, le livre idéal pour accompagner ce voyage. Je n’en suis qu’au début, et déjà je surligne des phrases et des phrases. Celle-ci, par exemple :
    « A mon retour, il s’est trouvé beaucoup de gens qui n’étaient pas partis, pour me dire qu’avec un peu de fantaisie et de concentration ils voyageaient tout aussi bien sans lever le cul de leur chaise. Je les crois volontiers. Ce sont des forts. Pas moi. J’ai trop besoin de cet appoint concret qu’est le déplacement dans l’espace. »

    Au Beat Museum, il y avait aussi d’exposé la voiture utilisée pour le film de Walter Salles, Sur la route, adapté du roman de Kerouac, une Hudson de 1949. Le réalisateur en a fait don au musée, et c’est Garrett Hedlund (qui joue le personnage de Neal Cassady dans le film) qui l’a conduite de Los Angeles jusqu’à San Francisco, le 7 décembre 2011. À ses côtés, dans la voiture, il y avait John Allen Cassady (le fils de Neal) et Al Hinkle (‘Big Ed Dunkel’ dans le livre, et la dernière personne encore en vie à avoir accompagné Kerouac et Cassady dans leur dérive).
    À la demande du réalisateur, la voiture n’a pas été nettoyée et reste recouverte d’une épaisse couche de poussière : « That’s the original road dirt and grime that represents her 5,000 mile journey across America. »

    Hier matin, nous avons vu sur le bas côté de l’express way un cerf et une biche, hésitants à s’engager sur la route, avant de se raviser et de faire demi-tour. J’aurais voulu alors avoir mon appareil photo entre mes mains plutôt que le volant de la voiture pour figer ce moment presque onirique.
    Et parlant de voitures, je m’amuse du décalage entre ma Hyundai Sonata de location tout confort et le cercueil ambulant de Bouvier dont il parle dans son livre : sans doute me reste-t-il encore un effort à faire pour sortir de ma zone de confort et devenir, enfin, un vrai voyageur.

    Une photo par jour : 183 — San Francisco, octobre 2013

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  • Psychic readings

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    Chinatown. Quarante-et-une ruelles quadrillent les vingt-deux rues du quartier chinois, et c’est toujours très surprenant de voir à quel point les limites sont marquées. Il suffit de traverser une rue pour que les enseignes changent du tout au tout, on traverse un bloc et tout est alors indiqué en chinois, les boutiques et leurs étals, épices, poissons séchés, électronique bon marché, tout vous projette d’un seul coup en Asie, et il n’y a plus bien sûr ici que des Chinois, qui ne s’expriment qu’en chinois. Tout cela est fort sympathique, mais ce qui nous amène d’abord ici, c’est une ballade sur les traces de Kerouac. Ça commence par un arrêt au Li Po Cocktail, où Kerouac et Alan Ginsberg venaient refaire le monde (mais c’est fermé en ce début d’après-midi, et il faudrait y revenir le soir, mais nous n’en aurons pas le temps), puis on coupe en traversant la Jack Kerouac Alley pour rejoindre la librairie City Lights, au 261 Columbus Avenue et Broadway. L’allée Jack Kerouac est une minuscule ruelle, et des plaques au sol portent des citations de l’auteur (et de quelques autres).

    « L’air était doux, les étoiles si jolies, la promesse de petites ruelles pavées si grande que j’ai pensé que j’étais dans un rêve. » (in Sur la route)

    L’allée porte le nom de Kerouac parce que la légende veut qu’il l’empruntât pour se rendre de chez lui jusqu’à la librairie de son ami, le poète Lawrence Ferlinghetti. De fait, l’allée est comme un passage secret, des fresques oniriques recouvrent des murs décrépits, et nos pas suivent les mots gravés au sol qui nous conduisent de Chinatown à un quartier plus interlope, bar à hôtesses et diseuses de bonne aventure. Et tout de suite à l’angle, il y a City Lights. Trois étages de livres (dont un sous-sol), et j’y trouve, en plus de deux recueils de Ferlinghetti, une œuvre raisonnée de Dorothy Parker éditée par Penguin, sur beau papier et avec une couverture sous forme de comic strips, réalisée par le dessinateur canadien Seth. Il y a aussi Dharma Bums de Kerouac dans la même collection, illustré cette fois par Jason, mais Jason habite près de Montpellier, du coup ça fait moins exotique.
    A deux pas de City Lights, au 540 Broadway, il y a le Beat Museum. « Come on in ! », me dit Jerry, qui tient à la fois le musée et la boutique attenante. « I will, je lui dit. Let me get something to eat first. »
    Jerry a un petit air de Jerry Garcia, des Grateful Dead. Il a dans les soixante ans et porte un t-shirt noir et un bandana. Il est doux, souriant et aime bien discuter — et on a discuté, plus tard, de Kerouac et de Dean Moriarty.
    Après déjeuner, de retour au Beat museum, la visite est rapide, mais agréable. Peu de choses vraiment extraordinaires, mais on passe un bon moment. Il y a une veste ayant appartenu à Kerouac que je lui ai vu porter sur des photos, et c’est, je crois, ce qui m’impressionne le plus. Dans la boutique, une baignoire remplie de pulps et de romance en poche à 2 $, des livres, des posters, des badges et une impressionnante collection de Playboy vintage, classés par année. Il y a celui d’octobre 1967, la date de ma naissance, et je suis tenté de l’acheter, mais 14,95 $ la revue, c’est un peu cher (d’ailleurs, je retrouverai le même numéro un peu plus tard dans la journée, à Haight, pour seulement 6,95 $ !).

    La veille au soir, en rentrant vers San José par la route d’Oakland, nous avons longé un moment une voie de chemin de fer, alors que passait un train de marchandises. J’ai pensé alors, en voyant ces wagons chargés de containers, à Kerouac, et aussi au bouquin de Vollmann, Le grand partout, et je me suis demandé si, dans l’obscurité de la nuit, certains hobos y avaient trouvé refuge le temps d’un trajet, le temps d’une nuit.

    Une photo par jour : 182 — San Francisco, octobre 2013

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