Auteur : Philippe Castelneau

  • NEW YORK, UPPER WEST SIDE — (No direction home)

    « Longtemps après le retour, le voyage dure encore ».
    Christian Garcin

    Notre hôtel est sur la West 77 th Street, à l’angle de Broadway, dans l’Upper West Side, à deux pas de Central Park. Il est 21 h, heure locale, samedi 11 août 2012. Trois heures plus tôt, nous débarquions à JFK International. Décollage aux aurores la veille de Montpellier — et trois heures de retard au départ de Roissy (mais Delta Airlines nous avait prévenus par téléphone le matin même), pourtant, le voyage est passé relativement vite. Si j’ai rapidement cessé de m’intéresser aux films assez médiocres diffusés sur l’écran fixé sur le siège devant moi, j’ai lu beaucoup, écrit un peu, et somnolé, rêvant par intermittence en écoutant Miles Davis — l’album In a silent way, un rituel à chaque voyage depuis Tokyo en 2007.
    Après les douanes, l’attente de nos bagages jetés sur les interminables tapis roulants, il nous a fallu encore une bonne heure de métro avant d’arriver jusqu’ici. Notre chambre est petite, mais fonctionnelle, et la climatisation, sous la fenêtre bow window, est poussée au maximum. Il flotte dans la pièce comme un parfum d’Amérique.
    Les valises posées, nous ressortons presque aussitôt nous balader. Au retour, nous nous arrêtons au Westside Market situé au pied de notre hôtel, un supermarché ouvert 24 h sur 24 h : fruits et légumes frais, viandes, boissons, plats à emporter, tout à profusion. Westside Market, trois magasins dans le quartier, à l’angle de la 110e rue et de Broadway, de la 97e et de la 98e, de la 76e et de la 77e, et un autre à Chelsea, sur la 7e avenue, entre la 14e et la 15e rue, propriétés de la famille Zoitas depuis le milieu des années soixante. L’histoire des Zoitas, c’est du storytelling pur jus, une histoire comme on aime les raconter ici, de ces légendes qui fondent le mythe américain. Le père, immigrant grec, a grandi dans une ferme à Ourpakia, un village de l’île de Lefkada, avant de débarquer aux États-Unis à la fin des années cinquante, pour gravir à la sueur de son front tous les échelons de l’échelle sociale. D’abord commis, il rachète en 1965 la boutique de son patron, pour se retrouver aujourd’hui à la tête de deux restaurants et d’une chaine de quatre supermarchés. Lorsque le premier devra fermer pour trois ans en 2004, pour cause de travaux, les habitants du quartier, effondrés, auraient multiplié les messages de soutien inscrits sur les palissades protégeant le chantier. L’histoire des Zoitas, une fable moderne qui dit l’Amérique, comme le coquillage ramassé sur la plage que l’on porte à l’oreille donne à entendre un océan rêvé.
    Nous ressortons avec des BBQ ribs, des pommes chips (dirty mosquito BBQ chips et cracked peppers & sea salted chips) et une Budweiser pour moi, que nous ramenons dans notre chambre.
    Nous dînons, L. prend une douche et je m’écroule d’épuisement sur le lit, après avoir vu Usain Bolt battre à Londres le record du monde du relais 4 x 100 mètres : 36 secondes et 84 centièmes, quand j’ai parcouru 6.181,28 km en un peu plus de 15 heures.


    No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.

  • Samedi 6 juillet 1985 — (No direction home)

    I’m out here a thousand miles from my home
    Walkin’ down a road other men have gone down
    I’m seein’ your world of people and things
    Your paupers and peasants and princes and kings
    (Bob Dylan – Song to Woody)

    Ça commence comme ça : le samedi 6 juillet 1985, en début d’après-midi, à bord d’un petit avion de ligne au-dessus des États-Unis. Il y a peu de passagers, personne à côté de moi, et pour la première fois de ma vie, j’ai conscience d’être seul. D’être absolument seul. Je ne me souviens plus de l’heure exacte. Je ne me souviens plus du nom de la compagnie ni du modèle de l’appareil, mais je me souviens du vertige qui me prend, regardant par le hublot, quand commence notre descente à l’approche de l’aéroport de Kansas City, Missouri — un vertige qui n’a rien à voir avec l’altitude.
    C’est là, assis dans cet avion, dans un pays inconnu où l’on parle un anglais auquel je ne comprends rien — si étranger à mes oreilles que mes rudiments appris au collège semblent s’appliquer à une tout autre langue —, contemplant les plaines du Middle West qui s’étendent sous moi, par un après-midi rayonnant de l’été 1985, que je réalise désormais être seul. Seul, et libre.

    Les adieux aux parents, c’était il y a presque une semaine, autant dire une éternité. J’avais quitté Paris en bus au petit matin pour Orléans, où nous étions une trentaine d’étudiants. Une semaine ensemble au cœur de l’été sur un campus déserté, ultime préparation avant l’immersion totale dans un pays étranger. Je me souviens des nuits blanches et des discussions enflammées, je me souviens écouter en boucle Marcia Baila des Rita Mitsouko et les deux premiers albums d’Étienne Daho, en qui nous voulions voir un grand frère. Nous sommes dehors, on a branché une sono et nous dansons. Il n’y a pas d’alcool, mais nous sommes ivres, ivres de fatigue et de liberté, comme au bord du vide, hésitant encore à sauter. Je tiens une fille par la main. Je ne me souviens plus de son nom, mais je sais que je ne la lâcherai pas avant New York. Je me souviens aujourd’hui du goût de ses baisers, de mes mains sous son pull. Je me souviens que ça n’est pas allé beaucoup plus loin. Je me souviens aussi qu’elle pleurait quand, quelques jours plus tard, sur un autre campus, à deux heures de Big Apple, nous nous sommes embrassés pour la dernière fois. Et un an plus tard, au même endroit, elle reviendra vers moi, affichant un sourire triste. Elle m’a attendu, elle dit, mais déjà elle sait que je l’ai oubliée. J’ai oublié nos promesses, j’ai oublié nos baisers, le goût de ses lèvres et les heures passées à écouter Daho dans le noir. J’ai oublié Orléans, j’ai oublié les huit heures de vol au-dessus de l’Atlantique, occupées à boire et à nous embrasser. J’ai oublié New York que nous avons traversé en bus, j’ai oublié nos adieux et cet autre aéroport où j’embarque seul. J’ai oublié à peu près tout de ma vie d’avant, rangé dans un coin les 17 années qui précèdent cet après-midi du samedi 6 juillet 1985. Et là, tandis que je m’avance dans les couloirs de l’aéroport, quand devant moi je vois une jeune fille et ses parents et le panneau qu’elle tient sur lequel est inscrit mon nom, je sais que je peux poser mon fardeau, effacer les blessures du passé, me réinventer auprès de ces inconnus qui m’attendent ; imaginer ma vie, renaître, pour être enfin moi-même.

    Premier contact et premier choc culturel : si je serre la main de Bob, Angela et Angelina, je les embrasse sur les deux joues, mais ici, le baiser, on le garde plutôt pour l’intimité. Et je suis ce garçon qui débarque dans leurs vies, précédé des clichés que les Américains prêtent aux Français, alors elles se figent, gênées, moi je ne comprends pas bien ce qui se passe, voilà trois jours que je n’ai pas dormi, j’essaie vaguement de dire quelque chose de cohérent, il y a un moment de flottement, puis très vite Bob reprend les choses en main — comme il le fera toujours, quelle que soit la situation, dans les moments heureux comme dans les moments graves —, il me prend par l’épaule et nous voilà tous partis pour récupérer mes bagages.

    Dans la voiture, sitôt quitté l’aéroport, le trajet est comme un éblouissement, c’est la première fois que je vois l’Amérique comme ça, en vrai, les highway, les voitures, les enseignes, les feux de signalisation. À la radio, les pubs se succèdent, le DJ lance un disque de Phil Collins, les S. à tour de rôle essaient de me parler, et l’on ne se comprend pas, mais je les fais rire avec mon accent, et c’est un début. Plus tard, lorsque Bob me présente à ses amis, il dira : voici mon nouveau fils.

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    No direction home est un projet littéraire qui s’écrit d’abord sur le web. C’est le récit d’un voyage à travers les États-Unis, à différentes époques ; le récit d’un voyage intérieur dont le principe est expliqué ici.

  • No direction home : notes sur un projet

    young americanHow does it feel
     To be on your own
     With no direction home ?
     (Bob Dylan - Like a rolling stone)

    No direction home, ça peut se traduire de deux façons : sans foyer où revenir, et aussi sans indications de retour. À la fois homeless, et perdu loin de chez soi.

    À 17 ans, je passais une année complète à Topeka, Kansas, aux États-Unis. Ça aurait pu être ailleurs, n’importe où sur le globe, dans n’importe quel autre pays, n’importe quelle autre culture et n’importe quelle autre langue : le choc aurait été certainement le même, un ébranlement de toutes les certitudes, une ouverture en grand des portes sur le monde, tous les possibles soudain à portée de main.
    Ça aurait pu être ailleurs, n’importe où, mais pas à un autre moment : à 17 ans, j’étais une page vierge sur laquelle j’étais libre de tracer une carte, dessinant à grands traits les routes possibles de ma vie future — naïf peut-être, ignorant encore tout des chemins de traverse. Je plantais là, au cœur du Nouveau Monde, mon axis mundi, point de passage entre le réel et le rêvé, le lieu non pas idéal, mais où prit forme un idéal. Mon lieu totem d’où partaient toutes les pistes qui reliaient tous les points du globe, éternelle invitation au voyage.
    Mais en y revenant, je me perdais sans cesse. À 17 ans, j’étais un brouillon sur lequel j’écrivais mes obsessions futures. J’avais tracé une carte, et oublié d’y inscrire mes points cardinaux : sans boussole, il me fallait tout reprendre, tout parcourir, citoyen du monde, en mouvement et sans domicile fixe, explorant de nouveaux lieux, repassant par des routes mille fois traversées, cherchant à faire sens, à épuiser le réel pour retrouver le chemin d’un rêve.

    No direction home est le récit de ce voyage.

  • Clap de fin

    autoportrait au miroir

    Un autoportrait réalisé à l’aide d’un abat-jour en métal poli, une façon comme une autre de mettre un point final à ce projet photo, à la fois clin d’œil et mise en abyme : je me photographie photographiant à travers un miroir déformant…

    Il y a une éternité en temps internet, deux ans en temps humain, j’avais choisi un habillage extrêmement sobre pour ce blog, qui ne supportait aucune image. L’idée était de me concentrer uniquement sur le texte. Ma pratique de la photo se résumait à mon iPhone, mais j’y prenais beaucoup de plaisir, comme je prenais beaucoup de plaisir à regarder les livres de grands photographes qui sont dans ma bibliothèque. Saul Leiter, Robert Frank, Bettina Rheims ou William Klein me touchaient particulièrement.
    L’idée m’est venue d’écrire des textes, introspectifs ou de fictions, en partant de photos piochées dans ces livres. En y réfléchissant plus avant, je trouvais l’idée un peu vaine, et fus bientôt convaincu qu’un tel projet ne pouvait se faire qu’en collaboration étroite avec un photographe, à moins de réaliser moi-même les photos.
    Aussi, je décidais d’acheter mon premier « vrai » appareil photo, un Sony DSC-RX100. Je pris des cours, lu beaucoup et me lançais enfin dans ce projet 365, convaincu que cela m’obligerait à progresser !
    Un an après, quel bilan tirer ? Je ne sais pas si je suis un meilleur photographe, mais je sais en revanche que la photographie m’est devenue aussi indispensable que l’écriture, et j’ai toujours avec moi, dans ma poche ou dans mon sac, mon petit Sony, comme j’ai depuis tant d’années un carnet et un stylo.
    D’un point de vue technique, je sais aujourd’hui utiliser la plupart des réglages que propose un appareil, et je ne recadre plus que très rarement mes photos en postproduction. J’ai acquis les bases et mon regard s’est affûté. Je ne suis qu’au début de mon apprentissage, mais cette expérience m’a permis de me jeter à l’eau et d’apprendre à nager.
    Vos encouragements, vos remarques, vos visites régulières m’ont aidé à réfléchir à mon travail, à progresser, et beaucoup des photos publiées ici au fil des jours, je ne les publierais plus aujourd’hui.

    Je suis soulagé d’en avoir enfin fini avec ce projet 365, et il n’a pas été tous les jours facile de trouver la motivation pour continuer, mais pour autant, je suis heureux de l’avoir fait, et je conseille à quiconque en aurait l’envie de se lancer : le jeu en vaut vraiment la peine !

    Une photo par jour : 365/365

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