Auteur : Philippe Castelneau

  • lieu point-virgule lieu

    la route est sans fin ; 320 000 km2 de zones arides ; trois états et deux pays ; l’Arizona et la Californie ; le Sonora ; les États-Unis et le Mexique ; contrairement aux hommes le désert se moque des frontières ; quelque chose apparait au loin qui pourrait être un village ; une ville fantôme ; un mirage ; le bus roule et la ville recule toujours plus ; quand on traverse de telles étendues l’horizon semble indépassable ; 42 ° dehors ; 21 ° à l’intérieur du bus ; j’ai froid ; dehors des hommes meurent de la chaleur ; la déshydratation est la principale cause de mortalité ; des corps gisent loin des regards ; des immigrants mexicains momifiés par le soleil ; des squelettes à moitié cachés sous les dunes ; 200 corps retrouvés chaque année ; on ne sait pas combien d’autres enterrés sous le sable ; le bus avance et la ville recule encore ; oasis moderne inatteignable ; je ferme les yeux ; quand j’ouvre les yeux la ville a presque disparu ; le bus roule trop vite ; la rue principale est déserte ; midi au soleil ; volets fermés ; déjà le désert nous avale ; une fenêtre est restée ouverte ; une silhouette ; une femme ; elle m’a fait signe ; je crois qu’elle m’a fait signe ; impossible de le dire ; elle a disparu avec le village ; mes yeux se referment ; une femme à sa fenêtre ; la femme me fait signe ; je me redresse ; les yeux grands ouverts ; je me retourne ; il n’y a rien ; du sable à perte de vue ; du sable et des dunes et la route sans fin


    Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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  • L’amour est mort

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    Il y avait fort longtemps que je désirais vous écrire, comme on croit pouvoir rattraper les années : mon âme voulait une dernière fois se tenir entre vos bras nus. Mon corps protestait ; mes genoux fatigués peinaient à me porter plus loin ; mes yeux d’avenirs mangés par les bourrèlements ne voyaient plus dans le vent que la pluie faisant rouiller les rêves ; ces rêves, où vous occupiez jadis une place à part.
    À l’aube, un téléphone sonna dans le vide sans réussir à couvrir le silence des pages blanches du livre qui n’avait pas voulu venir.
    Je m’affaissai peu à peu, m’abandonnant aux ombres. Le sommeil n’arriva jamais, mais le froid, oui, qui m’enveloppa tout à fait. Pour ne pas me perdre, j’avais jeté en chemin des pierres vives, comme autant de cailloux, et je ne pouvais même plus me tourner. Qu’importe : derrière soi, on ne laisse jamais que du vide. Tout disparait sous la neige quand arrive l’hiver.


    Photo : Paris – août 2016.

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  • Une lettre d’information

    Rien que du bruit : une lettre d'information à parution aléatoire. Signaux faibles émis en ondes courtes : littérature, photographie, internet et divagations. Pour vous inscrire, cliquez ici.

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  • Fusées

    Le monde va finir — Charles Baudelaire

    La lune pleine est partie, et c’est un étrange spectacle : pourquoi rester là, le regard fixé en l’air alors qu’il n’y a plus rien à attendre ?
    À Baikonour, au Kazakhstan, une fusée s’est élevée dans le ciel, emportant trois personnes bercées d’apesanteur rallier l’infini, nous laissant seuls dans la nuit noire, écrasés par notre gravité. Il y a plusieurs jours, j’ai vu un animal mort sur le bas-côté de la route. Il aura fallu que ta mort survienne pour que j’y voie un signe. Mon cœur est entré en combustion et mes yeux déversent des torrents de larmes pour inonder la terre. Je flotte en orbite au-dessus de la peine, suivant une trajectoire qui va de la douleur au désespoir, encore à mille lieues de l’acceptation. Oh, je connais bien maintenant la mécanique des sentiments contraires. On croit la crise passée et les sanglots reviennent à pas léger renverser les barrières d’un cœur qui se voudrait de glace. À la fin, je sais, seule compte la gratitude pour tout ce qui fut offert, seulement on réalise trop tard qu’on avait tant d’amour à donner. Ma chemise est mouillée, mes bras serrés déjà ne serrent plus qu’eux-mêmes. Il n’y a plus rien à aimer sinon un souvenir, maintenant que tu dérives au milieu des étoiles.
    Je te suivrai un jour, quand les frictions du corps mettront fin à mes fonctions vitales. Nous ne sommes que des satellites attendant d’être libérés de l’attraction terrestre pour rejoindre l’espace, redevenus poussières dans la poussière des astres. Coincé ici sans toi, ma douce, je ne suis plus pour l’heure que tristesse héroïque. Ce monde ne fait que durer et n’a rien à distribuer qui ne soit aussitôt repris.
    Et pourtant… j’ai tant pleuré aujourd’hui qu’il s’est mis à pleuvoir, et ce soir la route semblait dérouler son brouillard cotonneux pour apaiser mes yeux embués de chagrin.

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