
J’ai découvert hier sur le net la planche contact où se trouve la photo prise par Sergio Larrain et qui a inspiré le texte publié ici il y a quelques jours.
L’image seule était énigmatique. Sur la planche, d’autres protagonistes apparaissent, le décor se déploie sous différents angles. Des scénarios s’esquissent. Film noir ou comédie romantique ?
Cette manière de regarder les images, de chercher ce qui se raconte au-delà du cadre, je l’ai apprise il y a longtemps. J’avais dix-sept ans en 1985 et je venais d’arriver aux États-Unis, à Topeka, Kansas. Je me suis inscrit à un cours de photographie pour le semestre. On nous a remis un appareil argentique et Marc Rapp nous a ouvert les portes de sa salle de classe.
Je me souviens des tables en bois, des grandes baies vitrées qui inondaient la pièce de lumière, et de la musique classique diffusée sur NPR qui accompagnait nos travaux sur les livres de photographie. Nous partions ensuite explorer la ville avec nos appareils, avant de nous retrouver dans la chambre noire. Je n’ai pas oublié l’odeur âcre du fixateur, la lumière rouge, les rires échangés dans la pénombre pendant que nous regardions les images apparaître dans les bains de développement, avant de suspendre les planches contact et les tirages avec des pinces à linge sur un fil tendu à travers la pièce.
Marc Rapp m’a appris à poser mon regard. À chercher ce que les autres ne voient pas. Il m’a appris qu’une photographie était d’abord une manière d’être au monde.
Étrangement, après ce semestre, j’ai tout laissé tomber. L’écriture a pris le relais. C’est elle qui est devenue mon moyen d’explorer et de fixer le réel. Je ne suis revenu à la photographie que bien plus tard. Aujourd’hui, photographie et écriture dialoguent et s’enrichissent mutuellement. Marc Rapp est mort il y a une dizaine d’années, et je n’ai jamais pu lui dire tout ce que je lui devais.
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